Samedi 17 octobre, entre 550.000 et 800.000 personnes ont défilé pour défendre des revendications portées depuis plusieurs semaines, dont celles des lycéens, jugées légitimes par 72% des Français. Mais ce que le monde retiendra, ce sont les flammes de la mairie de Limoges, les commerces pillés, la résidence du préfet attaquée à Bordeaux, les 2.400 interpellations et les 1.000 policiers et gendarmes blessés. Dimanche matin, la France s’est réveillée sous le choc, tandis que la presse étrangère décrivait un pays au bord de l’insurrection. Le soir, Emmanuel Macron condamne les actes tout en reconnaissant la légitimité des revendications et appelle au dialogue. Après des semaines de dénonciations de l’instrumentalisation politique du mouvement et de réponses essentiellement sécuritaires, l’exécutif admet ainsi que la colère mérite d’être entendue. Mais faudra-t-il désormais que la rue s’embrase pour qu’elle le soit ?
Lire aussi : Départ de feu
Une gestion erratique des revendications
Car tout avait commencé le 21 septembre, dans un lycée de Créteil. Des élèves réclamaient simplement des professeurs pour assurer les cours, des classes moins chargées et des bâtiments décents. Aucune révolution au programme. Faute de réponses concrètes, le mouvement s’est étendu aux étudiants et aux enseignants, avant de rejoindre une colère plus large contre la vie chère. Pour autant, une majorité de Français privilégie le dialogue, mais encore faut-il qu’il débouche sur des résultats. À défaut, la rue apparaît comme le dernier moyen de se faire entendre. Le fond rassemble, la forme divise. Et si condamner un pillage prend quelques secondes, recruter des enseignants ou rénover des établissements exige des années. La réponse sécuritaire est immédiate. La réponse politique, elle, se fait attendre.
Et cette défiance populaire a une histoire. Comme nous l’écrivions il y a deux semaines, les dirigeants arbitrent sous contrainte et repoussent les décisions tant que l’inaction leur paraît moins coûteuse que le changement. En 2005, plus de 54% des votants rejettent le traité constitutionnel européen, dont l’essentiel des dispositions institutionnelles sera repris trois ans plus tard dans le traité de Lisbonne, ratifié par le Parlement. En décembre 2018, les Gilets jaunes obtiennent des concessions après plusieurs samedis marqués par des violences. En 2023, des manifestations massives n’empêchent pas l’adoption de la réforme des retraites par le 49.3, sans vote de l’Assemblée nationale. Sa suspension intervient finalement en 2025, pour éviter la censure du PS et sauver le troisième gouvernement issu du camp présidentiel en un an. Et ce, malgré le désaveu des législatives anticipées de 2024, où ce camp n’avait recueilli que 21% des voix au premier tour, derrière le RN et la gauche.
Lire aussi : J’ai mal à ma France
Pour ce mouvement lycéen, le gouvernement a ouvert cinq chantiers et recueilli 100.000 contributions sur une plateforme. Un moyen de gagner du temps qui rappelle le Grand débat de 2019, prolongé par une convention de 150 citoyens tirés au sort dont les 149 propositions pour le climat ont été, pour beaucoup, édulcorées, partiellement appliquées ou reportées. L’effet pervers de ces épisodes est redoutable : ils finissent par donner le sentiment que la casse paie plus vite que le cortège. Une bien mauvaise leçon pour une démocratie qui prétend faire du dialogue la première réponse à la contestation.
Le traitement réservé aux manifestants nourrit également cette défiance. En un mois, 10.000 gardes à vue ont été recensées, dont 85% concernant des mineurs, presque autant que pendant toute la crise des Gilets jaunes en huit mois. Plusieurs violences policières présumées font l’objet d’enquêtes. Le contraste avec les agriculteurs est frappant. En janvier 2024, malgré des autoroutes bloquées et des bâtiments publics saccagés, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, déclarait : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS ». Pourquoi cette retenue ne vaudrait-elle pas pour les autres, mineurs de surcroît ? Certes, les modes d’action diffèrent, et les 1.000 policiers et gendarmes blessés le 17 octobre interdisent toute complaisance. Mais comme l’analysait l’évêque brésilien Hélder Câmara, la violence institutionnelle peut nourrir celle de la révolte, puis celle de la répression, entraînant un cycle morbide pour le pays. L’État ne peut se contenter de rétablir l’ordre. Il doit aussi garantir les conditions d’une contestation pacifique.
Des violences qui fragilisent le pays
Pillards opportunistes ou militants violents, les casseurs servent ce qu’ils prétendent combattre. Ils effacent les manifestants pacifiques et rendent chaque restriction défendable. Depuis lundi, plusieurs grandes villes vivent sous couvre-feu. Les récupérations politiques font le reste : le gouvernement ne voit que l’ultragauche, les oppositions cherchent leurs avantages, les écoles disparaissent du débat. D’ailleurs l’« acte II » du 24 octobre, lancé comme le premier par un appel anonyme sans service d’ordre, n’a le soutien d’aucune organisation lycéenne.
Le moment pouvait difficilement être plus mal choisi. La dette française atteint 119% du PIB, l’écart de taux avec l’Allemagne dépasse désormais 150 points de base et Moody’s doit réexaminer vendredi la note du pays, déjà assortie d’une perspective négative. À cette fragilité financière s’ajoute une crise d’image qui risque d’accentuer encore la méfiance des investisseurs envers la France. Même l’Iran, dont le régime réprime sa propre population, s’est permis de rappeler Paris à ses obligations en matière de droit à manifester. Le pays des Lumières, longtemps admiré pour ses libertés et sa tolérance, voit son exemplarité contestée. Pour ceux qui regardaient la France comme un modèle de progrès social et démocratique, cette dégradation progressive de son image, perceptible depuis le début des années 2000 et accentuée par les crises successives, nourrit une déception d’autant plus profonde que l’admiration fut grande.
L’urgence est là. Les procès attendront. Les responsabilités politiques se régleront dans six mois, dans les urnes, et la justice s’occupera des pilleurs. À ceux qui portent des revendications légitimes, il faut demander de suspendre des manifestations devenues ingérables, le temps qu’on sache les encadrer. Ce n’est renoncer ni à leurs demandes ni à leur droit, c’est refuser de servir de paravent aux casseurs. Aux autorités revient l’effort qui parait le plus lourd : renoncer à la stigmatisation, expliquer sans condescendance et prouver vite, avant la prochaine flambée, que les citoyens ont été entendus. À la classe politique de cesser de compter ses voix sur les décombres. Chaque point de spread se paie avec l’argent qui manquera aux lycées.
La France a longtemps su être contestataire et tolérante, fidèle aux libertés de 1789 et des révolutions du XIXᵉ siècle, refondées et réaffirmées au sortir de la guerre. Une minorité violente ne doit pas imposer sa loi à une majorité légitime. Il faudra toutefois entendre celle-ci avant qu’elle ne déborde. C’est ainsi que le pays retrouvera l’estime de ceux qui l’ont admiré, par l’exemple. L’otage n’attend ni héros ni coupables. Il attend qu’on lui rende la parole.
Il y a un an, le 13 octobre 2025, à Charm el-Cheikh, Donald Trump célébrait la paix devant une trentaine de délégations, aux côtés des dirigeants égyptien, qatari et turc. Tous quatre signaient une déclaration…
La cheffe du gouvernement désignée et le chef du gouvernement sortant, assis côte à côte dans la même travée, pour écouter le discours royal d’ouverture de la nouvelle législature. Si le partant a pris ses…
A chaque pays son truc, et chez nous, Marocains, c’est pomada sefra, o hadi may 7yedhach tbeb ! L’auréomycine, qu’elle s’appelle en réalité, pour ceux qui ne le savaient pas. Un bobo, une irritation, un…
Pendant longtemps, manager était aussi une affaire de présence. Le responsable était là, l’équipe aussi. On voyait qui arrivait tôt, qui repartait tard, qui semblait débordé et qui l’était moins. Cette proximité donnait une impression…
Le 23 septembre à 13 heures, Maricarmen, 87 ans, quitte sur une civière l’appartement madrilène où elle vit depuis 70 ans et dont elle vient d’être expulsée. À mobilité réduite, elle est conduite directement à…
Le théâtre d’ombres où se complaît l’arène politique marocaine jette l’observateur dans un abîme de perplexité. Par-delà le clair-obscur des tractations – avec des leaders aux simagrées de loyauté – se profile un artifice. Ce…
On va commencer par rendre à César ce qui appartient à César. Oui, la Tunisie a été la première à avoir une femme cheffe de gouvernement dans le monde arabe. Najla Bouden, en 2021. Puis…
L’image a fait le tour. Lekjaa et Talbi Alami. Quelques semaines après une campagne marquée par les attaques, les accusations et des mots suffisamment durs pour donner l’impression que certaines fractures étaient devenues irréparables, les…
Le 14 septembre, à National Harbor, Troy Meink annonce que les États-Unis disposent d’« armes de contrôle spatial en orbite ». Il n’en détaille aucune mais il précise que sa formulation a été « très…