Une coalition de raison, de programme ou de pouvoir ?
Bienvenue au marché de gros de Rabat… ou au gros marché… allez savoir. Dès le lendemain des législatives du 23 septembre 2026, la comédie politique marocaine a repris à une rapidité incongrue. L’art de transformer une arithmétique électorale en marché de négociations. En décrochant 97 sièges sur 395, le Parti authenticité et modernité (PAM) s’empare du premier rôle. Mais au Maroc, franchir la ligne d’arrivée en tête ne donne pas les clefs du gouvernement, cela confère seulement le privilège d’inviter ses rivaux à la table des découpages.
En désignant Fatima Zahra El Mansouri à la chefferie du gouvernement le 29 septembre, conformément à l’article 47 de la Constitution, le Souverain a sanctifié la victoire électorale du PAM tout en actant un tournant historique : l’accession de la première femme à la tête de l’exécutif marocain.
Applaudissements, congratulations, embrassades, fierté… et tous les synonymes qui vont avec dans toutes les langues. Reste à faire le job maintenant et le plus dur sera de dégoter les 101 voix manquantes pour franchir le seuil fatidique des 198 députés indispensables à l’investiture parlementaire.
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Le grand mercato de la partitocratie
Et qu’on fait nos pontifes politiques à peine le dépouillement achevé ? Ils se réunissent toutes affaires cessantes ce samedi 3 octobre dans une chorégraphie parfaitement huilée où chaque formation prétend avoir gagné le droit inaliénable de s’asseoir à la table du gouvernement.
A l’issue de cela, Fatima Zahra El Mansouri s’est vu accorder un mandat exclusif et unanime par le Conseil national du PAM réuni à Skhirat pour conduire les négociations d’alliances. Pour l’épauler dans cette délicate mission, une commission a été spécialement mandatée, comprenant des figures comme Fouzi Lekjaa, Ahmed Akhchichine et Abdellatif Ouahbi. Malgré un débat interne qualifié de « vif » entre les partisans de « lignes rouges » idéologiques et les adeptes d’un « dialogue ouvert », la nouvelle cheffe de l’exécutif a vite tranché, il n’existe aucune ligne rouge. En gros la porte de la Chambre des représentants reste grande ouverte à quiconque voudra bien prêter main-forte pour bâtir la future majorité lors de la nouvelle série de consultations.
Du côté du RNI, après cinq années passées aux commandes sous la direction de Aziz Akhannouch, le parti essuie un recul électoral indéniable. Mais attention, pas question de parler de défaite ou de cure d’opposition ! La formation politique préfère évoquer avec une exquise pudeur le simple « coût politique » de la gestion des affaires publiques, tout en tressant d’ardents lauriers à son propre bilan sur la « consolidation de l’Etat social » et la « résilience économique ». Mieux encore, dans le neuvième et dernier point de son communiqué final, le RNI se déclare sobrement « disponible à participer au gouvernement » et mandate Mohamed Chouki pour négocier son maintien aux affaires.
Pour la faire courte, le RNI félicite chaleureusement le PAM pour sa victoire et la confiance royale accordée à Fatima Zahra El Mansouri, mais il refuse poliment de débarrasser le plancher.
Pendant ce temps à Salé, l’Istiqlal organisait sa propre messe partisane, avec quelques bourdes à la clef. Après avoir formulé le 28 septembre quelques griefs amers sur des « pratiques irrégulières », l’usage de l’argent et des pressions durant le vote, le Conseil national a prestement remisé son amertume au placard. Ce même samedi 3 octobre, le parti de Nizar Baraka a validé à l’unanimité sa participation au futur exécutif. Désormais mandaté pour négocier les conditions d’entrée, Nizar Baraka n’arrive pas les mains vides mais exige un « positionnement important » dans la nouvelle architecture gouvernementale, ciblant au passage les réformes de la santé, de l’éducation, de l’emploi, du logement et du soutien au pouvoir d’achat.
Pour ajouter une pincée de piment à ce vaudeville institutionnel, Nizar Baraka a même affirmé que le PAM aurait l’intention d’écarter le RNI de la future coalition, avant de revenir s’excuser promptement.
Quant au Mouvement populaire, son conseil a naturellement mandaté Mohamed Ouzzine pour poursuivre les consultations avec la cheffe du gouvernement et décider du positionnement du parti. Le MP ne tranche pas encore entre majorité et opposition, mais conditionne son choix à sa capacité à peser dans les institutions et à défendre ses priorités sociales et territoriales. À voir, donc !
Les appétits sont aiguisés ! Entre querelles d’ego, marchandage de portefeuilles régaliens et mirage budgétaire face aux échéances du Mondial 2030, plongée au cœur d’une coalition tragi-comique.
Une coalition de raison, de programme ou de pur pouvoir ?
Qu’est-ce qui rassemble réellement les futurs compagnons de route du gouvernement El Mansouri ? Qu’on ne s’y trompe pas, la seule colle qui tienne reste la froide arithmétique des 198 sièges.
« Fatima Zahra El Mansouri dispose d’une marge de manœuvre réelle mais contrainte par le jeu des alliances parlementaires pour imposer sa ligne politique. Avec 97 sièges sur 395, le Parti authenticité et modernité (PAM) domine la Chambre des représentants sans atteindre le seuil de la majorité absolue fixé à 198 élus. L’évaluation des options, des marges de négociation et des risques pour la constitution de sa future coalition se présente ainsi : la reconduction de l’alliance sortante, qui est en fait l’option la plus simple », nous explique Driss Aissaoui, analyste politique.
Pour tuer dans l’œuf toute accusation de favoritisme ou de spéculation partisane, la direction du PAM a d’ailleurs dû imposer un cérémonial presque marital. Les pontifes politiques ont été reçus au siège du parti dans le respect le plus strict de leur classement de sortie des urnes. Pourtant chaque consultation a furieusement ressemblé à un guichet de retraits.
Quand le patron de l’USFP, Driss Lachgar, monte au créneau pour clamer haut et fort que la Rose ne signera aucun « chèque en blanc » sans l’établissement préalable d’un « socle programmatique cohérent », il faut comprendre que la participation des socialistes aux délibérations ministérielles se monnaiera au prix fort.
Les partis ne se précipitent pas pour partager une vision doctrinale commune (que tout le monde sait qu’elle s’évaporera au premier conseil de gouvernement) mais bien pour garantir leur part du gâteau exécutif. La coalition qui s’esquisse est une alliance de pure raison arithmétique et de partage du pouvoir, habillée en hâte des oripeaux d’un programme d’action stratégique.
Le duel des dauphins
Si Fatima Zahra El Mansouri dicte le rythme, les deux dauphins du scrutin possèdent à eux seuls un droit de veto virtuel sur la stabilité de la future Chambre. Le Rassemblement national des indépendants (RNI) aligne 66 sièges et le Parti de l’Istiqlal en revendique 65. A un député près, les deux formations font jeu égal. Reconnecter le trio sortant PAM-RNI-Istiqlal offre une majorité incroyable de 228 députés, soit une marge confortable de 30 voix au-dessus de la ligne de flottaison.
Oui… euh… sauf que la musique d’ambiance n’est plus du tout la même qu’en 2021. « Bien que cette option offre une stabilité institutionnelle évidente, la hiérarchie du camp gouvernemental a changé. Fatima Zahra El Mansouri devra négocier fermement les portefeuilles clés et les arbitrages budgétaires avec des formations aux fortes ambitions, en particulier face à un Istiqlal fort de ses scores électoraux régionaux », détaille Aissaoui.
Le RNI, qui trônait au sommet sous la précédente législature, subit un revers en abandonnant plus d’un tiers de son groupe parlementaire, glissant de 102 à 66 sièges. Aziz Akhannouch doit ravaler ses ambitions et accepter le statut de partenaire minoritaire pour le parti qu’il a longtemps géré. D’ailleurs on ne l’a plus vraiment vu… sans doute était-il trop occupé avec les hydrocarbures.
Une vulnérabilité dans laquelle Nizar Baraka s’est immédiatement engouffré. L’Istiqlal, fort de son ancrage dans les territoires, estime que son poids numérique quasi identique à celui du RNI lui donne le droit d’exiger une part strictement équivalente dans la distribution des ministères clefs. Pour calmer les ardeurs de ses deux alliés turbulents, le PAM n’hésite pas à faire circuler des combinaisons de secours en associant le Mouvement populaire et ses 29 sièges ou l’Union constitutionnelle et ses 17 élus. El Mansouri rappelle à Chouki et Baraka que personne n’est irremplaçable dans l’équation parlementaire.
Le mirage à 350 milliards
Marier le libéralisme décomplexé des hommes d’affaires du RNI, le conservatisme de l’Istiqlal et la fibre sociale-réformatrice brandie par le PAM relève du grand écart idéologique. Mais la véritable zone de turbulences demeure quand on parle de budget.
Fatima Zahra El Mansouri s’est présentée aux négociations flanquée du programme électoral concocté par Fouzi Lekjaa : un plan quinquennal gargantuesque chiffré à 350 milliards de dirhams. Ca relève de la magie ! Exonérer totalement d’impôt sur le revenu (IR) l’ensemble des salaires bruts allant jusqu’à 15.000 dirhams par mois. Le PAM promet dans la foulée de porter la retraite minimale à 3.000 dirhams, de fixer le plancher des aides sociales directes à 1.000 dirhams par mois et d’extraire un million d’emplois nets du marché pour ramener le chômage à 7% d’ici 2031.
Une généreuse promesse qui risque de se fracasser brutalement sur le mur des réalités financières. Dès l’examen du premier projet de loi de finances, les tensions entre la volonté du PAM d’éradiquer les rentes d’intermédiaires agricoles et la défense des intérêts corporatistes par ses partenaires risquent de faire sauter les verrous de la coalition.
La foire aux ministères
Une fois les sourires de façade immortalisés devant les objectifs à la sortie du siège du PAM, les consultations entrent dans leur phase la plus féroce, on a nommé le partage des portefeuilles ministériels. Car au sein du gouvernement, tous les ministères ne se valent pas. Les véritables trophées de guerre se nomment Finances, Commerce et Industrie, Energie, Equipement ainsi que Transports et Logistique.
« A côté de tout cela il y a les contraintes institutionnelles majeures. Au Maroc, les grandes orientations des ministères de souveraineté et des secteurs stratégiques restent l’apanage du Roi. La marge de manœuvre d’El Mansouri pour imposer une pure « ligne PAM » se limitera principalement aux politiques publiques de terrain, à la justice sociale et à l’économie locale », explique Driss Aissaoui.
Dans ces négociations de chiffonniers, la cheffe du gouvernement fait valoir son expérience de terrain, forgée à la mairie de Marrakech et au ministère de l’Urbanisme. Mais ses interlocuteurs ont de la bouteille. Reçu au siège du PAM, Nabil Benabdallah pour le PPS (19 sièges) a indiqué à LeBrief que son parti maintenait une posture d’attente et que ses instances trancheraient ultérieurement entre majorité et opposition. De son côté, l’USFP a suspendu sa décision à l’obtention de garanties trébuchantes sur la nature des ministères qui lui seraient confiés. Eh oui, le partage du pouvoir ne découle pas automatiquement des urnes, c’est un second scrutin.
L’éternel show de Benkirane
Après l’humiliation historique de 2021 où il avait été réduit à un groupuscule de 13 députés, le Parti de la justice et du développement (PJD) réussit une remontée spectaculaire en s’adjugeant 54 sièges. Quatrième force de la Chambre des représentants, le parti de l’opposition retrouve sa voix et son chef de file, Abdelilah Benkirane.
Fidèle à son sens consommé de la dramaturgie politique, Benkirane n’a pas manqué l’occasion d’imposer son propre théâtre. Il a catégoriquement refusé de se déplacer au siège du PAM pour les consultations protocolaires, contraignant Fatima Zahra El Mansouri à faire le voyage jusqu’à son domicile personnel de Rabat. A l’heure où nous écrivons ces lignes, elle n’a pas encore accepté cette intime invitation.
Dans la foulée de cet épisode, le Conseil national du PJD, réuni en session extraordinaire, a entériné à l’unanimité le choix du rejet absolu de toute alliance avec le PAM et l’ancrage définitif dans l’opposition. Libéré du fardeau d’avoir à défendre un bilan exécutif, le PJD récupère une position idéale. Il aura les coudées franches pour pilonner la majorité sur la hausse des prix et les ratés des services publics. Epaulé par l’Alliance de la gauche (8 sièges) qui a également boudé le rendez-vous du PAM, Benkirane promet d’offrir au gouvernement un contrôle parlementaire permanent et corrosif.
Le gouvernement du Mondial 2030
Au-delà des querelles d’appareil, une ombre gigantesque plane sur les délibérations de la future majorité : l’échéance de la Coupe du monde 2030. Heureusement Fouzi Lekjaa n’est jamais très loin… et même au plus près de son ennemi (très) intime, Talbi Alami.

L’exécutif formé par El Mansouri ne gérera pas seulement les affaires courantes, il sera le gouvernement maître d’œuvre des grandes infrastructures du Royaume. Franchement, le programme d’investissement donne le tournis : extension des lignes TGV et des terminaux aéroportuaires, construction de six grandes stations de dessalement d’eau de mer, aménagement de 400 ouvrages hydrauliques et livraison de stades aux normes internationales. Selon les projections du PAM, l’écosystème lié au Mondial doit insuffler à lui seul 360.000 emplois dans l’économie nationale. On verra…
Mais ce calendrier international verrouillé engendre un arbitrage budgétaire permanent et périlleux. Comment injecter des dizaines de milliards de dirhams dans le béton et l’acier sans assécher les crédits de la santé de proximité, de l’éducation nationale et de la protection sociale directe ? La coalition menée par Fatima Zahra El Mansouri devra livrer les chantiers dans les temps tout en évitant que le citoyen lambda n’ait le sentiment d’être le laissé-pour-compte de la fête du football mondial.
La fabrication d’une majorité gouvernementale au Maroc ressemble toujours à un exercice de haute voltige où la chimie des hommes (et femmes s’il vous plait) prime sur la logique des textes. En confiant les rênes de l’exécutif à Fatima Zahra El Mansouri, le pouvoir consacre un parcours ancré dans la légitimité des urnes et la gestion locale.
Mais la portée symbolique de cette nomination s’effacera très vite devant le cynisme des négociations parlementaires. Entre un RNI revanchard, un Istiqlal gourmand, une gauche hésitante et un PJD embusqué dans l’opposition, la cheffe du gouvernement va devoir faire preuve d’une poigne de fer. La comédie à sa fin, le gouvernement du réel, lui, va devoir rendre ses comptes.