Arnaud Blasquez Publié le 19/08/26 à 10:54
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Souveraineté par procuration

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Le 28 juillet, c’est Reuters qui révèle que la Chine produit en série ses propres machines de lithographie DUV à immersion, cœur de la production des puces avancées. L’entreprise s’appelle Shanghai Aishengna, société d’État créée en 2023, inconnue jusqu’à cette dépêche, bâtie en absorbant les équipes de plusieurs start-up. Cinq machines cette année, une vingtaine promises en 2027, quand le néerlandais ASML en a vendu 131 en 2025. La technologie chinoise doit encore faire ses preuves, mais ASML avait déjà perdu 8% la veille sur la première révélation de presse. Surtout, ces machines existent aussi parce que Washington et les Pays-Bas ont fermé à Pékin l’accès aux équipements occidentaux les plus avancés. L’embargo destiné à préserver une avance technologique a fabriqué son propre marché de substitution.

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Souveraineté à toutes les sauces

Voilà un exemple qui résume le grand mot de 2026 : « souveraineté ». Industrielle, technologique, numérique, alimentaire, de Bruxelles à Rabat, aucun discours économique n’y échappe. Les chaînes de valeur, elles, continuent de s’allonger. On proclame la fin de la mondialisation en l’approfondissant.

Et le terme change de sens selon celui qui l’emploie. Le 10 juillet, Bruxelles a accusé Meta de ne pas suffisamment limiter les mécanismes addictifs d’Instagram et Facebook : défilement infini, lecture automatique, notifications, algorithmes personnalisés, au nom du droit européen, avec à la clé une sanction pouvant théoriquement atteindre 6% du chiffre d’affaires mondial. À Washington, Trump dénonce depuis 2025 ces réglementations comme une atteinte aux entreprises américaines et menace l’Europe de représailles commerciales. Mais l’ironie vient désormais de son propre pays : à Oakland, la Californie, le Colorado, le Kentucky et le New Jersey accusent Meta pratiquement de la même chose. Meta affirme que les quatre États réclament jusqu’à 1.400 milliards de dollars de pénalités, presque sa capitalisation. Cette fois, la Maison-Blanche ne crie pas à la censure. Ce détour par le numérique permet de poser la seule définition vraiment utile du terme. Être souverain, ce n’est pas tout produire. C’est empêcher qu’un fournisseur, ou une plateforme, puisse imposer seul ses règles.

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C’est cette distinction que les communiqués escamotent. Le 24 juillet, la Banque africaine de développement a approuvé 100 millions d’euros pour la gigafactory de Gotion Power Morocco à Kénitra. La première phase doit créer plus de 600 emplois directs et atteindre 70% d’intégration locale. Le projet ne se limite pas à assembler des batteries. Il intègre matériaux de cathode, cellules et packs, avec un apprentissage industriel réel. Mais l’opérateur, une partie essentielle des procédés et plusieurs maillons en amont restent chinois. La souveraineté productive est acquise, la montée en compétence technologique probable, mais l’indépendance stratégique n’est pas évidente. Trois réalités qu’un communiqué rassemble volontiers sous un seul mot.

Un enjeu global

L’Europe tente, elle aussi, de remonter la chaîne. À l’échelle du continent, mines, raffinage, transformation et recyclage sont remis au cœur de la stratégie industrielle. Bruxelles a retenu 47 projets stratégiques au titre du règlement sur les matières premières critiques. Ce n’est pas cosmétique. Mais, l’industrie a une horloge que la géopolitique ignore. L’AIE estime qu’une mine met plus de seize ans en moyenne entre la découverte et la première production. Pékin a soumis sept terres rares à licence le 4 avril 2025, puis annoncé le 9 octobre une règle extraterritoriale couvrant certains produits étrangers contenant au moins 0,1% de valeur en matières chinoises. Suspendue jusqu’en novembre 2026, cette règle reste une épée de Damoclès. Le levier demeure. On construit pour la prochaine décennie en négociant avec les dépendances d’aujourd’hui.

Et le créancier n’est pas toujours chinois. En 2025, les investissements privés dans l’IA ont atteint 285 milliards de dollars aux États-Unis, contre 21 milliards en Europe. Les infrastructures de cloud européennes restent largement confiées à des groupes américains comme AWS, Microsoft Azure et Google. Sur l’alimentaire, la France inscrit la souveraineté dans la loi tout en restant dépendante d’engrais et de protéines importés. Le retour des nationalisations relève de la même illusion : reprendre le capital d’une aciérie ne rapatrie pas son minerai. Décréter une souveraineté ne la produit pas. Le maillon manquant change, le fournisseur aussi.

Devenir indispensable

Reste qu’aucune grande économie moderne ne vit en autarcie. La seule protection durable est donc la réciprocité. Non pas dépendre de personne, mais compter assez pour que personne n’ose couper. Pékin l’a compris depuis longtemps, en passant vingt ans à se rendre indispensable avant de transformer cette position en levier de puissance. Le Maroc l’illustre avec les phosphates. Détenir l’essentiel des réserves mondiales oblige ses partenaires à compter avec lui. Ce levier renforce sa diplomatie, soutient ses partenariats agricoles et industriels et peut encore accroître son poids géopolitique à mesure que la sécurité alimentaire devient stratégique.

En 2026, la souveraineté est le plus souvent une promesse annoncée trop tôt, et qui sert d’abord celui qui l’annonce. Posséder une usine, diversifier un fournisseur ou reprendre un capital ne suffit pas si un autre garde l’interrupteur. Être souverain, ce n’est pas se passer des autres. C’est compter assez pour qu’ils ne puissent pas facilement se passer de vous.

Dans les coulisses du virage vert du phosphate

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