« L’IA doit accélérer l’apprentissage des juniors, pas supprimer leur possibilité d’apprendre », Amine Khayatei
Image d’illustration intelligence artificielle (IA) © Depositphotos
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A l’heure où tout un chacun parle emploi et politique, Amine Khayatei Houssaini, CEO de Kwiks, s’intéresse aux transformations du marché du travail à travers le prisme de l’intelligence artificielle. Dans son Livre Blanc consacré à l’impact de l’IA sur l’emploi, il s’attarde notamment sur un paradoxe : les entreprises peuvent gagner en productivité en automatisant certaines tâches, tout en fragilisant leur propre capacité à former les compétences dont elles auront besoin demain. Il plaide ainsi pour une adoption large de l’IA au Maroc, mais accompagnée de formation, de transformation des métiers et de mécanismes permettant de partager une partie des gains de productivité avec la transition des travailleurs.
-LeBrief : Vous soulignez dans votre Livre Blanc que l’IA ne provoque pas nécessairement de grands licenciements immédiats, mais qu’elle empêche l’embauche des nouveaux entrants. En quoi cette économie immédiate pour l’entreprise risque-t-elle de détruire son propre vivier de cadres confirmés d’ici 5 à 10 ans ?
-Amine Khayatei : Un cadre confirmé ne sort pas directement d’une école. Il se construit en travaillant, en faisant des erreurs et en apprenant auprès de personnes plus expérimentées. Si une entreprise automatise les tâches juniors puis cesse de recruter des débutants, elle peut économiser aujourd’hui et découvrir, dans cinq ou dix ans, qu’elle n’a plus suffisamment de relève. Elle devra alors acheter sur le marché des compétences qu’elle a cessé de former.
La réponse n’est pas de conserver artificiellement des tâches devenues inutiles. C’est de reconstruire les parcours d’entrée : un junior peut utiliser l’IA pour produire une première analyse, mais il doit apprendre à la vérifier, à comprendre le client et à défendre une recommandation. L’IA doit accélérer son apprentissage, pas supprimer sa possibilité d’apprendre.
-LeBrief : En quoi le frein sur le recrutement junior crée-t-il un « trou dans la raquette » pour l’État concernant l’Impôt sur le revenu (IR) et transfère-t-il le coût de la transition vers la collectivité ?
-Amine Khayatei : Une embauche qui ne se fait pas est moins visible qu’un licenciement. Pourtant, elle peut représenter un salaire qui ne sera pas versé, des cotisations qui ne seront pas encaissées et, selon le niveau de rémunération, de l’IR qui ne sera pas collecté. Dans le même temps, le coût de l’insertion, de la reconversion et du soutien aux personnes reste à financer. Une partie du gain est captée par l’entreprise, tandis qu’une partie du coût de transition peut être supportée par les familles et la collectivité.
Il faut toutefois regarder l’ensemble du bilan : une entreprise plus productive peut aussi vendre davantage, payer davantage d’impôts et créer d’autres emplois. Mon point est que cette compensation n’est pas automatique. Elle doit être mesurée et accompagnée.
-LeBrief : Pourquoi soutenez-vous qu’il ne faut surtout pas freiner ou réguler négativement l’IA, mais au contraire pousser les entreprises marocaines à l’adopter de manière massive ?
-Amine Khayatei : Freiner l’IA au Maroc ne freinera pas nos concurrents. Une entreprise étrangère capable de produire plus vite, avec une meilleure qualité ou à moindre coût, continuera à gagner des marchés.
Pour nos entreprises, notamment celles qui exportent des services, le retard technologique peut devenir un risque pour l’emploi lui-même. Je défends donc une adoption large, accompagnée de formation et d’une transformation réelle des métiers. Cela ne veut pas dire absence de règles. La confidentialité, les erreurs, les biais et la responsabilité doivent être encadrés. Il faut protéger les personnes tout en permettant aux entreprises de progresser.
-LeBrief : Vous avancez l’idée d’un Fonds de transition IA et emploi. Comment ce mécanisme mesurerait-il les gains de productivité et la masse salariale pour financer la réinsertion et la formation des profils impactés ?
-Amine Khayatei : Je le présente comme une proposition à construire, pas comme un dispositif dont tous les paramètres seraient déjà arrêtés.
Il faudrait suivre trois éléments : les gains économiques réellement obtenus, l’évolution de l’emploi et les efforts de formation. À l’échelle d’un processus, on peut mesurer le coût par dossier traité, les délais, les erreurs et la qualité avant et après l’intégration de l’IA. Au niveau de l’entreprise, on regarde les effectifs, la masse salariale, les recrutements juniors et les mobilités internes. La difficulté est d’isoler l’effet de l’IA de celui de la croissance, d’une réorganisation ou d’un changement de prix. Une baisse de masse salariale ne suffirait donc pas à déclencher une contribution.
Je commencerais par un pilote sectoriel, avec une contribution liée aux gains vérifiés et une reconnaissance des investissements de formation déjà réalisés. Le fonds financerait des parcours débouchant sur des emplois identifiés. Son succès se mesurerait au retour durable à l’emploi, pas au nombre de formations distribuées.
Rabat accueille les 24 et 25 septembre un atelier international consacré à l’énergie, au climat, à l’environnement et aux enjeux de la transition verte.
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