Lundi 14 septembre, la bourse de Séoul a abandonné 3,26%, Samsung Electronics 4,05%. La cause de cette secousse ne se trouve pourtant pas en Corée, mais à San Francisco. Deux jours plus tôt, Dario Amodei, patron d’Anthropic, le laboratoire derrière Claude, publiait « We Must Pace the Frontier » et appelait l’industrie à ralentir l’amélioration de ses modèles les plus avancés. Sam Altman (OpenAI), Elon Musk (xAI), et Demis Hassabis (Google DeepMind), l’approuvaient dans la journée. Aussitôt, l’alerte se mondialise et politiques, investisseurs, chercheurs et experts de tout poil commentent le risque existentiel que ferait courir l’IA.
Quatre jours plus tôt, Jacob Coxon, chercheur d’Anthropic passé par OpenAI, avait démissionné en accusant les deux laboratoires de jouer avec nos vies. De quoi donner un visage à l’alerte. Les marchés, eux, traduisent cette peur sur le terrain. Moins de modèles, c’est moins de centres de données, donc moins de puces. L’effet papillon est complet. Pourtant, l’unanimité aussi soudaine affichée entre rivaux mérite qu’on se penche dessus.
Une révélation éthique ?
Car tout le monde ne partage pas l’effroi. Yann LeCun, prix Turing, ancien chef de l’IA de Meta, qui mise avec AMI labs sur des modèles capables de comprendre le réel plutôt que de générer du texte, rappelle qu’Amodei jugeait déjà GPT-2 trop dangereux en 2019. Ces récits d’apocalypse ont du vécu.
Alors pourquoi maintenant, et tous ensemble ? En réalité, les gains de performance des modèles s’amenuisent, les coûts grimpent, et les dernières sorties peinent à justifier les sommes engagées. Annoncer une pause convertit une difficulté industrielle en vertu morale.
Anthropic prépare son entrée en Bourse pour la mi-octobre avec une levée pouvant dépasser 100 Mds $ (record absolu devant Space X) pour 2.000 Mds $ de valorisation visée. OpenAI vient de reporter la sienne à 2027. Choisir la prudence se vend mieux qu’admettre des rendements décroissants. Amodei l’écrit lui-même : ralentir offrirait un ou deux ans de plus « sans sacrifier l’avantage commercial » des laboratoires ni l’avance américaine. La prudence a rarement été aussi bien alignée avec les intérêts de ceux qui la réclament.
Lire aussi : Les nouveaux empereurs
Deux contraintes achèvent de la rendre commode. L’électricité d’abord. Un exemple parmi d’autres pour illustrer le sujet : le Texas a suspendu les nouveaux raccordements électriques de centres de données pour pouvoir auditer 474 gigawatts de demandes, soit cinq fois le pic historique de son réseau. Sur le papier, chacun réclame de l’électricité, mais en réalité, la file est gonflée de doublons, de paris spéculatifs et de projets qui ne verront jamais le jour. Ralentir, c’est donc aussi laisser les centrales et les lignes électriques rattraper les promesses qui, elles, ne faiblissent pas. D’ailleurs, pour que le courant arrive plus vite, l’administration Trump vient d’abroger lundi les plafonds d’émissions des centrales au charbon et au gaz, deuxième source de CO₂ du pays derrière les transports.
La régulation ensuite. Amodei réclame des auditeurs extérieurs permanents dans les laboratoires. Mais OpenAI, Anthropic et Google DeepMind travaillent déjà, depuis plusieurs semaines, à leur propre organe de supervision qui évaluerait les modèles les plus puissants et pourrait coordonner un ralentissement de toute l’industrie. Les entreprises qui ont accéléré la course écriraient donc aussi les règles du freinage. David Sacks, conseiller de Trump sur les technologies, y voit une « DMV pour l’IA » : une barrière à l’entrée administrative permettant de bloquer l’arrivée de nouveaux concurrents (notamment étrangers).
Enfin, on alerte sur le risque cyber alors qu’on en vend la protection. Anthropic commercialise Claude Security, et OpenAI ses propres outils. L’audace rappelle celle d’août 2021, quand Philip Morris rachetait pour 1,1 milliard de livres un fabricant d’inhalateurs pour asthmatiques.
L’ombre chinoise
Amodei souhaite ralentir, mais sans perdre l’avance américaine. Son essai consacre un chapitre entier à l’élargir sur trois à cinq ans en régulant l’accès de Pékin aux puces électroniques, aux poids des modèles et à leur distillation. La pause ne vaut donc que si la Chine s’arrête aussi. Or les modèles chinois comme DeepSeek, en « open weight », se facturent 0,14 dollar le million de tokens, contre 15 pour Claude Opus. Pour le Maroc et une grande partie du Sud global, ils sont l’une des rares portes d’entrée soutenables vers l’IA avancée. Exactement celle qu’une réglementation écrite par les dominants handicaperait.
Trump, lui, refuse tout freinage. Selon lui, l’IA n’a besoin que d’un président « fort et intelligent, doté d’un haut quotient intellectuel » pour rester sous contrôle. On comprend aussi que l’IA a porté presque 80% de la croissance américaine au premier semestre. Si Pékin prenait durablement l’avantage avec des modèles aussi bons et bien moins chers, c’est le modèle économique américain qui flancherait. Au premier semestre, le capital-risque américain a déployé 412,7 Mds $, dont 86% vers l’IA. Les quatre premiers acteurs du cloud ont engagé 725 Mds $ d’infrastructure sur l’année. Il faut donc continuer à facturer cher avec de fortes perspectives. La circularité financière décrite ici dans « Intelligence en e-bullition » n’a pas bougé depuis un an. La nouveauté, c’est que la simple évocation d’un ralentissement a suffi à la faire vaciller.
Reste la responsabilité. Aucun avion n’est certifié sur la seule parole de son constructeur. Si ces dirigeants annoncent un risque potentiellement catastrophique, ils ne peuvent réclamer simultanément la liberté de commercialiser et l’irresponsabilité juridique. Le danger est peut-être réel. Mais ralentir leur permettrait aussi de reprendre leur souffle, d’attendre les infrastructures, d’écarter leurs concurrents tout en continuant leur promesse de milliards. Comme nous l’écrivions dans « Inégalités artificielles », la question n’a jamais été seulement ce que l’IA peut faire, mais pour qui elle le fait. Ralentir, soit, mais ceux qui ont lancé la course ne peuvent être seuls à en fixer la vitesse.
Hier, l’OCDE a publié les plus mauvais résultats depuis la création de PISA. À partir d’échantillons représentatifs, l’enquête mesure la capacité des élèves scolarisés de 15 ans à appliquer leurs connaissances dans des situations concrètes,…
Des partis alignés par ordre alphabétique, sans aucun classement affiché. Celui qui n’a qu’un siège côtoie tranquillement celui qui en a 102. Une neutralité de pure forme, parce que le scrutin du 23 septembre, lui,…
Le parquet de Kénitra ayant décidé de mettre son nez dans cette affaire de poudre électorale, notre envoyé spécial, le plus imaginaire possible, a réussi à glisser son micro sous la table d’un café bien…
Il suffit parfois de regarder la vitesse à laquelle un dossier peut être constitué pour comprendre la nature d’une motivation. Lorsqu’une opportunité financière se présente, lorsqu’une aide est accessible ou qu’un avantage peut être obtenu,…
Le 28 août, Washington et Caracas ont signé ce que Donald Trump a présenté comme « le plus grand accord pétrolier de l’histoire mondiale ». Trois jours plus tard, la Maison-Blanche en publiait les termes…
Depuis 8h ce matin et jusqu’au 9 septembre à midi, les candidats peuvent déposer leurs dossiers en vue des élections législatives du 23 septembre prochain. La campagne officielle démarre le 10 septembre pour prendre fin…
La santé n’a pas de prix… Ah bin si, on est au Maroc quand même, vous pensiez quoi ? Même ça, ça se paie. Et plutôt deux fois qu’une. Chez nous, le vrai sésame pour…
La campagne pour les législatives n’a pas encore officiellement commencé qu’elle est déjà dans toutes les conversations. Les partis affinent leurs messages, mettent leurs candidats en avant et commencent à occuper, un peu trop, le…
Vendredi 21 août, peu avant minuit, le premier ministre canadien Mark Carney quitte la table. Depuis des semaines, Ottawa négociait pour préserver un accès déjà garanti par l’ACEUM, l’accord de libre-échange renégocié par Trump lui-même…