Le théâtre d’ombres où se complaît l’arène politique marocaine jette l’observateur dans un abîme de perplexité. Par-delà le clair-obscur des tractations – avec des leaders aux simagrées de loyauté – se profile un artifice. Ce simulacre, érigé en diversion, pare au plus pressé tout en dissimulant une machination occulte d’une bien autre envergure. Le secrétaire général du PI a sorti la phrase qui a fait se lever toute une salle. Samedi à Salé, devant le Conseil national de l’Istiqlal, il lâche que le PAM refuse de gouverner avec le RNI. Applaudissements. Quelques minutes plus tard, il revient dessus : « on m’a transmis une mauvaise info ». L’erreur est lourde. Mais ce qui marque vraiment, c’est que tout le monde y a cru. Lui y compris.
A Skhirat, plusieurs voix du Conseil national du PAM se sont en effet élevées contre toute nouvelle alliance avec le RNI. C’est une sorte de veto mais qu’on ne retrouve nullement dans les déclarations post-session extraordinaire du parlement du parti du tracteur. Pour le reste, on a refilé le bébé. Le PAM confie les consultations à une commission de quatre : la coordonnatrice générale et trois membres du bureau politique, dont le gardien des finances publiques qui a failli se blesser en percutant une baie vitrée à sa sortie du Palais des congrès. L’Istiqlal laisse aussi son chef gérer la suite. Le RNI désigne son président. L’UC donne tous les pouvoirs à son secrétaire général. Idem pour le MP.
C’est quand même étrange, ces conseils nationaux. Ils sont censés décider. Ils votent la confiance au chef… et après le chef va discuter ailleurs, à huis clos, de trucs qu’on ne racontera jamais. Dans ce genre de tango, où l’un est majoritaire et peut presque toujours imposer sa volonté, et où l’autre est condamné à perdre la plupart des batailles, les postures s’installent vite. Chacun joue son rôle : l’un assène sa vérité en rappelant au besoin sa légitimité issue des urnes, l’autre s’oppose à tout, tout le temps, même à ce qu’il a pu défendre hier.
Pour le 2e round des tractations politiques prévu cette semaine sous la présidence de la cheffe du gouvernement, les conditions restent floues. L’Istiqlal veut un gouvernement politique et cohérent, des pôles homogènes, et son programme dans celui de l’exécutif. Le RNI se dit prêt à rester et rappelle qu’un mauvais score ne veut pas forcément dire sortie automatique. Le MP insiste sur le fait que le poids du parti dans une coalition ne se résume pas au nombre de sièges ou aux seuls calculs arithmétiques, mais tient également au capital historique du parti. Chercher ce qui unit plutôt que ce qui divise, repérer les concessions acceptables, devient alors indispensable. Sans jamais perdre de vue sa base. Les négociateurs ne peuvent pas engager leur parti au-delà de ce que leurs électeurs sont prêts à avaler. Négocier pour gagner, oui. Y laisser ses convictions, non.
Il faudrait aussi se mettre d’accord dès maintenant sur une instance de concertation permanente, mobilisable tout au long de la coalition – et non pas démantelée après une crise comme avec la précédente majorité – pour traiter les questions qui arriveront forcément. Et, dans la foulée, répartir les portefeuilles à l’avance. Selon les thèmes de prédilection des uns et des autres, ou selon la valeur ajoutée que peut apporter chaque formation politique, peu importe, pourvu que ce soit clair. Or pour l’instant, pas un seul critère n’a été avancé.
Les électeurs ont voté le 23 septembre. 10 jours plus tard, ils regardent des salles où ils n’entrent pas. Pendant ce temps, six élus de quatre petits partis (FFD, PE, PND, PUD) préparent un groupement parlementaire baptisé « Choix démocratique ». Le PPS, toujours indécis, n’arrive toujours pas à former un groupe avec ses 19 sièges, après que l’AG, qui se range dans l’opposition, lui a tourné le dos. L’USFP ne sait pas encore où elle va se placer. Quant au PJD, qui a choisi l’opposition, il prépare déjà un plan d’action pour tirer le meilleur de son nouveau groupe de 54 élus à la Chambre des représentants.
Au fond, tout reste en suspens. Un pseudo-veto a été posé, des mandats ont été distribués, des intentions affichées, des rumeurs sur une liste de ministrables et d’autres noms pressentis au perchoir… Mais les vraies discussions se tiendront ailleurs. Les électeurs, eux, continueront de regarder. En attendant que quelqu’un, un jour, leur dise ce qui a vraiment été négocié.
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