On croyait la diphtérie rangée pour de bon au rayon des vieux souvenirs. Et puis, brutalement, deux enfants meurent dans le Souss et le pays se réveille avec des maux de gorge. Dès qu’on baisse la garde sur les vaccins, les vieux monstres refont surface.

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Comment en est-on arrivé là ? D’un côté, des pharmacies en rupture et des parents qui zappent les rappels dès les cinq ans du petit. De l’autre, de beaux discours sur la souveraineté qui collent mal à la réalité du terrain. Pénuries, failles de suivi, riposte d’urgence : plongée dans les coulisses d’un système sous tension.

La souveraineté pharmaceutique en trompe-l’œil

L’exclu est tombée, Abdelmajid Belaiche, expert et analyste des marchés pharmaceutiques au Maroc, ancien directeur général de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP), déclare à LeBrief qu’il y a une panne sèche de vaccins contre la diphtérie à Casablanca et Rabat. (Information remontant au weekend du 03 octobre 2026).
Il a suffi de quelques jours après l’alerte tragique du Souss pour que le château de cartes de l’autonomie sanitaire montre ses premières fissures.

Chez LeBrief nous avions fait le tour des officines, des médecins et même de l’Institut Pasteur. Rien. Un pédiatre nous confie même, sous couvert d’anonymat, qu’il n’est nullement la peine de chercher et que ce vaccin n’est pas le seul à être en danger.

Les stocks de vaccins contre l’hépatite A et la rougeole se trouvent désormais sous une tension critique, au point qu’une rupture imminente menace les officines. Voir le vaccin contre la rougeole menacé de pénurie alors même que le pays sort à peine d’une flambée épidémique meurtrière ressemble à une faute lourde d’anticipation. Quant à l’hépatite A, infection virale transmise par voie hydrique et féco-orale pouvant foudroyer les fonctions hépatiques et clouer un adulte ou un enfant au lit durant de longues semaines, son absence des officines expose des milliers de citoyens.

Et l’aberration ne s’arrête pas là. Sur le front du vaccin contre la grippe saisonnière, une source proche des circuits de distribution dénonce une gestion pour le moins lunaire. Alors que les virus grippaux ont commencé à circuler précocement dès le début de l’automne et que les cabinets de généralistes voient défiler les premiers syndromes fébriles sévères, le Vaxigrip n’avait toujours pas atterri sur le sol marocain au début du mois d’octobre. La justification avancée en coulisses ? Une météo inhabituellement douce qui aurait laissé penser aux gestionnaires que la campagne d’immunisation pouvait attendre. Sauf que les virus ne consultent pas les prévisions météorologiques avant de contaminer les populations fragiles.

Du côté des instances de tutelle, on assure la main sur le cœur que le problème ne provient pas d’un déficit global de fabrication, mais de l’exigence incompressible des protocoles réglementaires.

En réalité, les cargaisons de vaccins importés atterrissent bien sur le tarmac, mais elles restent bloquées durant des jours dans les entrepôts sous douane, suspendues aux procédures de contrôle de conformité biologique et aux autorisations de libération des lots délivrées par l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS).

« Une fois les autorisations enfin paraphées, la balle passe dans le camp des grossistes-répartiteurs privés », explique Dr Moulay Said Afif, pédiatre, président de la Société marocaine des sciences médicales (SMSM) et d’Infovac-Afrique à LeBrief. Et là, c’est la roulette de la rentabilité : chaque distributeur provincial calibre ses achats selon sa trésorerie et ses anticipations locales. Raison pour laquelle le nombre exact de doses n’a pas été communiqué, éviter tout débordement.

D’un côté, le ministère de la Santé insiste sur le fait que les centres de santé de base et les dispensaires disposent de stocks suffisants et gratuits pour couvrir les nourrissons dans le cadre du Programme national d’immunisation (PNI). Mais de l’autre, le secteur libéral est laissé pour compte.

Secteur privé, allié ou grand oublié ?

Quand le danger se précise, ce sont d’abord les praticiens de terrain qui montent au créneau. Le secteur libéral n’a pas attendu les circulaires ministérielles pour tirer la sonnette d’alarme. Le Dr Afif a immédiatement pris la tête d’une offensive d’information médicale pour alerter sur le recul périlleux de la couverture vaccinale. Le Dr Mohamed Youbi, directeur de l’épidémiologie au ministère de tutelle (Monsieur Covid), avait déjà abordé ce sujet vaccinal lors de la campagne de lutte contre la rougeole. Selon lui, il n’y a pas eu de jour avec ou sans virus, ils ont toujours été là, d’où l’importance d’un suivi vaccinal.

L’axe public-privé doit impérativement travailler en symbiose. À la fin, qu’ils soient soignés en dispensaire ou en cabinet, nous traitons tous des enfants marocains.
Dr Moulay Said Afif

L’illusion des 5 ans : pourquoi le carnet de santé finit au placard ?

« La vaccination ne s’arrête pas à 5 ans ! ». Ce cri d’alarme, le Dr Afif le martèle inlassablement à chaque tribune. Et pour cause, un malentendu historique s’est enraciné dans les esprits des familles marocaines. Pour la majorité écrasante des parents, une fois franchies les visites médicales des premiers mois et la dose de rappel des 5 ans, l’enfant est considéré comme blindé à vie. Le carnet de santé est alors relégué au fond d’un tiroir et tombe dans l’oubli.

Société Marocaine d’Infectiologie et de Vaccinologie (SOMIPEV 2027)
Calendrier vaccinal marocain © Société marocaine d’infectiologie et de vaccinologie (SOMIPEV 2027)

C’est une erreur biologique funeste. Les anticorps protecteurs contre la diphtérie ou le tétanos s’épuisent avec le temps. Sans les rappels cruciaux prévus par le calendrier à l’âge de 10 ans puis à 15 ans, le système immunitaire se désarme. Les enfants entrent au collège, partagent des salles de classe surpeuplées, voyagent dans des bus scolaires et se retrouvent totalement sans défense dès qu’une bactérie se remet à circuler.

Mais l’oubli n’explique pas tout, car faut-il le rappeler, tout le monde n’a pas les mêmes moyens. Si les dispensaires publics assurent la gratuité totale des vaccins jusqu’à l’âge de 5 ans dans le cadre du PNI, la donne bascule dès lors que les parents s’adressent à la médecine privée pour les doses ultérieures.

Faire vacciner son enfant de 10 ou 15 ans chez son pédiatre habituel impose d’acheter la dose en officine. Le vaccin combiné dTC coûte à lui seul environ 332 dirhams. Ajoutez-y le tarif d’une consultation de pédiatrie ou de médecine générale, et la note franchit sans peine la barre des 600 dirhams. Pour une famille de la classe moyenne ayant deux ou trois enfants scolarisés, l’opération représente un sacrifice budgétaire considérable qui n’est pas remboursé à hauteur des attentes par la couverture médicale de base.

Le Dr Afif pose la question crûment : « Est-ce que la vie d’un enfant vaut 332 dirhams et une consultation ? » Sur le plan moral, la réponse est évidente, mais dans la réalité des fins de mois difficiles. Cette somme pousse des centaines de milliers de ménages à différer puis à abandonner définitivement les injections, ouvrant des brèches sanitaires béantes dans lesquelles la bactérie n’a plus qu’à s’engouffrer.

L’intégration à « Massar » : le projet d’alerte numérique qui attend d’aboutir

Le Maroc dispose d’un outil numérique d’une puissance exceptionnelle à travers la plateforme scolaire « Massar », qui administre le suivi pédagogique de plus de 8 millions d’élèves à travers le Royaume.

Le plaidoyer porté par le Dr Afif consiste à créer un onglet médical sécurisé au sein de Massar. Lors de chaque inscription annuelle, le statut vaccinal de l’élève serait renseigné. Dès qu’un collégien franchit le cap des 10 ans ou des 15 ans sans que le rappel diphtérique-tétanique ne soit coché, un SMS automatisé serait expédié sur le téléphone des parents pour leur notifier le retard. Bien que validé dans son principe par le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, ce dispositif tarde encore à être opérationnalisé sur le terrain.

Étude clinique et épidémiologique

Lors d’un webinaire national d’urgence réunissant plus de 200 spécialistes, le Pr Mohammed Bouskraoui, professeur à la faculté de Médecine et de Pharmacie de Marrakech et ancien doyen de la FMPM de l’Université Cadi Ayyad, a livré une description de Corynebacterium diphtheriae, une bactérie que la plupart des jeunes médecins marocains n’avaient jamais croisée que dans leurs manuels.

Le germe présente une spécificité absolue : son réservoir est strictement humain. Pas d’animal vecteur, pas de contamination environnementale lointaine. La transmission s’opère d’homme à homme. La diphtérie se transmet d’une personne à l’autre par les gouttelettes respiratoires, notamment lorsqu’une personne infectée tousse, éternue ou parle. Après une incubation de deux à cinq jours, elle peut se manifester par un mal de gorge, une fièvre généralement modérée et une fatigue importante.

Dans les formes graves, une membrane épaisse se forme dans la gorge et peut obstruer les voies respiratoires, provoquant un risque d’étouffement. La bactérie produit également une toxine susceptible d’atteindre des organes vitaux, notamment le cœur et le système nerveux, et d’entraîner des complications potentiellement mortelles.
Le diagnostic et la prise en charge rapides sont donc essentiels, car les lésions provoquées par la toxine peuvent devenir irréversibles.

Mais comment certifier qu’on affronte le bacille tueur sans se fourvoyer ? Nabila Soraa, professeure en microbiologie, cheffe de service de bactériologie-virologie, microbiologiste médicale, a dévoilé les protocoles de confinement et de diagnostic biologique. Le diagnostic de la diphtérie repose sur un prélèvement effectué avec précaution dans la gorge, puis analysé en laboratoire pour identifier la bactérie et vérifier si elle produit la toxine responsable des complications graves.

Mais les analyses peuvent prendre entre 12 et 48 heures. Face à des symptômes évocateurs, les spécialistes insistent sur le fait que le traitement par sérum antidiphtérique doit être administré sans attendre la confirmation du laboratoire, car plus la prise en charge tarde, plus la toxine risque de provoquer des lésions irréversibles, notamment au niveau du cœur.

Les foyers de Souss-Massa et l’alerte de Moulay Yaâcoub

Le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, a analysé la genèse de ces foyers. Il explique à LeBrief que deux foyers intrafamiliaux distincts se sont allumés simultanément : l’un dans la préfecture urbaine et périurbaine d’Agadir Ida-Outanane, l’autre dans la province rurale de Chtouka-Aït Baha.

Le bilan consolidé par le ministère a fait état de 11 cas suspects sous étroite surveillance, dont 1 cas biologiquement confirmé, et la mort foudroyante de deux jeunes enfants. L’enquête épidémiologique a aussitôt mis au jour la faille qu’aucun des enfants décédés ou hospitalisés ne disposait d’un schéma vaccinal complet à jour. Certains n’avaient même jamais reçu la moindre dose de vaccin de leur vie entière.

Diphtérie : vaccination, symptômes, transmission… que faut-il savoir ?

Le Dr Hamdi rappelle des repères historiques qui mesurent la régression en cours. Le Maroc recensait 14 cas de diphtérie en 1989, puis un cas isolé en 1991, avant que le Royaume n’éradique totalement la circulation autochtone de la maladie grâce à des décennies de rigueur vaccinale dans le cadre du PNI. Bien que les statistiques globales affichent un taux national de couverture vaccinale avoisinant les 96%, le Dr Hamdi met en garde contre l’illusion des moyennes : cette moyenne flatteuse occulte des poches territoriales et sociologiques de déshérence vaccinale, où le taux réel d’immunité tombe sous les 70%, créant un terreau idéal pour le retour des épidémies.

La tension est montée d’un cran supplémentaire quelques jours plus tard lorsque la province de Moulay Yaâcoub, dans la région de Fès-Meknès, a déclenché à son tour l’alerte rouge suite à l’hospitalisation en soins intensifs au CHU Hassan II de Fès d’un patient présentant tous les stigmates de la maladie. Les prélèvements ont été convoyés d’urgence sous scellés vers les laboratoires centraux de Rabat.

Cet épisode de Moulay Yaâcoub a rappelé que dans cette province rurale, des dispensaires sous-médicalisés ne vaccinent qu’un jour par semaine, contraignant les mères de famille à marcher des heures sous le soleil, ce qui aboutit à un décrochage massif du calendrier. Les associations citoyennes locales ont immédiatement exigé l’envoi d’une mission d’inspection ministérielle pour auditer les registres de vaccination et sanctionner les défaillances de suivi.

La machine de guerre sanitaire

Dès l’instant où un cas suspect est validé par les équipes de coordination provinciale, la prise en charge thérapeutique obéit à un protocole commando. L’urgence absolue des réanimateurs consiste à perfuser sans délai le sérum antidiphtérique spécifique (l’antitoxine équine purifiée). Une fois que la toxine a franchi la membrane des cardiomyocytes ou des cellules de Schwann, aucune dose de sérum au monde ne peut la déloger. L’antitoxine ne neutralise que les molécules de toxine libres circulant dans le sérum.

Simultanément, le patient est saturé d’antibiothérapie d’assaut. La diphtérie étant une infection bactérienne, les antibiotiques n’ont aucun effet curatif direct sur les lésions déjà induites par la toxine, mais ils jouent un rôle épidémiologique capital : ils anéantissent la colonie bactérienne en 24 à 48 heures, stoppant net la contagiosité du malade. Comme le soulignent le Dr Hamdi et le Dr Afif, un patient non traité demeure contagieux et excrète des bacilles viables durant deux à six semaines, contaminant à son insu tout son environnement familial et scolaire.

Le taux de reproduction de base (R0) de la diphtérie se situe entre 6 et 7 dans une population totalement naïve (et oscille entre 1,7 et 4,3 selon les données épidémiologiques internationales synthétisées par le Dr Hamdi), avec un taux de létalité spontané qui culmine entre 5 et 10%, atteignant même 20% chez les enfants de moins de 5 ans.

tableau risques vaccin
Tableau de surveillance dans la lutte contre la diphtérie © DR

Un rattrapage est-il possible ?

Comment immuniser les populations autour d’un cluster sans provoquer de réactions indésirables ni gaspiller les sérums ? Selon le Dr Mohammed Benazzouz, chef du service de la protection de la santé de l’enfant à la direction de la Population (DP), la première règle intangible est celle dite de l’accélération épidémique. En période normale de veille, les rappels sont préconisés tous les dix ans ou selon les paliers scolaires. Mais au cœur d’une flambée de diphtérie, la règle des 5 ans s’impose : tout individu, enfant ou adulte, dont la dernière injection remonte à plus de cinq ans est réputé immunologiquement vulnérable et doit recevoir une dose de relance immédiate.

La deuxième règle d’or est le principe de non-régression vaccinale : on ne recommence jamais un calendrier à zéro. Si un enfant a manqué ses doses durant deux ou trois ans, les injections historiques restent gravées dans la mémoire de son système immunitaire. On comptabilise les doses attestées sur le carnet et on complète le schéma à partir de la dose manquante.

Enfin, il y a la distinction entre le « grand D » et le « petit d ». Avant l’âge de 7 à 8 ans, l’enfant doit impérativement recevoir un vaccin contenant une haute dose d’anatoxine diphtérique (le grand « D », présent dans le vaccin pentavalent ou DTC) afin d’induire une immunité protectrice robuste.

En revanche, après 7-8 ans et chez l’adulte, l’injection d’un « grand D » déclencherait des réactions inflammatoires locales violentes (douleurs aiguës, œdème du bras) et une forte réactogénicité fébrile. On utilise donc chez les plus de 8 ans exclusivement le vaccin à dose réduite (le petit « d », formulation Td), qui garantit la relance des défenses immunitaires sans effet secondaire intolérable.

Toutefois, le Dr Mohammed Youbi, a rappelé qu’une procédure technique ne vaut que par son application sur le terrain.

Épilogue : l’insouciance collective

La mort de deux enfants dans le Souss-Massa n’est ni un coup du sort ni une fatalité divine. Elle est le prix très lourd de notre insouciance collective. À chaque fois qu’un programme de santé publique réussit à faire reculer une maladie infectieuse, le même piège psychologique se referme impitoyablement : la population et les soignants oublient la menace, les parents cessent de vérifier les rappels, les gestionnaires de stocks négligent l’anticipation des commandes, et les discours sur l’autonomie pharmaceutique se contentent de déclarations d’intention.

Mais la nature a horreur du vide, et les bactéries n’ont pas de mémoire politique. Elles attendent, tapies dans l’ombre, qu’une brèche s’ouvre dans la couverture collective pour frapper là où notre société est la plus vulnérable : nos enfants.

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