Assis sur les plus importantes réserves mondiales de phosphate, le Maroc compte bien remporter un pari historique. Longtemps cantonné à un rôle d’extracteur et d’exportateur de minerai brut, le Royaume transforme désormais sa rente géologique en un avantage technologique et environnemental. Face à l’urgence climatique et aux nouvelles régulations européennes, l’industrie phosphatière marocaine se réinvente à travers l’hydrogène vert, le dessalement de l’eau de mer et la recherche de pointe. De Khouribga à Jorf Lasfar, en passant par les laboratoires d’élite de Benguérir, immersion dans les coulisses du leader mondial d’une chimie décarbonée et souveraine.

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*Ce dossier a été réalisé dans le cadre d’une formation suivie à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Il s’inscrit dans une démarche d’analyse journalistique visant à approfondir les enjeux liés à la transition du secteur des phosphates au Maroc, à travers une approche fondée sur la recherche, la collecte de données et le traitement de l’information.

Le phosphate, c’est quoi ? C’est une roche ! Mais pour le Maroc, c’est surtout le socle d’une puissance économique qui a façonné des villes entières et ancré le pays dans la géopolitique mondiale.

C’est un fait, c’est passé et c’est parfait. Toutefois, le modèle du XXᵉ siècle, à savoir extraire, transformer et exporter, a atteint ses limites face aux pressions environnementales et à la volatilité des marchés énergétiques. Aujourd’hui, une nouvelle ère s’ouvre, on a nommé la chimie verte. C’est un pari industriel immense mais au final le Maroc pourra se targuer d’avoir les ressources ET les connaissances.

L’héritage et la rupture

Pour la petite histoire, chaque jour, un train de plus de deux kilomètres de long serpente à travers les plaines marocaines, reliant les mines de Khouribga au port industriel de Jorf Lasfar. Ce convoi de milliers de tonnes de phosphate résume, à lui seul, un siècle d’histoire économique débutée dans les années 1920. Pendant des décennies, la réussite marocaine s’est mesurée en volumes : être le premier exportateur mondial, assurer la sécurité alimentaire de la planète, transformer la roche en acide phosphorique puis en engrais.

Par contre, ce monde est en train de disparaître. La compétitivité ne se juge plus uniquement au prix de la tonne, mais à son empreinte carbone. L’industrie chimique mondiale, responsable de près de 7% des émissions de CO2 liées à l’énergie, est dans le viseur des régulateurs. Pour le Maroc, la pression est particulièrement forte venant de l’Europe, son principal marché, qui instaure des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières. Produire davantage ne suffit plus, il faut produire autrement.

Cette transition impose de repenser les fondamentaux. Le phosphate n’est plus seulement une matière première, il devient le point de départ d’une réflexion sur la souveraineté économique et l’innovation. A Jorf Lasfar, les unités historiques de production voient désormais s’élever des stations de dessalement, symboles d’une industrie qui doit sécuriser ses propres ressources pour survivre au stress hydrique.

A mi-chemin entre la mine et le port se trouve Benguérir. C’est ici, sur le campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), que se joue le cerveau du projet. L’architecture contemporaine de l’université tranche avec l’imagerie industrielle classique, puisqu’il s’agit là de créer un écosystème où la recherche circule librement vers l’industrie.

A l’UM6P, les étudiants ont pour mission de réinventer la chimie. Les chercheurs travaillent sur des catalyseurs plus performants, des réactions à basse température et des procédés circulaires où

le meilleur déchet est celui que l’on ne produit jamais.

L’objectif est de transformer une ressource naturelle en leadership scientifique. C’est dans ce cadre que l’université accueille des laboratoires spécialisés en science des matériaux, en intelligence artificielle et en hydrogène renouvelable, cherchant à réduire drastiquement le temps entre une découverte en laboratoire et son application à l’échelle industrielle.

L’innovation passe aussi par les données. Une usine moderne produit désormais autant d’informations que de fertilisants. En utilisant l’intelligence artificielle pour prédire le comportement des procédés ou optimiser la consommation énergétique, les industriels peuvent réaliser des économies de plusieurs millions de dollars tout en réduisant leur impact environnemental. A ce rythme, c’est la connaissance qui deviendra une matière première, aussi stratégique que le phosphate lui-même.

Le nouveau carburant de l’ambition marocaine

Le cœur de cette révolution verte bat autour d’une molécule, à savoir l’hydrogène. Actuellement, la production d’ammoniac, indispensable aux engrais azotés, repose massivement sur le gaz naturel, chaque tonne produite générant plusieurs tonnes de CO2. Le pari marocain consiste à utiliser son gisement exceptionnel en énergies solaire et éolienne pour produire de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, puis de l’ammoniac vert.

La plateforme GreenH2A à Benguérir est le symbole même de cette ambition. Elle associe l’OCP, l’UM6P et l’IRESEN pour tester en conditions réelles ces technologies de rupture. Mais cette transition ne vient pas sans ses contradictions.

L’hydrogène vert nécessite des quantités massives d’eau dans un pays marqué par une sécheresse chronique. Pour lever ce verrou, le groupe OCP accélère ses investissements dans le dessalement de l’eau de mer, visant une autonomie hydrique totale pour ses sites industriels tout en alimentant les populations locales.

Produire une molécule propre exige des investissements colossaux dans des infrastructures périphériques (énergies renouvelables, réseaux, dessalement) qui ne relèvent pas directement de la chimie traditionnelle. Le succès dépendra de la capacité à produire cet ammoniac vert à un coût compétitif face aux énergies fossiles.

Décarbonation et marchés du carbone

Au-delà de l’hydrogène, la décarbonation industrielle s’appuie sur des technologies de captage et de stockage du carbone (CCUS). Les experts de l’UM6P, comme Abdelghafour Zaabout, coordonnent des programmes visant à rendre les procédés thermiques (séchage, calcination du phosphate) neutres, voire négatifs en émissions. Des systèmes de captage par solvant amine (MEA) permettent de filtrer jusqu’à 90% du CO2 des gaz d’échappement pour ensuite le valoriser ou le séquestrer.

Cette démarche s’inscrit dans un marché mondial des crédits carbone en pleine explosion, dont la taille pourrait atteindre plus de 16.000 milliards de dollars d’ici 2034. Pour un industriel, la maîtrise de ses émissions (Scopes 1, 2 et surtout 3 liés à la chaîne de valeur) devient un levier financier très intéressant. Les crédits de retrait de CO2 (Removals), garantis par les technologies CCUS, sont les plus recherchés pour leur fiabilité, offrant au Maroc une opportunité de monétiser sa transition écologique.

Cependant, le passage de l’expérimentation à l’échelle industrielle reste la phase la plus délicate. Le Maroc doit encore surmonter une certaine dépendance technologique, car les composants critiques comme les électrolyseurs ou les membranes spécialisées sont majoritairement conçus à l’étranger. La véritable souveraineté passera par la capacité à produire localement ces brevets et ces technologies.

L’échiquier mondial

Le Maroc n’est pas seul dans cette course. De l‘Arabie Saoudite avec son projet géant NEOM à l’Australie, en passant par l’Egypte, le Chili et la Namibie, une nouvelle géographie de l’énergie se dessine. L’avantage ne revient plus aux pays disposant de pétrole, mais à ceux capables de produire l’électricité renouvelable la moins chère.

Source : Global Solar Atlas (Banque mondiale) ; IRENA ; WRI Aqueduct ; UNCTAD (LSCI) ; notations souveraines S&P/Moody’s/Fitch ; lebrief.ma // Note : Notes 1-5 attribuées par conversion d’indicateurs sectoriels — appréciation éditoriale, non un classement officiel.

Dans cette guerre des molécules vertes, le Maroc possède des atouts solides : une stabilité institutionnelle, une proximité avec l’Europe et une industrie déjà intégrée. Contrairement à certains concurrents qui partent de zéro, le Royaume transforme une filière existante et déjà leader. Pourtant, la bataille se joue à quelques centimes près sur le coût du kilogramme d’hydrogène, ce qui peut faire basculer des milliards de dollars d’investissements.

Source : Synthèse éditoriale d’après USGS, Global Solar Atlas, IRENA, WRI Aqueduct ; lebrief.ma // Note : Intensités 1 à 5 = appréciation éditoriale, non un indice officiel.

L’enjeu est aussi géopolitique. En mars 2022, l’invasion de l’Ukraine a rappelé au monde que le phosphate et les engrais sont des armes diplomatiques aussi puissantes que le pétrole. La hausse des prix du gaz a paralysé les usines d’ammoniac européennes, plaçant le Maroc au centre de la sécurité alimentaire mondiale. Cette position stratégique offre au Royaume une occasion rare de s’imposer comme un acteur régional incontournable de la chimie bas carbone.

Au-delà de la ressource…

Le pari vert du phosphate est une aventure industrielle dont l’issue n’est pas encore certaine, jalonnée de défis financiers et technologiques immenses. Mais réduire cette mutation à une simple question de CO2 serait une erreur. Ce qui se joue entre les mines de Khouribga et les laboratoires de Benguérir, c’est la naissance d’un nouveau modèle de développement.

Le Royaume ne veut plus seulement être reconnu pour ce que la géologie lui a offert, mais pour ce que son intelligence collective est capable de concevoir. En substituant progressivement la connaissance à la rente minière, le Maroc tente de briser le plafond de verre des économies émergentes. Si le pari réussit, la véritable révolution verte du phosphate ne sera pas seulement chimique, elle sera économique et sociale, prouvant qu’une ressource du passé peut devenir le moteur d’un avenir technologique brillant.

Le train qui quitte Khouribga chaque jour continue sa route, mais sa destination a changé, il ne transporte plus seulement de la roche, il porte les ambitions d’une nation en pleine mutation.

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