Cover chronique HARMONIE
Anass Hajoui Publié le 29/10/26 à 10:45
Temps de lecture

Une presse à la hauteur

A A A A A

On parle souvent de la crise de la presse à travers la baisse des recettes publicitaires, la fragilité des modèles économiques ou les difficultés rencontrées par les rédactions. On évoque également les subventions publiques, leurs conditions d’attribution et les entreprises qui peuvent en bénéficier. Mais in fine, quelle presse voulons-nous construire pour le Maroc de demain ?

Le débat sur le soutien public devrait être l’occasion de poser cette ambition. Car une aide financière, aussi nécessaire soit-elle, ne peut constituer à elle seule une politique de développement du secteur. Elle permet de soulager une trésorerie, de préserver des emplois ou d’accompagner des investissements. Mais elle ne remplace ni une stratégie, ni une organisation solide, ni un modèle économique capable de résister aux difficultés. Une entreprise de presse ne devient pas forte simplement parce qu’elle reçoit une subvention.

La structuration est très importante, car il ne suffit plus de réunir quelques journalistes autour d’un titre et de produire quotidiennement de l’information. Un média doit pouvoir s’appuyer sur une véritable organisation, avec des responsabilités définies, une gestion financière rigoureuse, des équipes commerciales, des compétences technologiques et une stratégie de développement. Il doit surtout être capable d’investir dans ce qui fait sa raison d’être : la qualité de son travail journalistique. Cette transformation demande des moyens, mais également une volonté de considérer la presse comme un secteur économique à part entière.

Il serait toutefois injuste d’ignorer les difficultés des petites structures. Toutes les entreprises ne disposent pas des mêmes ressources pour répondre aux exigences administratives, recruter ou investir. Le soutien public devrait précisément leur permettre de franchir certains paliers, sans réserver les perspectives de développement aux acteurs déjà les mieux organisés. L’enjeu est de faire de la structuration un chemin de progression plutôt qu’une barrière supplémentaire.

Mais cette réflexion ne peut pas s’arrêter aux frontières du marché national. Le Maroc affirme ses ambitions économiques, développe ses partenariats africains, attire des investissements et défend ses intérêts sur plusieurs scènes internationales. Dans un monde où l’information influence les perceptions, la réputation des pays et parfois même leurs relations économiques, la capacité à raconter et à expliquer ses propres réalités devient stratégique.

Or, combien de médias marocains disposent aujourd’hui des moyens nécessaires pour produire régulièrement des enquêtes, des analyses et des reportages destinés à un public international ? Combien peuvent entretenir des correspondants à l’étranger, publier dans plusieurs langues ou investir durablement dans des formats capables de toucher des audiences au-delà de nos frontières ? Ces ambitions exigent des ressources que la seule publicité nationale ne permet pas toujours de mobiliser.

Une presse marocaine forte pourrait contribuer à mieux faire connaître les transformations du Royaume, ses entreprises, ses talents, sa culture et ses positions sur les grandes questions régionales et internationales. Elle pourrait aussi apporter un regard marocain sur les enjeux africains, économiques et géopolitiques, dans un espace médiatique mondial où les récits sont encore largement construits ailleurs.

Encore faut-il comprendre qu’une presse capable de porter la voix de son pays ne peut se contenter d’en reproduire les discours officiels. Sa crédibilité repose sur son indépendance, sa rigueur et sa capacité à traiter les sujets avec honnêteté, y compris lorsqu’ils dérangent. Un média qui ne fait que défendre une image risque de convaincre ceux qui y adhèrent déjà. Un média reconnu pour la qualité de son information peut, lui, être entendu bien au-delà de son public naturel. C’est précisément cette crédibilité qui lui donne du poids lorsqu’il s’agit d’expliquer les réalités marocaines ou de répondre à des récits incomplets.

La responsabilité est donc partagée. Les pouvoirs publics doivent veiller à ce que les mécanismes de soutien encouragent l’investissement, la professionnalisation et l’indépendance. Les éditeurs, de leur côté, doivent accepter les exigences qui accompagnent l’ambition de bâtir de véritables entreprises : transparence, gouvernance, formation, innovation et recherche de revenus diversifiés. Les subventions ne devraient pas dispenser de construire un modèle viable, mais aider à y parvenir.

Il faut également changer notre manière de mesurer la réussite du secteur. Le nombre de titres publiés ou le montant des aides distribuées ne suffisent pas à apprécier sa solidité. Il faudrait aussi regarder les emplois durables créés, la qualité des contenus, les capacités d’investissement, la confiance des lecteurs et la place que les médias marocains parviennent à occuper dans les conversations internationales.

Le Maroc a besoin d’une presse capable d’informer ses citoyens, mais aussi de faire entendre ses analyses, ses expériences et ses perspectives dans le monde. Cette ambition ne pourra se construire avec des entreprises condamnées à gérer en permanence leur survie.

La véritable réussite du soutien public ne se mesurera pas seulement au nombre d’entreprises de presse qui auront réussi à obtenir une subvention, mais au nombre de celles qui seront devenues suffisamment solides pour porter durablement la voix du Maroc au-delà de ses frontières.

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire