Arnaud Blasquez Publié le 07/10/26 à 10:44
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Départ de feu

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Le 23 septembre à 13 heures, Maricarmen, 87 ans, quitte sur une civière l’appartement madrilène où elle vit depuis 70 ans et dont elle vient d’être expulsée. À mobilité réduite, elle est conduite directement à l’hôpital, où elle restera plusieurs jours en observation après le choc. Elle payait 500 euros de loyer, alors que la société immobilière propriétaire voulait le porter à 1.650. L’expulsion était légale, mais pour les premiers manifestants rassemblés devant son immeuble, le droit n’excusait pas l’injustice. Cinq jours plus tard, leur mobilisation permet à Maricarmen de retrouver son logement au même loyer. Trop tard pour éteindre l’incendie. Comme en 2011, la Puerta del Sol se couvre de tentes et les manifestations contre la crise du logement gagnent le pays. Le 2 octobre, deux décrets gouvernementaux sur le logement sont rejetés au Parlement par Junts (indépendantistes catalans), le PP (droite) et Vox (extrême droite). Ce lundi, Pedro Sánchez annonce la dissolution du Parlement espagnol et convoque des élections générales. Douze jours auront suffi pour passer de l’image d’une vieille dame évacuée sur une civière à celle d’un pays rappelé aux urnes.

De l’autre côté des Pyrénées, la mécanique fut presque identique. Le 21 septembre, quelques lycéens bloquent le lycée Saint-Exupéry, à Créteil, pour des postes non pourvus et des conditions d’étude dégradées. Aucune réforme nationale à combattre, aucune loi à faire retirer, seulement des professeurs jamais remplacés, des classes de plus de 30 élèves, des salles glaciales l’hiver et étouffantes dès les premières chaleurs. Mais les mêmes problèmes existent dans tout le pays. Alors les revendications se propagent d’un établissement à l’autre et, dix jours plus tard, plus de 1.000 lycées sont touchés. Matignon dénonce d’abord une instrumentalisation politique et déploie les forces de l’ordre face aux violences et aux pillages qui accompagnent certains blocages. Mais devant l’ampleur d’un mouvement qui, loin de s’essouffler, continue de gagner du terrain, l’exécutif change de méthode. Cinq chantiers sont ouverts pour répondre aux revendications, puis Sébastien Lecornu annonce la suspension des cours jusqu’à vendredi afin que chaque lycée organise un « temps de démocratie interne » avec ses élèves. Les dirigeants ne sont pas sourds, ils reportent les arbitrages difficiles jusqu’à ce que la rue rende le report plus coûteux que la décision. Un an plus tôt au Maroc, la mort de huit femmes à l’hôpital Hassan-II d’Agadir avait déclenché une colère locale contre l’état des soins publics. Quelques semaines plus tard, le mouvement GenZ 212 gagnait les grandes villes du pays.

Des sociétés à fleur de peau

En Espagne, en dix ans, le prix affiché des logements à vendre a presque doublé, tandis que les loyers ont bondi de plus de 80%, dans un pays où ils absorbent désormais 39% des revenus nets d’une famille moyenne. Devenir propriétaire s’éloigne, louer coûte toujours plus cher et, pour beaucoup de jeunes, rester chez leurs parents devient la seule variable d’ajustement. Mais le logement n’a pas été la première colère de l’année. Fin juillet, après l’arrivée de 72.000 migrants à Sebta, la droite dure a occupé le terrain médiatique et celui des manifestations populaires tandis que Pedro Sánchez maintenait une ligne d’apaisement avec Rabat. Vox est le seul grand parti à progresser dans les sondages, à 18,4%, 6 points de plus qu’en 2023, dans une droite globale à près de 50%. Aujourd’hui, le chef du gouvernement, qui admet désormais « des erreurs », tente de replacer le logement au centre de la campagne. Mais rien ne garantit que cette nouvelle colère lui profite. Une colère change le sujet d’une campagne, pas forcément le bulletin de vote.

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En France, le combustible est différent. Le budget prévisionnel 2027 de l’enseignement scolaire augmente bien de 1,1 milliard d’euros (1,7%), mais 1.588 postes d’enseignants titulaires doivent disparaître. L’État paie bien les salaires, mais ce sont les régions qui possèdent les murs. Or ce même budget réclame 5,5 milliards d’euros aux collectivités et rabote de 2,1 milliards le remboursement de la TVA sur leurs travaux. Le gouvernement peut présenter des comptes flatteurs pendant que l’environnement scolaire se dégrade. Chez les lycéens s’ajoute l’angoisse d’entrer dans un monde qui paraît déjà saturé de crises. Guerres, catastrophes climatiques, intelligence artificielle qui bouleverse les métiers avant même qu’ils aient choisi le leur, puis une présidentielle de 2027 vécue comme une nouvelle source d’incertitude entre deux extrêmes. Une forme de « no future », où l’avenir semble se dégrader plus vite qu’il ne s’ouvre. Chez leurs parents, c’est plus concret : 1.200 euros de pouvoir d’achat perdus depuis 2024 pour une famille de quatre, alors que le taux de pauvreté s’établit à 15,4%. Dans le même temps, les grandes sociétés françaises cotées ont versé un record de 61 milliards d’euros de dividendes au deuxième trimestre, presque l’équivalent du budget annuel de l’Éducation. En 1990 déjà, un mouvement lycéen parti de banlieue n’avait obtenu 4,5 milliards de francs d’urgence qu’après des semaines de cortèges et de casse, et les mêmes sermons sur une jeunesse incontrôlable.

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[Les salariés] ne sont plus prêts à payer pour une crise qu’ils n’ont pas provoquée
Christiane Benner, présidente d’IG Metall, premier syndicat d’Allemagne

L’Allemagne concentre la même tension entre industrie, rue et urnes. Le 3 septembre, Volkswagen valide une restructuration pouvant concerner jusqu’à 100.000 emplois. Trois jours plus tard, l’AfD (extrême droite) obtient 43,8% en Saxe-Anhalt. Le 21, 175.000 salariés de l’automobile manifestent à l’appel d’IG Metall, premier syndicat d’Allemagne avec plus de deux millions d’adhérents. Sa présidente, Christiane Benner, résume leur colère : ils « ne sont plus prêts à payer pour une crise qu’ils n’ont pas provoquée ». Et ce 6 octobre, l’AfD obtient la présidence du Parlement régional de Saxe-Anhalt, une première dans l’histoire de la République fédérale. En un mois, la crise industrielle a quitté les usines pour gagner les urnes, puis les institutions. À Londres, Andy Burnham rouvre la question du retour dans l’Union européenne, dix ans après le vote pour en sortir et quelques mois de solitude face à Washington. L’Italie ne vote que fin 2027. Elle a le temps de voir venir, mais les grèves d’octobre sur les salaires et le prix de l’essence montrent que le bois y sèche aussi.

Tous butent sur la même caisse. L’Europe doit financer sa défense et son industrie pour ne plus dépendre de Washington, qui facture désormais sa protection, ni de Pékin, qui écoule chez elle ses surplus. Elle doit aussi loger, instruire, préserver le niveau de vie des classes populaires et des retraités. Et elle doit servir ses créanciers, qui passent avant tout le monde, notamment depuis l’été 2022, lorsque l’argent a cessé d’être « gratuit ». La Banque centrale européenne a relevé ses taux deux fois cette année, et la France consacrera 91 milliards d’euros aux intérêts de sa dette en 2027, 40% de plus qu’à son école. Les dirigeants ne sont pas sourds. Ils arbitrent sous contrainte et repoussent les décisions tant que l’inaction leur paraît moins coûteuse que le changement. Or le modèle social est précisément ce que cette souveraineté est censée protéger. L’Europe se retrouve donc prise en étau.

Madrid et Créteil viennent d’afficher le prix de l’attente. Un départ de feu se traite dans les premières minutes. Après, comme on a pu le constater cet été, il devient difficile de le maîtriser.

Mario 2

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