L’intelligence artificielle, au Maroc, on en parle désormais à toutes les sauces et à toutes les tables. Dans les séminaires, c’est la grande révolution, avec des entreprises plus performantes, des cadres « augmentés » et une administration enfin modernisée. Il y a même un ministre dédié qui fait couler pas mal d’encre dans les médias. Pourtant, pour certaines entreprises, l’IA, c’est surtout un moyen d’automatiser ce qui peut l’être, de réduire les coûts et, accessoirement, de recruter moins. Eh si, il faut le dire. Et ceux qui risquent d’en faire les frais en premier sont souvent les jeunes diplômés, justement ceux qui ont besoin de ces premiers postes pour apprendre, se former et faire leurs armes. C’est inquiétant. Que va devenir l’emploi ? Comment l’administration va-t-elle réellement se transformer ? Et surtout, le Maroc va-t-il construire sa propre voie ou simplement adopter les outils et les choix des géants de la tech ? Car il ne suffit pas de se mettre à l’IA pour être maître de ce qu’on en fait.

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La nomination d’Ahmed Rahhou, le 16 octobre 2026, à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration démontre clairement la place accordée à la technologie au sein de l’appareil gouvernemental.

Pour la première fois, l’intelligence artificielle apparaît explicitement dans l’intitulé d’un département ministériel. Car oui, rappelons-le, Amal El Fallah Seghrouchni était ministre chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration. Malgré son énorme expertise en IA, cette dernière n’était pas dans son intitulé de poste. C’est beau, mais un intitulé, aussi ambitieux soit-il, ne constitue pas encore une stratégie.

Car entre l’annonce institutionnelle et ce que vivent les citoyens au quotidien, il y a encore un monde. La présence de l’IA dans l’organigramme du gouvernement ne garantit ni une administration plus efficace, ni des démarches plus simples, ni une meilleure protection des données. Le véritable travail commence maintenant, en déterminant ce que le Maroc veut faire de cette technologie, à quelles fins et avec quelles règles.

Ne pas confondre ambition numérique et concours de milliards

La course mondiale à l’intelligence artificielle est souvent racontée comme une compétition financière. Les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite annoncent des investissements colossaux dans les centres de données, la puissance de calcul et les partenariats avec les grands noms de la Silicon Valley. A coups de milliards, les monarchies du Golfe cherchent à s’installer parmi les puissances régionales de la tech. Et elles ont bien raison, c’est une opportunité à ne pas rater.

Le Maroc n’a aucune raison de reprendre cette recette à l’identique. Il n’a ni les pétrodollars des pays du Golfe, ni les moyens des géants américains, ni le même modèle économique. Son tissu productif repose notamment sur un réseau dense de PME, une agriculture confrontée au stress hydrique, des services en pleine mutation et des territoires ruraux où l’accès au numérique reste inégal. Copier les stratégies d’investissement des pays les plus riches de la région reviendrait à engager une course dont les règles et les moyens ne sont pas les nôtres.

Ce qu’on peut faire en tant que Marocains, c’est déterminer où l’intelligence artificielle peut réellement changer la donne. Et pour cela, il faut commencer par regarder les besoins du pays, pas les catalogues des fournisseurs étrangers.

Acheter une solution conçue en Californie, puis chercher un problème marocain auquel l’appliquer, c’est prendre le sujet à l’envers. La souveraineté numérique ne signifie pas que le Royaume doit tout fabriquer seul, du premier composant au dernier logiciel. Elle suppose en revanche qu’il conserve la maîtrise de ses choix stratégiques, de ses données sensibles et de ses systèmes. Elle implique aussi de pouvoir faire communiquer différentes solutions entre elles et, surtout, de ne pas se retrouver prisonnier d’un prestataire dont il serait devenu impossible de se passer.

Le trésor des administrations ne se trouve pas dans les serveurs des Big Tech

Avant de chercher toujours plus de puissance de calcul, le Maroc pourrait déjà commencer par mieux exploiter ce qu’il possède. Le patrimoine documentaire de l’État représente un gisement incroyable d’archives : des années de décisions administratives, de circulaires, de procédures juridiques, d’études d’aménagement et d’expertises techniques. Une partie de ces informations reste dispersée entre les ministères, les services et les bases de données, parfois difficile à retrouver ou à exploiter.

Le citoyen, lui, connaît bien les conséquences de cette désorganisation. Il rassemble des documents, se déplace d’un guichet à l’autre, attend une réponse et découvre parfois, au dernier moment, qu’une pièce manque ou qu’une autre administration doit intervenir. Dans ce contexte, installer un chatbot à l’entrée d’un service public ne changera pas grand-chose. Si les informations sur lesquelles il s’appuie sont incomplètes, mal classées ou contradictoires, il ne fera que reproduire le désordre avec davantage d’assurance.

Le chantier prioritaire devrait donc être de nettoyer, classer, sécuriser et relier les données publiques. Il s’agit de permettre aux agents de retrouver rapidement la règle applicable, mais aussi de donner aux citoyens des réponses cohérentes, sans les obliger à faire eux-mêmes le travail de coordination entre administrations.

Un assistant conversationnel peut avoir son utilité, à condition de reposer sur une information fiable et actualisée. Mais il ne remplacera jamais une réforme des procédures. La modernisation de l’État ne se mesurera pas au nombre d’outils d’IA déployés, mais au temps gagné par les usagers, aux déplacements évités et aux démarches réellement simplifiées. Citons à titre d’exemple M’ONCF, l’assistant virtuel intelligent de l’Office national des chemins de fer.

Le Maroc affiche l’ambition de former 200.000 talents dans le domaine de l’intelligence artificielle. C’est très bien, mais former à grande échelle ne signifie pas nécessairement répondre aux besoins du marché. Multiplier les certifications et les formations de développeurs sans se demander où ces profils travailleront pourrait simplement produire une nouvelle génération de diplômés en attente d’un emploi.

La politique de compétences ne peut pas se limiter aux écoles d’ingénieurs et aux départements informatiques. L’IA va entrer dans le quotidien de professions qui n’ont aucune raison de devenir des métiers du code. Un directeur de PME, un juriste, un enseignant, un cadre de l’administration ou un agent territorial n’a pas besoin de savoir concevoir un algorithme. Il doit en revanche comprendre ce qu’un outil peut faire, savoir lui formuler un problème précis, évaluer les données qu’il utilise, repérer ses biais et ne pas prendre ses réponses pour parole d’évangile.

C’est cette culture numérique de base qui doit se diffuser bien au-delà des spécialistes. Former un collaborateur à utiliser un outil ne suffit pas si personne ne lui apprend à en vérifier les résultats. La compétence ne consiste pas à savoir ouvrir une application et lui poser une question. Elle consiste à comprendre ce qu’on lui demande, ce qu’elle peut apporter et ce qu’il vaut mieux ne pas lui confier.

Sans cet effort, le déploiement de l’IA risque aussi de creuser les écarts entre les entreprises. Les grandes structures, qui disposent des budgets et des équipes nécessaires, pourront s’approprier les gains de productivité. Les PME et les petites collectivités, elles, risquent de dépendre de solutions qu’elles ne savent ni évaluer ni adapter à leurs besoins. Une politique nationale de formation doit donc aussi leur donner les moyens de comprendre et de choisir, plutôt que de les laisser face aux arguments commerciaux des fournisseurs.

Des projets vitrines, il y en a déjà assez

La création d’un ministère dédié ne prendra tout son sens que si elle s’accompagne d’une méthode de travail. L’État doit notamment sortir de cette habitude consistant à annoncer des expérimentations, à les présenter dans les salons technologiques, puis à passer au projet suivant sans que personne sache vraiment ce qu’elles ont changé.

La première étape serait de dresser un état des lieux des initiatives déjà lancées dans les administrations. Il faudrait ensuite choisir quelques services prioritaires, plutôt que de disperser les moyens. La gestion de l’eau, la santé ou les démarches d’urbanisme offrent des terrains concrets sur lesquels l’IA pourrait être utile. Mais encore faut-il fixer des objectifs vérifiables : réduction des délais d’instruction, baisse des coûts de traitement, amélioration de l’accès aux services ou satisfaction des usagers. Un projet ne devrait pas être considéré comme une réussite simplement parce qu’un outil a été installé.

Enfin, cette politique doit s’accompagner de règles claires. La confidentialité des données, la traçabilité des décisions automatisées et la responsabilité des administrations ne peuvent pas être traitées comme des détails techniques. Dès qu’une décision touche aux droits d’une personne, une supervision humaine doit être prévue. Le citoyen doit pouvoir comprendre sur quelle base une décision a été prise et disposer d’un recours.

Le Maroc n’a pas besoin de donner l’impression d’être dans la course pour être dans la course. Il a besoin d’une stratégie qui réorganise ses administrations, prépare ses compétences et utilise la technologie là où elle peut véritablement améliorer la vie des citoyens.

Lancement du Groupe des amis sur l’IA pour le développement durable

Le Maroc et les États-Unis ont officialisé le 22 juin 2024 à New York le lancement du Groupe des amis sur l’intelligence artificielle pour le développement durable. Présidée par les ambassadeurs Omar Hilale et Linda Thomas-Greenfield, cette initiative fait suite à l’adoption de la première résolution onusienne sur l’IA co-parrainée par les deux nations.

Ce groupe constitue une plateforme mondiale visant à galvaniser la coopération numérique internationale. Il a pour mission de promouvoir une utilisation éthique, sûre et responsable des technologies d’intelligence artificielle. L’objectif principal est d’accélérer la réalisation des objectifs de développement durable (ODD), en ciblant particulièrement les besoins des pays du Sud et du continent africain. L’initiative soutiendra notamment l’éradication de la pauvreté, la croissance économique ainsi que la lutte contre la crise climatique. Enfin, ce groupe s’appuiera sur le soutien institutionnel de l’UNESCO et de l’ITU.

Le choc des Titans : emploi, IR et risque générationnel

Une fois les annonces politiques passées, l’intelligence artificielle se retrouve face aux comptes des entreprises. Pour une direction financière, un outil capable de traiter en quelques secondes une tâche qui mobilisait jusque-là plusieurs salariés représente d’abord un gain de temps et une économie potentielle. La question de savoir ce que deviennent les postes concernés arrive parfois bien après.

Au Maroc, le choc ne touchera pas tous les secteurs de la même manière. Les activités tertiaires, les services dématérialisés et les fonctions administratives sont particulièrement exposés. De l’offshoring aux sièges bancaires de Casablanca, la possibilité d’automatiser une partie du travail ouvre la voie à des réductions de coûts rapides. Mais il y a surtout l’effet domino : moins de recrutements pour les jeunes diplômés, moins de possibilités de se former sur le terrain et, à terme, des conséquences sur les finances publiques.

Au Maroc, le BPO, ou offshoring, et les activités de banque-assurance figurent parmi les secteurs qui ont longtemps permis à de nombreux jeunes diplômés de décrocher un premier emploi. Ces métiers sont aussi particulièrement concernés par l’automatisation, parce qu’une partie importante du travail repose sur le traitement d’informations, l’exécution de procédures et la gestion de demandes relativement standardisées.

Dans les centres de relation client, l’IA générative et les agents conversationnels peuvent déjà prendre en charge une partie des requêtes simples, qualifier les demandes et rédiger des comptes rendus. Dans les banques et les compagnies d’assurance, les outils automatisés peuvent intervenir dans le contrôle de documents, la préparation de dossiers de crédit ou les opérations de vérification répétitives.

Le changement consiste donc à modifier la répartition du travail. Les tâches les plus simples sont progressivement confiées aux outils, tandis que les salariés sont censés se concentrer sur les exceptions, les litiges et les dossiers complexes. Encore faut-il que cette évolution soit organisée intelligemment.

Car certaines entreprises prennent le problème à l’envers. Elles ajoutent une couche technologique à des procédures déjà lourdes, sans remettre en question leur fonctionnement. Lors du Forum de la CGEM, intitulé « Entrepreneurs en mouvement : transformer les priorités en actions » qui s’est tenu le samedi 17 octobre 2026 à l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé (UM6SS), à Casablanca, Jacques Pommeraud, CEO d’Inetum, a notamment mis en garde contre cette tendance à injecter des algorithmes dans des processus obsolètes. On obtient alors des circuits de validation toujours aussi compliqués, simplement exécutés plus rapidement. Le gain est limité, et la technologie n’a pas nécessairement créé de valeur.

L’automatisation ne devrait donc pas être un prétexte pour supprimer des postes sans réfléchir à l’organisation du travail. Elle devrait d’abord servir à identifier les tâches inutiles, à simplifier les procédures et à permettre aux salariés de consacrer davantage de temps aux situations qui nécessitent réellement leur expérience et leur jugement.

 

Le recrutement junior, première victime d’une économie de court terme

Pour réduire leurs dépenses, certaines entreprises peuvent être tentées de geler les recrutements de débutants, au motif que les tâches qui leur étaient confiées sont désormais réalisables par des outils d’IA. Le problème, c’est qu’un jeune diplômé ne reste pas junior toute sa vie. Et c’est précisément ce que cette logique comptable semble oublier.

Amine Khayatei Houssaini, CEO de KOP, rappelle à LeBrief que l’expérience professionnelle ne s’obtient pas à la sortie de l’université. Un cadre confirmé s’est construit au fil des années, en prenant en charge des dossiers de base, en découvrant les réalités du terrain, en commettant des erreurs et en apprenant auprès de collègues plus expérimentés. Ces premières missions, parfois répétitives, ne sont pas seulement des tâches à faible valeur ajoutée, c’est une étape de formation.

En supprimant les postes juniors, les entreprises peuvent donc réaliser une économie immédiate, mais elles prennent le risque de détruire le vivier dont elles auront besoin demain. Dans cinq ou dix ans, lorsque des managers et des directeurs partiront à la retraite ou changeront de fonction, qui prendra leur place si toute une génération n’a pas eu l’occasion d’apprendre le métier ?

Le problème concerne aussi les entreprises elles-mêmes, qui pourraient découvrir trop tard qu’elles ont automatisé les premières marches de l’escalier sans prévoir comment leurs futurs cadres allaient pouvoir le gravir.

L’IA peut aider un débutant à travailler plus efficacement, à analyser un dossier ou à repérer des informations utiles. Elle peut même accélérer son apprentissage. Mais elle ne devrait pas lui retirer toute possibilité de se confronter au travail réel. On ne forme pas un futur responsable en lui demandant de superviser des tâches qu’il n’a jamais eu l’occasion d’effectuer.

Moins d’embauches, c’est aussi moins de recettes pour l’Etat

Chaque poste qui n’est pas créé représente un salaire qui ne sera pas versé, un pouvoir d’achat qui ne sera pas injecté dans l’économie et des cotisations sociales qui ne seront pas collectées.

Amine Khayatei Houssaini souligne également la perte de recettes pour l’État, notamment au titre de l’Impôt sur le revenu (IR). L’entreprise récupère donc une partie des gains de productivité générés par l’automatisation, tandis que la collectivité doit absorber une partie des coûts de la transition, qu’il s’agisse du chômage des jeunes, du financement des reconversions ou des dispositifs d’insertion.

Mais si l’entreprise bénéficie seule des économies réalisées grâce à l’IA, sans contribuer à accompagner les salariés et les jeunes qui en subissent les conséquences, le coût de la transformation est reporté sur les familles et les finances publiques.

Une piste serait la création d’un « Fonds de transition IA et emploi ». L’idée consisterait à mesurer les gains de productivité et les économies de masse salariale effectivement réalisés grâce à l’intégration de l’IA, puis à en réinvestir une partie dans l’accompagnement des travailleurs. Il ne s’agirait pas de financer des formations théoriques supplémentaires, dont les participants ressortiraient avec un certificat mais sans perspective professionnelle. Le fonds devrait soutenir des parcours qualifiants et des mobilités internes, en lien avec des besoins de recrutement identifiés et réels.

L’objectif ne serait pas de pénaliser toute entreprise qui adopte une technologie, il serait de faire en sorte que la transition ne repose pas uniquement sur ceux qui perdent leur emploi ou ne parviennent plus à en trouver un. La productivité gagnée doit aussi servir à préparer les compétences de demain.

 

5 compétences pour ne pas rester sur le quai

Pendant longtemps on fonctionnait avec l’idée que le diplôme protège mécaniquement de l’obsolescence professionnelle. La technologie ne trie pas les salariés en fonction du prestige de leur établissement ou du niveau d’études inscrit sur leur CV. Elle s’attaque d’abord à la nature des tâches.

Un diplômé du supérieur dont le quotidien consiste principalement à compiler des données et à produire des rapports standardisés peut ainsi être plus exposé qu’un technicien de terrain confronté à des situations physiques imprévisibles. Le diplôme reste essentiel pour comprendre, analyser et prendre du recul, mais il ne constitue plus, à lui seul, une garantie.

Pour rester dans la course, les salariés devront notamment développer 5 compétences.

La première est la littératie en intelligence artificielle. Il ne suffit plus de savoir utiliser un outil génératif. Il faut en comprendre le fonctionnement général, connaître ses limites et savoir dans quelles situations il peut être utile ou, au contraire, dangereux.

La deuxième est la pensée critique. Une réponse bien rédigée n’est pas nécessairement une réponse juste. Il faut pouvoir vérifier les informations, croiser les sources, repérer les incohérences et demander des preuves. Autrement dit, ne pas confondre la fluidité d’une machine avec sa fiabilité.

La troisième est l’apprentissage continu. Les outils et les méthodes évoluent rapidement. Les compétences acquises aujourd’hui peuvent devenir insuffisantes demain. La capacité à se former, à adapter ses pratiques et à apprendre de nouveaux usages devient donc une partie intégrante du travail.

La quatrième est la collaboration entre l’humain et la machine. Il faudra savoir quelles tâches peuvent être confiées à un système automatisé, lesquelles doivent être vérifiées et à quel moment l’intervention humaine devient indispensable. Le salarié ne sera pas simplement celui qui utilise l’outil, mais celui qui sait organiser le travail avec lui.

Enfin, la cinquième compétence est l’intelligence émotionnelle. L’écoute, la négociation, la compréhension des situations humaines, la gestion des conflits ou la capacité à saisir un contexte politique et relationnel restent difficiles à réduire à une suite d’instructions.

Mais aucune de ces compétences ne dispense les entreprises de leur responsabilité. Comme le rappelle Pommeraud, chaque agent d’IA déployé doit avoir un responsable humain clairement identifié, qui connaît son périmètre, les données auxquelles il peut accéder et les décisions dont il a la charge. On ne peut pas confier une mission à une machine, puis faire disparaître le responsable lorsque quelque chose tourne mal.

Souveraineté et infrastructures, le Maroc entre l’Afrique et le Moyen-Orient

Sur la carte mondiale de l’intelligence artificielle, le Maroc se trouve à la croisée de deux dynamiques. D’un côté, les pays du Moyen-Orient mobilisent des moyens financiers considérables pour construire des centres de données et accéder à une puissance de calcul toujours plus importante. De l’autre, les pays africains cherchent à ne pas rester de simples fournisseurs de données et consommateurs de technologies conçues ailleurs.

Le Royaume a une place à prendre entre ces deux espaces. Encore faut-il ne pas confondre position géographique et souveraineté technologique. Etre un pont entre l’Afrique et le Moyen-Orient ne suffit pas, il faut aussi disposer des infrastructures, des compétences et de la capacité de décision nécessaires pour ne pas dépendre entièrement des solutions importées.

Dans leur rapport consacré à l’intelligence artificielle dans le monde arabe, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO) classent le Maroc parmi les acteurs dont les capacités sont encore en construction. Le Royaume ne fait pas partie des puissances régionales qui peuvent multiplier les investissements dans les processeurs de dernière génération et les méga-infrastructures de calcul. Sa trajectoire est différente, notamment en raison de ses contraintes budgétaires et de la structure de son économie.

Le marché marocain des centres de données affiche une croissance annuelle supérieure à 6% à horizon 2030. Le développement de ces infrastructures est indispensable pour accompagner la progression des usages numériques et renforcer les capacités locales de stockage et de traitement.

Mais construire des centres de données ne suffit pas, à lui seul, à garantir l’autonomie. Encore faut-il savoir quelles données y sont hébergées, qui peut y accéder, dans quelles conditions elles sont traitées et quelles entreprises contrôlent les outils qui les exploitent. La présence de serveurs sur le territoire national est une brique importante, pas une souveraineté complète.

Le Maroc a donc intérêt à avancer avec des priorités ciblées. Les premiers usages peuvent concerner des secteurs où l’IA répond à des besoins précis, comme les transports intermodaux, ou encore les laboratoires spécialisés dans la chimie et les sciences des matériaux. Ces applications sont moins spectaculaires que les annonces de méga-centres de calcul, mais elles permettent de tester des solutions dans des environnements concrets, d’en mesurer les résultats et de développer progressivement des compétences locales.

Le pragmatisme consiste justement à ne pas investir dans une infrastructure simplement parce qu’elle fait bien dans une présentation.

Utiliser une technologie étrangère ne signifie pas la maîtriser

Dans plusieurs pays africains, la dépendance aux grandes plateformes internationales est devenue un sujet de préoccupation. L’ingénieur informatique Soglo Eric Houenafa, CEO de My Afrique 2S2I, insiste auprès de LeBrief sur une distinction essentielle : utiliser une technologie conçue ailleurs ne signifie pas en maîtriser le fonctionnement.

La dépendance devient particulièrement problématique lorsqu’une administration ou une entreprise ne peut pas contrôler la destination de ses données, auditer les algorithmes qu’elle utilise ou changer de fournisseur sans mettre en péril une partie de son activité. Dans ce cas, elle ne choisit plus réellement ses outils. Elle s’adapte aux conditions imposées par un prestataire extérieur, soumis lui-même à des règles et à des juridictions qui ne sont pas nécessairement celles du Maroc.

Les systèmes d’information administratifs, financiers et industriels contiennent des données sensibles. Confier leur traitement à des solutions hébergées à l’étranger sans connaître précisément les conditions d’accès et de conservation revient à prendre un risque stratégique.

Pour Soglo Eric Houenafa, la maîtrise passe par la construction d’une chaîne de valeur locale. Il faut former des spécialistes capables d’adapter les outils aux réalités du pays, développer des données représentatives des usages et des langues locales, et permettre aux entreprises marocaines de participer à la conception des solutions. La commande publique peut également jouer un rôle en donnant davantage de place aux acteurs locaux, à condition que les exigences de qualité et de sécurité soient au rendez-vous.

La souveraineté ne signifie pas qu’il faut bannir les technologies étrangères, elle suppose de pouvoir les choisir, les contrôler et, si nécessaire, s’en passer. La vraie dépendance commence lorsqu’un pays n’a plus d’alternative.
C’est souvent à ce stade que revient l’objection financière. Comment le Maroc pourrait-il développer ses propres capacités alors que les grandes entreprises technologiques et les fonds souverains du Golfe dépensent des sommes qui dépassent largement ses moyens ? La réponse ne consiste pas à nier l’écart de ressources, mais à rappeler que la performance ne dépend pas uniquement de la taille des infrastructures.

Le professeur Rachid Guerraoui, chercheur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), défend cette approche en s’appuyant sur le rôle des mathématiques et de l’optimisation informatique. En croisant son analyse avec celle de l’écrivain Fouad Laroui, il rappelle que l’histoire de l’informatique est aussi celle d’une recherche permanente d’efficacité. La puissance brute n’est pas le seul chemin possible.

L’exemple de la Chine est particulièrement parlant. Selon Rachid Guerraoui, des travaux d’optimisation ont permis de diviser par 100 les ressources matérielles nécessaires à l’entraînement de modèles de langage avancés, en travaillant à la fois sur les algorithmes et sur la gestion de la mémoire des machines. En gros, avant d’acheter toujours plus de matériel, il faut aussi apprendre à mieux utiliser celui dont on dispose.

Le Maroc dispose d’un positionnement géographique et économique particulier, à la jonction des marchés africains et des capitaux du Moyen-Orient. Cette position peut constituer un avantage, mais elle ne produira pas automatiquement une influence technologique.

Pour transformer cette carte en véritable atout, le pays doit développer des compétences, des infrastructures et des entreprises capables de concevoir ou d’adapter des solutions. Il doit également préserver la maîtrise de ses données et éviter de se retrouver enfermé dans des systèmes dont il ne contrôle ni les règles ni l’évolution.

De l’expérimentation à la réinvention des processus métiers

Près de 80% des entreprises déclarent utiliser l’IA en 2025, mais seules 39% constatent un impact réel sur leurs marges. Les deux tiers restent au stade des prototypes ou des projets pilotes.
Pour obtenir un véritable gain, les entreprises doivent accepter de revoir leur manière de travailler, et pas seulement ajouter une application à leur environnement numérique.

Il y a encore peu de temps, l’usage le plus courant de l’IA générative consistait à demander à un assistant conversationnel de corriger un courriel en anglais, de résumer un compte-rendu de réunion ou de rédiger une note d’intention. Ces usages ont largement contribué à populariser la technologie. Mais ils ne représentent déjà plus la limite de ce qu’elle peut faire.

Une nouvelle étape est celle de l’IA agentique. L’outil ne se contente plus de produire une réponse à l’écran. Il peut intervenir directement dans le système d’information d’une entreprise, consulter des bases de données, déclencher une commande, relancer un fournisseur ou vérifier qu’un paiement a bien été effectué. Il exécute une série d’actions pour atteindre un objectif.

Dans les environnements les plus avancés, cette logique évolue encore vers des systèmes capables de planifier leurs propres actions, de mobiliser plusieurs agents spécialisés, de contrôler une partie de leurs résultats et de solliciter un humain lorsque la situation l’exige. On passe alors de l’assistant à une forme d’autopilote.

Lors du Forum de la CGEM, Pommeraud a résumé le problème par le « Shitty process ». L’idée est simple. Si une entreprise utilise l’intelligence artificielle pour automatiser un processus déjà mal conçu, elle ne fait qu’accélérer ses dysfonctionnements.

L’expérience d’Inetum autour de son outil de staffing interne en donne une illustration. L’entreprise devait gérer les affectations de 26.000 consultants répartis dans le monde. Une première version de l’outil avait été pensée pour automatiser le processus existant. Mais les équipes avaient reproduit presque à l’identique les étapes administratives déjà en place.

Donc à chaque connexion, l’utilisateur devait valider de longues pages d’avertissements juridiques, puis passer par six étapes d’approbation successives. Des validations qui s’étaient accumulées au fil des années sans que personne ne se demande vraiment si elles étaient toutes nécessaires. La technologie avait donc reproduit la lourdeur du système, au lieu de la faire disparaître.

Il a fallu reprendre le processus depuis le début et examiner chaque intervention humaine. Pourquoi fallait-il qu’une personne intervienne à cet endroit précis ? Était-ce pour exercer un jugement, prendre une décision sensible, gérer une relation client ou simplement parce que la procédure avait toujours fonctionné ainsi ? Dans ce dernier cas, l’étape pouvait être supprimée.

L’agent pouvait alors rechercher les profils, comparer les compétences et gérer les interactions nécessaires, tandis que les équipes humaines se concentraient sur les arbitrages et les échanges qui nécessitaient réellement leur intervention.
Dr Imad Rochd, docteur en Business administration (DBA) et spécialiste en transformation digitale, en gouvernance de l’intelligence artificielle (IA) et en gestion de l’information (Knowledge management), rappelle dans sa tribune publiée sur LeBrief, que moderniser une organisation ne consiste pas à empiler des outils sur des procédures existantes. Il faut aussi savoir retirer ce qui ne sert plus. Une entreprise ne gagne pas en efficacité parce qu’elle a numérisé six validations inutiles. Elle gagne en efficacité lorsqu’elle comprend qu’elle peut en supprimer cinq.

Un patron doit aussi se servir de l’IA, pas seulement en parler

Pour Pommeraud, le dirigeant doit lui-même expérimenter les outils s’il veut comprendre ce qu’ils peuvent changer dans son entreprise. L’expérimentation peut commencer par des usages très simples, y compris personnels. Un dirigeant peut, par exemple, concevoir un agent chargé de chercher des sorties culturelles pour le weekend. L’intérêt n’est pas l’activité en elle-même, mais la compréhension progressive de ce que l’outil sait faire, des informations auxquelles il peut accéder et des limites qu’il rencontre.

Pommeraud explique également utiliser l’IA comme un partenaire socratique dans son travail de dirigeant. Avant un conseil d’administration ou une négociation difficile, il peut lui demander de contester ses arguments, de prendre la position de son adversaire ou de faire ressortir les angles morts de son raisonnement. L’outil ne décide pas à sa place, il l’oblige à préparer davantage ses décisions.

Certains dirigeants développent un jumeau numérique, capable de répondre aux collaborateurs, de leur expliquer la stratégie de l’entreprise et d’accompagner les managers dans leur travail de coaching.

Toutefois, il est essentiel de le répéter, « zéro agent vagabond ». Chaque agent doit avoir un propriétaire humain identifié, un périmètre de données auquel il est autorisé à accéder et un niveau d’autonomie clairement défini.

Confiance, langues locales et souveraineté du jugement

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle change dans notre rapport à l’information, à la confiance et à la décision ? C’est dans la vie quotidienne que les effets les plus insidieux peuvent apparaître. Des voix clonées, des vidéos truquées, des discours fabriqués de toutes pièces et des réponses générées avec une assurance incroyable. La technologie modifie la manière dont les citoyens distinguent le vrai du faux.

Pour le Maroc, il faut aussi expliquer ce que sont ces outils, rendre les citoyens capables de repérer les manipulations et défendre le fait que la machine peut aider à réfléchir, mais elle ne doit pas penser ni décider à notre place.
Le premier travail consiste à faire retomber un peu la pression autour de cette technologie. L’IA s’inscrit dans une longue histoire de la pensée algorithmique, et non dans une apparition miraculeuse.

Dès le XVIIe siècle, la Pascaline de Blaise Pascal, capable d’effectuer des additions, suscitait déjà l’étonnement. Avec le temps, ce qui semblait extraordinaire est devenu un objet banal. La même évolution a touché les performances des ordinateurs dans les jeux. En 1997, la victoire de Deep Blue contre Garry Kasparov aux échecs avait marqué les esprits. Aujourd’hui, un smartphone peut battre un grand maître sans que cela provoque la moindre émotion particulière.

Pour Fouad Laroui, le sigle « IA » relève aussi d’un habillage marketing. Il permet de présenter comme une révolution des outils informatiques qui s’inscrivent dans une histoire bien plus ancienne. Cela ne signifie pas que les progrès actuels sont insignifiants, mais qu’il faut se méfier des discours qui transforment chaque nouvelle fonctionnalité en annonce d’un monde entièrement nouveau.

Rachid Guerraoui rappelle, de son côté, que les limites de l’informatique ne sont pas seulement une question de puissance ou de matériel. Dès 1936, Alan Turing a démontré qu’il existe des problèmes qu’un système informatique ne peut pas résoudre. Il a également mis en évidence des limites fondamentales à la capacité d’un système à vérifier lui-même certaines propriétés de son fonctionnement.

Autrement dit, on ne peut pas demander à une machine de garantir seule que toutes ses réponses sont vraies. Une IA générative produit des réponses à partir de probabilités et de relations statistiques. Elle peut formuler une phrase parfaitement cohérente, sans pour autant disposer d’une compréhension du monde ou d’un accès direct à la vérité de ce qu’elle affirme.

Focus : le partenariat Maroc et Mistral AI pour l’IA en Darija

IA : le Maroc et Mistral AI dévoilent leurs premiers outils
IA : le Maroc et Mistral AI dévoilent leurs premiers outils © DR

Dans le cadre des stratégies « Maroc Digital 2030 » et « AI Made in Morocco », le ministère de la Transition numérique et l’entreprise française Mistral AI ont officialisé la livraison de leurs premières briques technologiques en intelligence artificielle.

Élaborées pour répondre aux réalités linguistiques locales, ces solutions ouvertes reposent sur deux modèles :
Un classificateur linguistique capable de reconnaître et de distinguer la darija marocaine des autres dialectes arabes.
Un modèle de reconnaissance vocale basé sur Voxtral, destiné à la transcription automatique de la parole en darija et adapté à l’alternance fluide entre l’arabe, le français et l’anglais (code-switching).

Mises à la disposition des administrations, des startups et des chercheurs, ces ressources visent à renforcer la souveraineté numérique nationale tout en rendant les services publics digitaux plus accessibles à l’ensemble des citoyens.

Les outils de génération d’images, de vidéos et de voix artificielles sont désormais accessibles bien au-delà des studios spécialisés. Il n’est plus nécessaire de disposer d’un équipement sophistiqué pour fabriquer un contenu trompeur. Un téléphone et quelques outils suffisent parfois à imiter la voix d’un proche ou à produire une séquence vidéo crédible.

Soglo Eric Houenafa, auteur de l’ouvrage « Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique », alerte sur les conséquences de cette démocratisation. Une voix clonée peut servir à appeler un membre de la famille pour lui réclamer un virement urgent. Une fausse vidéo peut attribuer des propos à une personnalité publique et provoquer des tensions. Ces manipulations ne concernent pas uniquement les grandes opérations de désinformation. Elles peuvent aussi prendre la forme d’escroqueries très ordinaires, qui exploitent la confiance et l’urgence.

Le danger fonctionne toutefois dans les deux sens. À force de savoir que des images et des voix peuvent être fabriquées, on peut finir par douter de contenus parfaitement authentiques. Une personne prise en défaut peut alors contester une preuve réelle en affirmant qu’il s’agit d’un montage. Le faux ne menace donc pas seulement notre capacité à identifier le vrai, il peut aussi rendre le vrai plus facile à nier.

Les outils de détection peuvent aider, mais ils ne constituent pas une solution définitive. Les techniques de falsification évoluent elles aussi, et les dispositifs censés les repérer risquent de courir derrière les nouvelles méthodes. La prévention doit donc reposer sur des réflexes simples : vérifier l’information auprès de plusieurs sources, rappeler directement la personne dont la voix semble avoir été clonée, se méfier des demandes urgentes et ne pas partager un contenu simplement parce qu’il paraît spectaculaire.

Des initiatives comme Masakhane, qui travaille sur le traitement automatique des langues africaines, montrent l’importance de développer des outils et des ressources dans les langues réellement parlées par les populations. Si les citoyens ne peuvent pas comprendre les risques dans leur langue quotidienne, ils ne peuvent pas non plus être correctement préparés à y faire face.

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