Arnaud Blasquez Publié le 30/09/26 à 11:04
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La justice des forts

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Le 14 septembre, à National Harbor, Troy Meink annonce que les États-Unis disposent d’« armes de contrôle spatial en orbite ». Il n’en détaille aucune mais il précise que sa formulation a été « très bien réfléchie ». Ce n’est sans doute pas la première arme en orbite, mais la première qu’une puissance revendique. Ici, l’aveu, implicitement adressé à l’égard de la Russie et de la Chine, fait partie de l’arsenal puisqu’il sert de dissuasion sans rien dévoiler. Meink invoque la défense des forces américaines, puis la nécessité de « maintenir notre domination » dans les airs et dans l’espace. La protection du peuple américain n’est pas seule en jeu car pouvoir frapper sans être frappé permet aussi de fixer les règles.

Démonstrations de force en orbite

Cette course à l’espace n’est pas nouvelle. En 2007, la Chine pulvérise un vieux satellite météo et fait bondir de 25% le nombre de débris suivis dans l’espace. En 2021, un missile russe détruit Kosmos 1408, un ancien satellite soviétique de renseignement hors service. Pékin a depuis montré qu’il savait saisir un satellite pour le déplacer, et Washington soupçonne Moscou de développer une arme nucléaire antisatellite. Les Américains ont aussi abattu un satellite avec un missile tiré d’un navire, tandis que les Indiens l’ont fait avec un missile lancé du sol. Bilan des essais de ces quatre pays : 35 000 à 36 000 objets et débris de plus de 10 cm en orbite autour de la Terre. Après avoir fait de la Terre une décharge, les puissants transforment le ciel en poubelle pour se prouver leur force.

Des règles existent pourtant. Après l’essai nucléaire américain Starfish Prime, en 1962, un traité interdit dès 1963 les explosions nucléaires dans l’espace. Le traité sur l’espace de 1967 proscrit les armes nucléaires et autres armes de destruction massive en orbite, mais laisse la porte ouverte aux armes conventionnelles. En avril 2024, Washington et Tokyo proposent au Conseil de sécurité de réaffirmer cette interdiction, mais le veto russe enterre le projet, sous l’abstention bienveillante de Pékin. Un mois plus tard, Moscou réplique avec un texte visant toutes les armes placées en orbite, épargnant les missiles antisatellites tirés depuis le sol. Faute de majorité face à l’opposition occidentale, il échoue à son tour.

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Chaque camp défend la règle qui entrave les capacités de nuisance de l’autre. Pendant ce temps, New START, dernier traité plafonnant les arsenaux stratégiques américain et russe à 1.550 ogives déployées chacun, a expiré en février sans être renouvelé. La réglementation pour une désescalade des menaces a du plomb dans l’aile. Après les propos de Meink, Pékin a dénoncé la militarisation américaine de l’espace et Moscou a réclamé sa « démilitarisation complète », mais leur indignation n’est pas allée jusqu’à renoncer à leurs propres programmes.

La France, à son niveau, participe aussi à la course, avec 10 milliards d’euros pour le spatial sur 2024-2030, entre satellites patrouilleurs et lasers. Il s’agit, selon son ministre, de « rester dans le club des nations » souveraines. Sans capacité de se défendre, difficile de peser sur les règles que les autres rédigent.

Plus armés que le droit

Cette course à l’armement sert aussi de monnaie diplomatique. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2.887 milliards de dollars en 2025. 42% des transferts internationaux d’armes majeures entre 2021 et 2025 ont été assurés par les États-Unis. Donald Trump retient depuis des mois un paquet de 14 milliards de dollars d’armes destinées à Taïwan, devenu monnaie d’échange avec Pékin. Son ambassadeur en Chine, David Perdue, raconte même que Trump a proposé à Xi Jinping d’acheter des armes américaines. Le président dément, puis juge l’idée « peut-être bonne ». Ces ventes sont pourtant interdites depuis juin 1989, quand l’armée chinoise écrasait dans le sang les manifestants de la place Tiananmen. L’arme se vend ou se retient selon ce qu’elle permet d’imposer.

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Trump, Poutine, Xi ou Netanyahou partagent au moins cela : ils récusent le droit international quand il les vise et l’invoquent quand il vise l’autre. Voilà le vrai carburant de la course à l’armement : la force ne sert pas seulement à se protéger, elle permet de dicter la justice. L’Irak a été chassé du Koweït en 1991 et la Libye bombardée en 2011 sous mandat de l’ONU. Les condamnations de la Cour pénale internationale ont jusqu’ici frappé des chefs de guerre africains, mais ses mandats d’arrêt contre Poutine et Netanyahou, eux, restent lettre morte. Quant à Moscou, qui envahit l’Ukraine, ou Washington, qui capture Maduro et attaque l’Iran en dehors de tout droit international, ils n’ont rien à craindre d’un Conseil de sécurité verrouillé par leur veto. Pour les États qui observent ces précédents, la leçon est claire. Il vaut mieux pouvoir se défendre que s’en remettre au droit des puissants.

Dans La République de Platon, le sophiste Thrasymaque le disait déjà : la justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort. Socrate lui répondait qu’une bande de voleurs ne tient pas si chacun vole les autres. Les États moins puissants ont là une carte à jouer, ensemble. Les forts peuvent écrire la règle, mais ils ne peuvent pas garder le ciel pour eux seuls. Sans un environnement où s’exercer, même la justice des forts devient inutile.

Malheur aux faibles

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