Chronique CADENCE
Sabrina El Faiz Publié le 16/10/26 à 10:46
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Jusqu’ici tout va bien

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Il y a quelques jours, dans un café, une femme a attiré mon attention. Bien habillée, parlant un français impeccable, elle déambulait pieds nus. La police est venue lui porter assistance. Puis la vie a repris son cours, les conversations ont recommencé, les cafés ont été servis. Et elle, que lui est-il arrivé une fois sortie du champ de vision ?

Impossible de connaître son histoire. Peut-être qu’elle en a une, immense, douloureuse, ou ordinaire. Cette femme ne sait rien de ceux qui la regardent, et ceux qui la regardent ne savent rien d’elle. On ne sait jamais vraiment ce que les gens portent, ni ce qu’il leur en coûte de continuer à avancer.

Alors, cette semaine, mes mots vont prendre un autre rythme. La cadence change, la mélodie aussi.

JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN…

Y a ceux qui ordonnent et ceux qui attendent les résultats,

Ceux qui regardent les chiffres, ceux qui les tirent vers le bas.

Entre les deux, ça fait tampon, ça traduit, ça rattrape,

Ça transforme les urgences en journées qui se chevauchent.

Quand les bras manquent à l’appel, on répond qu’il reste quelqu’un,

Comme si deux mains pouvaient suffire à faire tout un chacun.

Les absences deviennent des cases qu’on finit par remplir,

Et la personne qui compense n’a même plus le temps de le dire.

Y a ceux qui trouvent qu’on travaille trop, qu’il faudrait savoir s’arrêter,

Ceux qui ne comprennent plus les silences, les réponses décalées.

Y a ceux qui disent « on ne peut plus te parler », puis s’en vont,

Sans voir que derrière le trop-plein, y a peut-être juste plus de fond.

Jusqu’ici, tout va bien, la machine tourne encore,

Les voyants sont dans le rouge, mais personne ne voit le décor.

Ni d’en haut, ni d’en bas, quelque part entre les deux,

A faire tenir les morceaux pour que tout ait l’air sérieux.

Jusqu’ici, tout va bien, tout le monde peut compter,

Sur ceux qui n’ont pas le choix, sur ceux qui vont compenser.

Mais à force de prendre pour acquis ce qui demande un effort,

On finit par confondre quelqu’un qui tient avec quelqu’un de fort.

La solitude, c’est pas forcément des soirées sans personne,

C’est quand tout le monde a besoin de toi, mais que plus personne ne te demande comment ça sonne.

C’est connaître les problèmes des autres avant qu’ils les formulent,

Et devoir garder la tête froide quand tout s’accumule.

C’est entendre « prends du recul », quand y a personne pour prendre le relais,

« Apprends à déléguer », quand les mains disponibles ont disparu du chantier.

C’est recevoir des conseils de gens qui ne voient que la surface,

Puis retourner colmater les brèches avant que le jour ne passe.

C’est devenir indispensable sans que personne ne s’en rende compte,

Jusqu’au jour où le moindre oubli devient soudain une faute.

Quand tout fonctionne, c’est normal, y a pas de quoi faire une histoire,

Quand tout commence à lâcher, chacun découvre ce qu’il fallait prévoir.

Y a cette drôle de règle qu’on n’écrit dans aucun contrat :

Plus quelqu’un sait gérer, moins on se demande s’il y arrivera.

Plus il absorbe les coups, plus on augmente la charge,

Comme si sa capacité à tenir rendait la pression moins large.

On appelle ça du sérieux, de l’engagement, du caractère,

On félicite la résistance sans regarder ce qu’elle coûte derrière.

Et ceux qui comptent sur cette force n’imaginent même pas

Qu’une ligne peut rester droite longtemps avant de céder sous le poids.

Pas besoin d’un grand drame, pas besoin de faire du bruit,

Parfois, tout se fragilise dans les détails d’une journée qui s’enfuit.

Un message de trop, une urgence, un silence qu’on interprète mal,

Et tout ce qui semblait solide révèle enfin qu’il était bancal.

Le problème, c’est pas que les gens comptent les uns sur les autres.

C’est quand compter sur quelqu’un devient une organisation.

Quand son absence n’est prévue nulle part.

Quand sa fatigue n’entre dans aucun calcul.

Quand sa capacité à tenir devient le plan de secours.

Jusqu’ici, tout va bien, la machine tourne encore,

On continue de sourire pendant qu’on répare le décor.

Ni d’en haut, ni d’en bas, toujours au milieu du jeu,

A porter les attentes des autres en essayant de tenir debout soi-même, sans jamais dire « je », mais « on ».

Jusqu’ici, tout va bien, c’est la phrase qui rassure,

Celle qu’on répète tant que personne ne voit la fissure.

Mais personne ne sait vraiment jusqu’où peut tenir un fil,

Quand tout repose sur lui et qu’on le croit indestructible.

Jusqu’ici, tout va bien.

Mais « jusqu’ici », ce n’est pas une garantie pour demain.

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