Maroc/Europe : le grand refus
300 dossiers, et toujours la même exigence.
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Depuis des années, le partenariat euro-méditerranéen fonctionne selon une répartition assez confortable pour les capitales européennes. L’Europe fixe ses priorités, construit ses dispositifs et attend de ses voisins du Sud qu’ils contribuent à tenir les routes migratoires à distance ! Le Maroc, lui, se retrouve en première ligne, avec les conséquences humaines et politiques que cela implique. Ce fonctionnement a longtemps été présenté comme une coopération. Il est de plus en plus difficile de ne pas y voir une forme de sous-traitance sécuritaire.
Fouad Yazough, directeur des Affaires politiques internationales au ministère des Affaires étrangères, a expliqué à EFE que le Royaume ambitionnait de devenir le premier pays du Sud à proposer de sa propre initiative un modèle global de coopération à ses partenaires du Nord. Jusqu’ici, les cadres étaient largement conçus dans les capitales européennes, puis appliqués avec l’aide des pays voisins du Sud. Rabat veut désormais participer à la définition des règles, et pas seulement à leur exécution. Autrement dit, le Maroc entend arriver à la table avec sa propre proposition.
Le discours royal a aussi pointé les blocages de la relation avec Madrid, notamment les difficultés liées au cadre juridique espagnol et à certaines décisions de justice. Selon cette lecture, les règles actuelles compliquent le retour des mineurs non accompagnés, peuvent être exploitées par des personnes qui cherchent à détourner les procédures d’asile et laissent une marge de manœuvre aux réseaux de passeurs. Une coopération ne peut pas fonctionner durablement si les règles de l’un compliquent le travail de l’autre, puis si chacun reproche à son partenaire les conséquences de ce désaccord.
Le Roi a également tenu à écarter l’idée selon laquelle le partenariat migratoire serait une concession arrachée au Maroc. La coopération relève d’un choix souverain, a-t-il rappelé, et ne peut être conduite sous la menace, la pression ou le chantage. Rabat ne dit pas qu’elle veut tourner le dos à l’Europe, elle dit qu’elle ne veut plus que la relation soit organisée à sens unique.
La nouvelle proposition marocaine doit donc reposer sur trois axes : le co-développement, la compétitivité économique commune et une stabilité régionale dont la responsabilité serait réellement partagée.
La mémoire des barbelés
Pour comprendre pourquoi Rabat veut revoir les règles, il faut revenir sur l’histoire des frontières des présides occupés de Sebta et Melilia. Abdelkrim Belguendouz, universitaire spécialiste des migrations, parle d’une « mémoire longue » des crises frontalières. Les épisodes se répètent, et une nouvelle crise rappelle que les grillages ne règlent pas les raisons qui poussent les gens à partir.
En septembre et octobre 2005, les failles du système sont apparues au grand jour. Le 29 septembre, environ 500 personnes ont tenté de franchir la barrière de Sebta. Une dizaine de migrants ont été tués par des tirs espagnols et marocains. Le 6 octobre, un épisode comparable s’est produit à Melilia, où une dizaine d’autres migrants subsahariens ont perdu la vie dans des affrontements avec les forces de l’ordre.
Le 24 juin 2022, une nouvelle tragédie a eu lieu près de Melilia. Le bilan a fait état de 23 morts et de plus de 200 blessés parmi les migrants et les agents de sécurité. Les circonstances et les responsabilités ont été largement débattues, certes, mais le théâtre meurtrier est toujours là.
Et puis il y a les tensions diplomatiques qui s’ensuivent. Comme l’a montré la crise de mai 2021 à Sebta. A l’époque, le gouvernement espagnol avait accueilli discrètement Brahim Ghali, chef du mouvement séparatiste du Polisario, pour des soins médicaux, sous une fausse identité qui avait provoqué une forte réaction marocaine. Pour Rabat, qui place l’intégrité territoriale au cœur de sa politique étrangère, cet épisode a constitué une grave atteinte à la confiance entre les deux pays.
La réaction marocaine ne s’est pas fait attendre. Les contacts diplomatiques avaient été suspendus et l’ambassadrice rappelée. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs milliers de personnes ont rejoint Sebta. L’épisode a mis en évidence la dépendance de l’Espagne à la coopération marocaine pour la gestion de cette frontière. Il a aussi montré à quel point un désaccord diplomatique peut rapidement avoir des conséquences immédiates.
Plus tard, les 30 et 31 juillet, plus de 80.000 personnes, majoritairement de jeunes Marocains, auraient tenté de rejoindre Sebta en 48 heures, dans un mouvement alimenté par les réseaux sociaux et des rumeurs virales. Les ressorts de cet épisode restent à éclaircir, mais l’ampleur annoncée du phénomène a suffi à rappeler qu’une frontière n’est pas une ligne de barbelés et des caméras thermiques ou des patrouilleurs.
On peut renforcer les barrières, multiplier les contrôles et investir dans des équipements de surveillance, ça peut ralentir les passages, mais ça ne fait pas disparaître les raisons pour lesquelles des personnes acceptent de prendre des risques parfois mortels. C’est précisément ce que Belguendouz reproche à une approche trop exclusivement sécuritaire : elle traite les symptômes, sans s’attaquer aux causes.
Au Maroc, cette orientation ne date pas d’hier. Le 24 février 1999, l’ancien ministre d’État à l’Intérieur, Driss Basri, expliquait devant une délégation de parlementaires français que le pays voulait être pleinement associé à la politique européenne d’immigration mise en place après les accords de Schengen. Le Maroc se présentait alors comme un partenaire essentiel de la sécurité européenne, estimant que la défense de l’espace européen ne pouvait être efficace sans sa contribution.
Cette décision a ensuite pesé sur la relation pendant plus de vingt ans. En acceptant d’occuper le rôle de première ligne, le Maroc s’est retrouvé chargé de contenir les départs vers l’Europe, tout en essuyant des critiques sur la manière dont les opérations étaient menées. Les autorités marocaines devaient empêcher les franchissements, mais aussi répondre aux accusations d’ONG et de responsables politiques européens lorsque les opérations de contrôle donnaient lieu à des abus ou à des drames.
Le Nouveau pacte européen sur la migration et l’asile prolonge, selon cette analyse, une logique de verrouillage des frontières extérieures de l’Union. Or les événements successifs montrent les limites d’une politique qui mise d’abord sur les contrôles. Les mouvements migratoires ne se règlent pas uniquement avec des grillages, des drones et des patrouilles. Belguendouz rappelle, d’ailleurs, que le contrôle policier, à lui seul, ne peut pas mettre fin aux dynamiques migratoires.
Le piège du beau rôle
Il est difficile de comprendre réellement la situation et ce que l’on veut faire lorsqu’on ne connaît pas les contours de la politique envisagée. Tant qu’on ne sait pas précisément ce qui est prévu, il est compliqué de se prononcer sur le changement de paradigme dans les relations entre le Maroc et l’Espagne.
Le professeur Nabil Adel, géopoliticien, estime que le Maroc s’est montré trop conciliant avec l’Europe. « Je pense que nous sommes très mous, si l’on peut dire les choses ainsi. L’Europe veut avoir des frontières en Afrique ? Alors, qu’elle gère elle-même son problème. Elle ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre. Elle veut avoir ses frontières en Afrique et sous-traiter leur protection à notre pays ».
En gros, l’Europe veut limiter les arrivées sur son territoire et demande au Maroc de contribuer à cet objectif. Dans le même temps, elle conserve la possibilité de critiquer les méthodes utilisées pour empêcher les passages. Pour le Pr. Adel, le Maroc supporte ainsi une partie du coût politique et moral d’une politique qui répond aux intérêts européens.
Le coût moral, pour le Maroc, d’être le gendarme de la frontière de l’Europe est élevé, notamment pour notre image. Nous nous interposons entre des personnes qui aspirent à un avenir meilleur et qui cherchent à rejoindre l’Europe. Ensuite, les Européens peuvent se présenter comme les défenseurs des droits de l’homme et nous mettre toute la responsabilité sur le dos. Cette situation place le Maroc dans une position extrêmement inconfortable.
Pr. Nabil Adel, géopoliticien, enseignant-chercheur
Le problème, selon cette lecture, tient à une forme de double contrainte. Quand les forces de l’ordre marocaines renforcent les contrôles à Sebta et Melilia, elles s’exposent aux critiques sur le respect des droits des migrants. Quand elles font preuve de retenue ou que les passages augmentent, Rabat peut être accusé de ne pas contrôler suffisamment la frontière, voire de se servir de la migration comme d’un levier diplomatique. Dans les deux cas, les responsables européens peuvent se présenter comme ceux qui subissent les conséquences du problème plutôt que comme ceux qui participent à la définition de la politique.
« Au final, les Européens ont le beau rôle », déclare Pr. Adel. Un vrai déséquilibre entre les attentes européennes et le prix que le Maroc doit payer pour y répondre.
Son argument n’est pas que le Maroc devrait cesser toute coopération. Il conteste plutôt l’idée que cette coopération puisse devenir une obligation permanente, sans répartition claire des responsabilités. Il rappelle que des arrivées massives vers l’Europe ne peuvent pas être considérées comme un problème marocain à régler seul. « 20.000, 100.000 personnes qui cherchent à rejoindre l’Europe, ce n’est pas notre problème sécuritaire. Je ne comprends pas cette position. Certes, nous faisons preuve de responsabilité, mais cela ne peut pas continuer comme ça. Ils sont en train de nous piéger ».
Pr. Adel rappelle aussi la manière dont les symboles diplomatiques sont gérés. À ses yeux, la visite du roi d’Espagne aurait pu être l’occasion de suspendre publiquement la coopération migratoire, afin de signifier que les drames humains ne pouvaient pas être commémorés d’un côté et suivis, de l’autre, de nouvelles demandes de renforcement des contrôles. Les hommages aux victimes ne changent pas grand-chose si les politiques qui contribuent à créer les mêmes situations restent intactes.
Il met aussi en doute la façon dont les pays européens parlent de l’accueil des migrants. « J’ai le souci des âmes perdues, bien sûr. Mais si l’on a vraiment du cœur, il faut ouvrir les frontières et laisser ces personnes vivre. Elles sont mortes en essayant de rejoindre l’Europe. Au Maroc, nous accueillons des dizaines de milliers de personnes, sans en faire tout un sujet ».
Les lignes rouges et les axes de coopération
Pour Abdelkrim Belguendouz, il ne suffit pas de réclamer un partenariat plus équilibré. Il faut aussi préciser ce que le Maroc ne devrait pas accepter dans les négociations à venir. Ses propositions montrent plusieurs lignes rouges, qui concernent autant la souveraineté nationale que la place du Royaume dans ses relations avec les pays africains.
Première ligne rouge : ne pas signer d’accord opérationnel avec Frontex, l’agence européenne chargée de la gestion des frontières. Belguendouz considère que la présence d’agents européens armés, agissant dans le cadre d’un mandat extérieur, à proximité des eaux territoriales ou sur le sol marocain poserait un problème de souveraineté. La coopération peut exister, selon cette approche, mais elle ne doit pas se traduire par un transfert de responsabilités ou de pouvoirs à une agence étrangère.
Deuxième refus : ne pas laisser l’Agence de l’Union européenne pour l’asile (EUAA) intervenir dans l’évaluation des demandes sur le territoire marocain. Pour le chercheur, il n’est pas question que des fonctionnaires européens viennent déterminer, au Maroc, qui relève ou non de la protection internationale. Là encore, le désaccord porte sur la frontière entre coopération et externalisation des procédures européennes.
La troisième ligne rouge concerne les expulsions. Depuis plus de vingt ans, l’Union européenne cherche à obtenir du Maroc un accord de réadmission qui l’obligerait notamment à reprendre des ressortissants de pays tiers ayant transité par le territoire marocain avant de rejoindre l’Europe. Belguendouz estime que le Royaume ne doit pas devenir une plateforme logistique pour les expulsions européennes, ni se transformer en zone de rétention destinée à compenser les difficultés de ses voisins à gérer leurs propres procédures.
Cette position est aussi liée aux relations du Maroc avec l’Afrique subsaharienne, en particulier avec les pays d’Afrique de l’Ouest. La diplomatie marocaine a investi dans ces relations et cherche à consolider son rôle sur le continent. Accepter des arrangements dans lesquels le Royaume serait chargé de retenir ou de renvoyer les ressortissants de pays africains pour le compte de l’Europe pourrait fragiliser cette ambition.
Belguendouz s’oppose donc aux accords triangulaires où l’Union européenne imposerait, directement ou indirectement, les règles de la coopération migratoire entre le Maroc et ses partenaires africains. Il rejette également l’idée d’installer sur le territoire marocain des centres chargés de trier les demandeurs d’asile pour le compte des Européens.
Le chercheur pointe enfin une contradiction dans les politiques européennes : d’un côté, les frontières se ferment à une partie de la jeunesse marocaine, de l’autre, les pays européens cherchent à attirer des médecins, des ingénieurs, des informaticiens et d’autres profils formés au Maroc. Le Royaume finance une partie de cette formation, puis voit partir des professionnels dont son propre système de santé, son industrie et ses services ont besoin. Cette mobilité peut être bénéfique si elle est organisée et réciproque. Elle devient beaucoup plus contestable lorsqu’elle revient à sélectionner les profils utiles à l’Europe tout en laissant au Maroc les coûts de leur formation.
La position défendue par Belguendouz se distingue des accords conclus par l’Union européenne avec la Tunisie, l’Égypte ou la Mauritanie. Ces pays ont accepté des partenariats qui prévoient des aides financières en contrepartie, notamment, d’un renforcement du contrôle des départs et des frontières. Le chercheur y voit un modèle d’externalisation sécuritaire que le Maroc devrait éviter. Selon lui, le Royaume ne peut pas réduire sa place dans la région à celle d’un auxiliaire de la politique européenne, même si cette coopération peut s’accompagner de financements importants.
Que proposer à la place ? Le discours royal évoque trois axes : le co-développement, la compétitivité économique commune et la stabilité régionale partagée. Le premier suppose de sortir d’une relation essentiellement centrée sur le contrôle des départs. Il s’agirait d’investir ensemble dans les activités productives, les chaînes de valeur industrielles, la formation et l’intégration économique, afin que les perspectives d’emploi ne soient pas aussi inégalement réparties entre les deux rives.
Le deuxième axe consiste à regarder les relations économiques comme un intérêt commun, plutôt que comme une série de dossiers séparés. Le Maroc et l’Europe disposent d’atouts industriels, énergétiques et logistiques qui pourraient être mieux articulés. Dans un contexte de concurrence entre grands ensembles économiques, ils ont intérêt à construire des chaînes de valeur complémentaires. Cela ne fera pas disparaître les migrations, mais peut donner un contenu concret à l’idée de prospérité partagée, au lieu de la laisser au stade du slogan.
Le troisième axe porte sur la stabilité régionale. Une responsabilité partagée ne peut pas signifier que le Maroc supporte les opérations de contrôle et les risques humains tandis que l’Europe se contente de financer une partie du dispositif. Elle suppose aussi que les pays européens assument leurs propres choix, adaptent leurs règles quand elles créent des blocages et tiennent compte des intérêts politiques de leur partenaire.
Sahara et relation avec l’Europe
La question migratoire ne peut pas être séparée de la diplomatie marocaine sur le Sahara. Depuis plusieurs années, Rabat cherche à faire comprendre à ses partenaires que ce dossier est un élément central de sa politique étrangère, et non une question que l’on peut mettre de côté lorsqu’il s’agit de négocier d’autres sujets. Le discours royal du 20 août 2022 avait rappelé que le Sahara constitue le prisme à travers lequel le Maroc évalue ses relations internationales.
Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, a ensuite réaffirmé que le Maroc ne négociait ni sur sa souveraineté ni sur son Sahara, tout en se disant prêt à régler le différend régional avec l’État voisin. Cette ligne a modifié les relations avec plusieurs capitales européennes. Pendant longtemps, l’Union européenne a tenté de traiter séparément les questions commerciales, migratoires et diplomatiques. Rabat, de son côté, a progressivement lié plus clairement la qualité du partenariat à la position de ses interlocuteurs sur son intégrité territoriale.
L’Espagne en a fait l’expérience après la crise de 2021 liée à l’accueil de Brahim Ghali. En mars 2022, le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez a adressé au Roi une lettre dans laquelle il considérait l’initiative marocaine d’autonomie, présentée en 2007, comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour résoudre le différend. Ce changement a marqué une évolution importante de la position espagnole, longtemps caractérisée par une prudence qui laissait planer une certaine ambiguïté.
L’Allemagne a elle aussi révisé sa position après une période de tensions en 2021. Berlin a ensuite qualifié le plan d’autonomie marocain d’effort sérieux et crédible et de bonne base pour parvenir à un règlement. Quant à la France, après des années de relations difficiles, marquées notamment par les restrictions de visas et les tensions entre Rabat et Alger, Emmanuel Macron a exprimé en juillet 2024 le soutien de la France à la souveraineté marocaine sur le Sahara. En octobre de la même année, devant le Parlement, il a réaffirmé que le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivaient dans le cadre de la souveraineté du Maroc.
Ces rapprochements ont ouvert des perspectives de coopération économique et industrielle, notamment dans les provinces du Sud, ainsi que de nouvelles possibilités de coopération sécuritaire. Le dossier évoque aussi le rôle joué par Rabat dans la libération d’agents du renseignement français retenus au Sahel.
Au niveau européen, la situation est plus compliquée. La Commission et le Conseil cherchent à préserver un partenariat jugé stratégique, notamment pour la gestion des frontières et le sauvetage de vies en mer. L’Union européenne a mobilisé plus de 300 millions d’euros depuis 2014 pour soutenir différents volets de la coopération migratoire, auxquels se sont ajoutés d’autres financements au titre des instruments de voisinage. Mais les institutions européennes ne parlent pas toujours d’une seule voix.
Certains États membres restent attachés à une lecture du dossier du Sahara fondée sur le principe d’autodétermination, tandis que la Cour de justice de l’Union européenne a pris des décisions qui ont compliqué les relations commerciales entre Bruxelles et Rabat. Les arrêts du 4 octobre 2024 ont annulé des accords portant sur les produits agricoles et la pêche. Cette décision a ravivé les tensions entre le raisonnement juridique de la Cour et la volonté politique de plusieurs États membres de maintenir leur partenariat avec le Maroc.
Le soir même, Ursula von der Leyen et Josep Borrell ont publié un communiqué commun pour réaffirmer l’importance du partenariat stratégique avec Rabat et leur volonté de le préserver. Il y a donc une contradiction : les institutions européennes veulent conserver une coopération étroite avec le Maroc, mais leurs positions et leurs décisions ne convergent pas toujours. Pour Rabat, cette incohérence est difficile à accepter, surtout lorsque l’on attend du Royaume qu’il assume une part importante de la gestion migratoire.
Les devoirs du Maroc
La nouvelle position marocaine à l’égard de l’Europe ne pourra pas reposer uniquement sur la diplomatie. Le discours royal du 9 octobre 2026 a également insisté sur un sujet intérieur : la manière dont les politiques publiques sont mises en œuvre dans les régions. Le Roi a rappelé que l’objectif n’était pas d’accumuler les stratégies et les plans, mais d’obtenir des résultats visibles pour les citoyens. Une ambition internationale a peu de poids si, sur le terrain, les administrations n’arrivent pas à appliquer les décisions annoncées.
Le discours a notamment pointé les retards dans la décentralisation et la déconcentration administrative. La Charte de la déconcentration doit se traduire par de vrais transferts de compétences, de moyens financiers et de pouvoirs de décision depuis l’administration centrale vers les régions et les provinces. Les élus locaux doivent pouvoir agir, et pas seulement attendre des validations venues de Rabat. C’est tout le sens d’une organisation territoriale dans laquelle l’Etat et les collectivités définissent leurs engagements et se donnent les moyens de les tenir.
Quel rapport avec la migration ? Il est plus direct qu’il n’y paraît. Les départs ne sont pas seulement le résultat de facteurs internationaux ou de réseaux de passeurs. Ils sont aussi liés aux perspectives que les jeunes pensent pouvoir trouver chez eux. Les tentatives de franchissement vers Sebta rapportées à la fin juillet 2026 ont montré à quel point les réseaux sociaux peuvent accélérer un mouvement collectif, mais pourquoi tant de jeunes peuvent-ils être tentés de tout risquer pour partir ?
Le discours royal a demandé au gouvernement issu des élections du 23 septembre 2026 et au secteur privé de faire de l’emploi des jeunes une priorité. Justement pour restaurer la confiance dans les institutions et de donner à chacun le sentiment qu’il existe des perspectives au Maroc. Il faut que les jeunes puissent constater qu’un emploi, une formation ou un projet professionnel ne sont pas réservés à une minorité.
Cette exigence vaut aussi pour la politique migratoire du Royaume. Abdelkrim Belguendouz estime que le Maroc ne peut pas demander à l’Europe de revoir ses textes si ses propres lois restent inadaptées. La loi 02-03, qui encadre l’entrée et le séjour des étrangers, l’émigration et l’immigration irrégulière, a été adoptée en novembre 2003, dans un contexte marqué par le durcissement des politiques sécuritaires après les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, le Maroc a évolué, il est devenu un pays de transit, mais aussi un pays d’accueil et d’installation pour de nombreux migrants.
Pour Belguendouz, la loi 02-03 ne correspond plus à cette réalité. Il plaide pour sa réforme et pour l’adoption d’une véritable loi sur l’asile, afin de combler un vide juridique qui fragilise la protection des réfugiés et la gestion des demandes.
Le chercheur appelle également à relancer la Stratégie nationale d’immigration et d’asile, lancée en 2013 sous l’impulsion royale. Les campagnes de régularisation de 2014 avaient alors été saluées comme une initiative importante sur le continent. Mais la dynamique s’est essoufflée au fil des années, en partie à cause des blocages administratifs. Pour redonner de la cohérence à cette politique, Belguendouz propose notamment de rétablir un ministère de plein exercice chargé des Marocains résidant à l’étranger et des affaires migratoires.
Il estime aussi que l’Observatoire national des migrations doit cesser d’être une structure sans véritable poids. Il devrait disposer de moyens, de compétences scientifiques et de capacités opérationnelles, avant son intégration annoncée au sein de la future Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger.
Le Maroc se présente comme un acteur central du débat africain sur les migrations et porte l’agenda africain sur la migration, élaboré sous l’impulsion du Roi au sein de l’Union africaine. Mais ce rôle continental suppose une cohérence entre les ambitions et les politiques conduites au niveau national. Il faut pouvoir défendre la responsabilité partagée avec l’Europe tout en offrant, chez soi, un cadre légal et institutionnel à la hauteur des réalités migratoires.