Quand la nouvelle est tombée, l’image a fait le tour des écrans, pour la toute première fois de son histoire institutionnelle moderne, le Maroc vient de porter une femme à la tête de son gouvernement. Un séisme politique pour certains, une évolution logique pour d’autres. Mais en fait, cette nomination n’a rien de soudaine ou d’une concession dans l’air du temps. Avant cela, des grands centres universitaires du Moyen Age aux ponts des navires corsaires, en passant par les sommets de l’Atlas et la clandestinité des luttes d’indépendance, les femmes marocaines ont toujours tenu les rênes, imposé leur vision et dirigé la cité. Immersion dans cette histoire pleine de fierté.

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On oublie trop souvent que deux des villes les plus emblématiques du Royaume doivent leur existence même ou leur rayonnement à des esprits féminins. Il faut remonter à l’an 859. Une jeune femme venue de Kairouan, Fatima Al Fihriya, décide de consacrer tout son héritage familial à la construction d’un lieu d’étude et de prière à Fès, à savoir la mosquée et université Al Qarawiyyin. Sans le savoir, elle pose la première pierre de la plus ancienne université au monde encore en activité, bâtissant le cœur intellectuel du pays.

L’histoire de Fatima Al Fihriya, fondatrice de l’Université Al Qaraouiyine à Fès

Deux siècles plus tard, en 1039, naît Zaynab Nefzaouia. Fille d’un riche marchand, passionnée par les affaires publiques et dotée d’un sens politique redoutable, elle devient l’épouse du sultan almoravide Youssef Ibn Tachfine. C’est elle qui dessine et inspire la fondation de Marrakech, la future capitale impériale. Son influence à la cour est telle que ses contemporains la surnomment « al-qa’ima bi mulkihi ». Loin de rester en retrait, Zaynab conduit les affaires diplomatiques et ouvre la voie à une présence féminine dans la décision politique.

Reines des mers et ministres de l’ombre

Au XVIᵉ siècle, l’histoire prend des airs d’aventure maritime. Sayyida Al Hurra, de son vrai nom Lalla Aïcha bint Ali ibn Rashid Al Alami, naît à Grenade en 1485. Chassée d’Andalousie par la Reconquista lors de son enfance, elle grandit à Chefchaouen, ville fondée par son père. Devenue gouverneure de Tétouan en 1515 après le décès de son premier époux, elle prend le nom d’Al Hurra (la femme libre) pour marquer son pouvoir souverain.

Et si c’était elle ?

Animée par une soif de revanche contre les puissances ibériques, elle s’allie au célèbre corsaire ottoman Arudj Barberousse et prend la tête d’un réseau maritime qui traque les navires espagnols et portugais en Méditerranée. Les couronnes européennes doivent directement négocier avec elle le rachat des captifs et des marchandises. Lorsqu’elle accepte d’épouser le roi wattasside Ahmed Al Wattassi, elle pose une condition négociée d’égal à égal : c’est le Souverain qui doit se déplacer à Tétouan pour les noces, signifiant clairement qu’elle n’abandonnera rien de son autonomie politique.

Deux siècles plus tard, sous la dynastie alaouite, une autre figure s’impose au sommet de l’Etat : Lalla Khanatha bint Bakkar (1668-1754). Epouse du sultan Moulay Ismaël et mère du sultan Moulay Abdallah, cette femme issue de la tribu des M’ghafra est une érudite accomplie, versée dans les belles-lettres et les sciences religieuses. Après la mort de son mari, durant les périodes d’instabilité, c’est elle qui assure la régence et pilote les affaires du pays. Nommée de facto ministre des Affaires étrangères sous le règne de son fils, elle devient la première femme marocaine à occuper officiellement une telle charge diplomatique.

La fureur des montagnes et le feu de la résistance

Quand le XXᵉ siècle s’ouvre sur les désordres du protectorat, le leadership féminin ne se cantonne plus aux palais ou aux cités littorales, il gagne les vallées et les maquis. Dès 1913, les femmes de la tribu Zemmour descendent manifester à Khémisset contre les tentatives d’ingérence coloniale dans leur droit coutumier. Plus tard, lors de la guerre du Rif en 1921, des témoins racontent le courage de la très jeune Aïcha Bent Abi Ziane, âgée de dix ans seulement à la bataille d’Anoual.

Dans le Moyen Atlas, Itto, la fille du légendaire résistant Moha ou Hamou Azzayani, prend les armes et poursuit le combat contre les troupes françaises jusqu’à son dernier souffle. Dans le Sud, Aïcha Al Amrania tombe au combat lors de la guerre d’Assak en 1916. Et lors de la terrible bataille de Bougafer dans le Saghro en 1933, sur les 327 martyrs tombés face à l’armée coloniale, on dénombre 117 femmes. Loin d’être de simples spectatrices, elles ravitaillaient les combattants, assuraient le renseignement avec des codes secrets, rechargeaient les fusils et marquaient au henné les hommes qui tentaient de fuir pour les livrer à la honte publique.

Plumes clandestines, action politique et le ciel pour horizon

A partir des années 1930, la résistance s’urbanise et prend une tournure politique. Malika El Fassi, née au début des années 1920 dans une grande famille de Fès, devient l’une des chevilles ouvrières du mouvement nationaliste. Privée d’accès à l’université comme toutes les femmes de son temps, elle étudie chez elle auprès des maîtres de la Karaouiyne et écrit sous des pseudonymes dans la presse pour réclamer le droit des filles à l’instruction. C’est elle qui rédige et fait passer clandestinement les courriers entre les nationalistes et le sultan Mohammed V. Le 11 janvier 1944, elle entre définitivement dans l’histoire en devenant l’unique femme signataire du Manifeste de l’Indépendance.

Istiqlal : du Manifeste de 1944 à l’Etat social

A Salé, Fatima Ben Slimane enseigne à l’école Annahda, organise la solidarité avec les familles de prisonniers politiques, crée des colonies de vacances pour jeunes filles et fait descendre les femmes dans la rue contre le Dahir berbère de 1930. Dans l’ombre des opérations clandestines, Daouya Al Kahli, issue d’un milieu populaire, rejoint la cellule armée des « Compagnons du sultan Mohammed V ». Profitant des stéréotypes qui pesaient sur les femmes, elle transporte des armes cachées sous sa djellaba ou dans des paniers de légumes pour les remettre aux maquisards.

Et puis il y a la jeunesse, l’audace moderne incarnée par Touria Chaoui. Née à Fès en 1936, elle s’inscrit en aviation et devient en 1951, à seulement 15 ans, la toute première femme pilote du Maroc et du monde arabe, suscitant l’admiration du roi Mohammed V et de tout un peuple avant son assassinat tragique à 19 ans.

Voilà pourquoi voir aujourd’hui une femme accéder au poste de cheffe du gouvernement ne relève ni d’un miracle soudain, ni d’une simple ligne sur un bilan de parité. C’est l’aboutissement naturel d’une histoire plurimillénaire où les femmes marocaines n’ont jamais attendu qu’on leur donne la parole pour la prendre.

Femme marocaine : qui est-elle vraiment ?

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