Précision importante : ce qui suit relève de la fiction politique. Les événements diplomatiques et les déclarations rapportés dans la première partie sont imaginaires. Les rôles ont été inversés pour les besoins d’une expérience de pensée. Le propos n’est pas de restituer des faits, mais d’interroger, par le détour de la fiction, les contradictions du discours politique.
A peine investi, le nouveau gouvernement marocain convoque une réunion d’urgence. A l’ordre du jour : les troubles qui secouent l’Hexagone et leurs répercussions possibles sur le Maroc dont les ressortissants constituent la deuxième communauté immigrée en France. Au sortir de la réunion, le communiqué tombe, sans précaution oratoire. L’ambassadeur de France à Rabat est convoqué au ministère des Affaires étrangères. Le grief tient en une formule : l’usage disproportionné de la force contre des citoyens français mobilisés depuis plusieurs jours. Le Maroc insiste sur le respect du droit à manifester pacifiquement.
Rabat affirme suivre « avec la plus grande attention » la mobilisation des lycéens et la colère suscitée par la vie chère. Mais c’est surtout la conduite des autorités françaises, et singulièrement celle de leur police, qui retient son attention. La diplomatie marocaine dénonce une « situation insoutenable », s’alarme de la brutalité des forces de maintien de l’ordre et invoque les exigences de l’Etat de droit. Le vocabulaire est familier. C’est celui que Paris mobilise volontiers lorsqu’il commente les crises qui agitent d’autres capitales, déplore les violences policières ailleurs ou rappelle aux gouvernements étrangers les principes auxquels ils devraient se conformer. Dans cette fiction, Rabat reprend la grammaire parisienne, sans en déplacer une virgule.
Au Quai d’Orsay, deux voies s’ouvrent. Répondre sur le fond, au risque de reconnaître la légitimité des questions soulevées. Ou se retrancher derrière la forme : non-ingérence, souveraineté nationale, Convention de Vienne. Ce sera la forme. Dans la revue de la presse marocaine de ce récit imaginaire, les manchettes se font alarmistes : « La France en feu et en sang », « Paris au bord du précipice », « L’Hexagone dans la tourmente », « Emeutes en France : risque d’insurrection voire de guerre civile ». Un quotidien tient même son exclusivité : Rabat envisagerait de saisir les instances parlementaires africaines et arabes pour obtenir une résolution dénonçant les violations des droits humains imputées au régime français. Les chaines marocaines suivent en direct le mouvement social en France et les invités se succèdent sur les plateaux TV à Rabat, Casablanca et Tanger pour décrypter la situation et débattre de ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée.
Fin de la fiction. Retour au réel.
Aucune de ces démarches, aucune de ces déclarations et aucun de ces titres fictifs ne sont rapportés comme des faits. Ils composent un scénario dont l’unique ressort consiste à inverser les positions pour rendre plus visible ce que les habitudes diplomatiques finissent parfois par dissimuler : l’étrange élasticité des principes lorsqu’ils se heurtent aux intérêts. Car, à chaque crise sur notre sol, les commentaires venus de l’étranger, et particulièrement de Paris, ne tardent guère. Les uns s’érigent en arbitres, les autres en procureurs. Ici, l’on distribue les certificats de bonne conduite démocratique. Là, l’on instruit à distance le procès de nos institutions. Les préoccupations affichées peuvent être sincères. Elles peuvent aussi se mêler à des calculs géopolitiques, à des rivalités anciennes ou à des considérations de politique intérieure. La difficulté consiste précisément à distinguer les unes des autres, sans céder ni à la naïveté ni à la suspicion systématique.
Le 21 octobre, au Qatar, le président français s’en est pris aux dirigeants étrangers qui commentent les troubles survenus en France. « Il y a des gens qui font campagne sur le dos de la France », déclare-t-il, avant de dénoncer ceux qui, « parfois avec crédulité, reprennent ce qu’il y a dans l’intelligence artificielle ou qui relaient ce qu’évidemment des sphères veulent faire croire ». Le patron de l’Elysée ne s’arrête pas là. Il ajoute : « Tous les gens qui parlent mal de notre pays en ce moment, ce sont des gens qui n’aiment pas notre pays. Donc ces gens m’indisposent ».
La formule mérite qu’on s’y arrête. Critiquer la manière dont un pays gère une crise ne signifie pas nécessairement lui être hostile. Dénoncer des violences ne revient pas automatiquement à faire campagne contre un Etat. La réaction du chef de l’Etat français peut se comprendre dans le contexte d’une crise dont il conteste les interprétations venues de l’étranger. Mais sa formulation soulève une question plus générale : à partir de quel moment la critique devient-elle, aux yeux de ceux qui la gèrent, une manifestation d’hostilité envers le pays lui-même ? Aujourd’hui, la France s’offusque des réactions de certains pays comme l’Iran et la Russie et des commentaires de certains médias algériens et américains notamment. Elle parle d’ingérence, de manipulation, d’instrumentalisation…
C’est ici que l’inversion des rôles retrouve tout son intérêt. Imaginons un instant qu’un responsable marocain, confronté à des troubles similaires au Maroc, déclare que ceux qui parlent mal du Royaume ne l’aiment pas. Que penserait-on à Paris ? Il ne s’agit pas de prétendre que les situations sont identiques, ni de confondre critique politique et ingérence. Il s’agit de rappeler qu’un principe ne saurait changer de portée selon l’identité de celui qui s’en réclame. La souveraineté n’est pas une faveur accordée aux pays amis. Elle est une exigence dont la cohérence se mesure précisément lorsqu’elle protège ceux dont on désapprouve les choix.
Le Maroc fait fi de tout cela. Sa doctrine de non-ingérence et de respect de la souveraineté des Etats constitue le point cardinal de sa diplomatie. Il ne s’immisce pas dans les affaires intérieures des autres pays, pas plus qu’il n’a vocation à accepter que d’autres s’arrogent à son égard des prérogatives qu’ils contestent par ailleurs. La leçon est moins spectaculaire qu’il n’y paraît, mais elle est essentielle : avant de distribuer des leçons de vertu, encore faut-il consentir à en subir l’examen. Et avant d’exiger des autres la retenue que l’on juge nécessaire, il serait bon de s’imposer à soi-même la même discipline. La morale diplomatique a ceci de singulier qu’elle se proclame universelle tant qu’elle s’applique aux autres. C’est lorsqu’elle revient frapper à la porte de ceux qui l’invoquent qu’on découvre si elle relève d’un principe ou d’un simple confort politique.
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