Alors que les pontifes politiques se gargarisaient de discours incantatoires sur la fête démocratique, les citoyens marocains, eux, ont tranché par un haussement d’épaules dévastateur. Eh oui, 61,92% d’abstention lors du scrutin du 23 septembre 2026. C’est fou quand même… mais peut-être logique dans une scène politique saturée de promesses hors-sol et de figures usées jusqu’à la corde. Entre la Bérézina du RNI, la résurrection pimentée du PJD, l’abstention record et l’invasion de fausses vidéos générées par IA pendant la campagne, plongée grinçante dans les coulisses d’un scrutin qui sonne comme un sévère rappel à l’ordre.

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À Rabat, le 24 septembre 2026, aux premières lueurs de l’aube, le ministre de l’Intérieur proclamait les résultats provisoires avec la gravité que ça mérite : 38,08% de participation. Aïe ! À deux doigts du record de 2007 ! Un chiffre poliment qualifié de demi-teinte, mais qui ressemble à s’y méprendre à un vote de défiance massif. Pendant que le Parti authenticité et modernité (PAM) fêtait sa victoire étriquée avec 97 sièges et que le Rassemblement national des indépendants (RNI) rassemblait ses blessés, une réalité crevait les yeux : les gens ne sont pas allés voter. Ils tentaient sans doute désespérément de joindre les deux bouts face à une inflation étouffante.

Comme le souligne Nizar Berdai, fondateur du Parlement jeunesse du Maroc, cette abstention abyssale questionne de plein fouet le rôle des formations politiques et leur incapacité chronique à représenter le peuple. Pourtant, ce retrait ne signifie nullement que les Marocains se désintéressent de l’avenir de leur pays, c’est l’offre politique actuelle qui les épuise.

La grande désertion des urnes

Législatives 2026 : comment expliquer les 38,02% de participation ?
Les derniers électeurs se sont rendus aux urnes à l’approche de la fermeture des bureaux de vote, à 19h. Bureau de vote à Rabat, ce mercredi 23 septembre 2026 © Mohamed Koumiya / LeBrief

Les chiffres sont impitoyables. Sur un corps électoral officiel de 15,8 millions de citoyens inscrits, à peine 6 millions ont daigné faire le déplacement jusqu’aux 40.694 bureaux de vote disséminés à travers le Royaume. « Il y a des chiffres que l’on peut commenter. Et il y en a d’autres qui doivent provoquer une remise en question. 38,08% de participation aux élections législatives de 2026 appartiennent à la seconde catégorie. Sur plus de 15,8 millions de citoyens inscrits sur les listes électorales, environ six millions seulement se sont rendus aux urnes », déclare Nizar Berdai.

Avec un taux de participation plongé à 38,08%, le scrutin de 2026 essuie l’un des plus lourds désaveux de l’histoire électorale marocaine moderne, flirtant dangereusement avec le plancher historique de 2007 (36,89%).

Désertion

On est bien loin de l’euphorie artificielle de septembre 2021, où la participation avait franchi la barre des 50,18%. Mais ne nous y trompons pas, en 2021, le miracle s’expliquait par un artefact d’ingénierie administrative, à savoir le couplage simultané des législatives avec les élections communales et régionales. Les notables locaux et les réseaux d’influence de village s’étaient démenés pour amener les électeurs aux urnes. Livré à lui-même en 2026, le scrutin législatif s’est écroulé comme un château de cartes.

« Il faut arrêter de demander seulement aux citoyens de changer. À chaque élection, nous demandons aux Marocains de participer davantage. Mais une démocratie ne peut pas reposer uniquement sur cette injonction. La classe politique doit également accepter de changer. On ne reconstruira pas la confiance avec davantage d’affiches, davantage de slogans ou quelques semaines supplémentaires de campagne électorale », explique Nizar Berdai.

L’analyse de cette désertion révèle d’abord une fracture géographique spectaculaire. D’un côté, les grandes agglomérations urbaines du Nord et du Centre (Casablanca, Rabat, Fès, Tanger) ont enregistré des déserts électoraux vertigineux. Dans ces bassins éduqués et tertiaires, l’abstention est devenue le mode d’expression privilégié d’une classe moyenne exaspérée. Dans la région de l’Oriental, la participation s’est effondrée à un famélique 25,33%.

Le poids des absents

À l’inverse, les provinces du Sud ont une nouvelle fois offert un spectacle diamétralement opposé, affichant des taux de mobilisation d’un autre monde à savoir 88,88% à Tarfaya, 80,17% à Aousserd, 79,52% à Laâyoune, 77,6% à Assa-Zag et 75,36% à Boujdour.

Dans ces territoires, le vote conserve une dimension patriotique, stratégique et perçu comme un plébiscite réaffirmé pour l’intégrité territoriale et le développement régional. Mais cette hyper-mobilisation saharienne n’a pas suffi à colmater la brèche d’un monde urbain qui a définitivement déserté les bureaux de vote.

La comédie des sièges

Si le paysage parlementaire était un théâtre de boulevard, la pièce de septembre 2026 aurait pour titre « Pousse-toi de là que je m’y mette ».

Au terme d’un décompte haletant, le Parti authenticité et modernité (PAM) s’est adjugé la première place avec 97 sièges. La formation dirigée par sa direction collégiale grimpe sur la première marche du podium et revendique la conduite du futur gouvernement.

En face, le Rassemblement national des indépendants (RNI), grand vainqueur du scrutin de 2021 avec 102 députés, subit un véritable camouflet en tombant à 66 sièges, perdant ainsi plus de trente circonscriptions. Le parti de Aziz Akhannouch paie au prix fort le mécontentement populaire face à la hausse du coût de la vie, à l’inflation persistante et à une communication gouvernementale jugée distante. Quant à l’Istiqlal, il réussit son pari de la stabilité en décrochant 65 sièges. Le pivot centriste quoi.

À eux trois, les alliés de la coalition sortante accumulent 228 sièges. Mathématiquement, la majorité absolue fixée à 198 sièges sur 395 est largement dépassée. Mais politiquement, le centre de gravité a basculé du RNI vers le PAM. Et comme le souligne l’analyste Driss Aissaoui dans son entretien accordé à LeBrief, réunir une addition arithmétique ne suffit pas : sans une discipline de fer, une coalition surdimensionnée s’expose à de redoutables guerres d’égos et à des marchandages permanents sur les postes ministériels.

PAM · 97 siègesMehdi Bensaïd · Rabat-Océan · PAMKarim Ziyadi · Benslimane · PAMRNI · 66 siègesIstiqlal · 65 siègesPJD · 54 siègesAbdel Ghani Limoun · Taroudant-Sud · PJDMP · 29 siègesUSFP · 26 siègesPPS · 19 siègesUC · 17 siègesAlliance de la gauche · 8 siègesNabila Mounib · Casablanca-Anfa · Alliance de la gaucheMDS · 8 siègesFFD · 2 siègesPE · 2 siègesNéo-Démocrates · 1 siègesPUD · 1 sièges

Cliquez sur plusieurs partis pour les cumuler et voir le total de leurs sièges.

Résultats définitifs proclamés par le ministère de l’Intérieur. Législatives du 23 septembre 2026.

Benkirane is back

Mais la véritable surprise de ce scrutin, c’est la résurrection théâtrale du Parti de la justice et du développement (PJD). Donné pour mort et enterré après son humiliation de 2021 (où il avait été relégué à 13 dérisoires sièges), le PJD mené par Abdelilah Benkirane a réussi une remontada stupéfiante en ravissant 54 sièges.

Comment expliquer ce quadruplement ? Driss Aissaoui nous donne trois facteurs conjugués :

  1. La remobilisation d’une base ultra-disciplinée : dans un contexte de participation faiblarde (38,08%), les militants fidèles font toute la différence.
  2. Le ras-le-bol du portefeuille : le PJD a pilonné la majorité sortante sur la cherté de la vie, le pouvoir d’achat et le chômage, opérant comme le réceptacle naturel du vote sanction conservateur.
  3. Le casse-tête du quotient électoral : le maintien du mode de calcul fondé sur les inscrits (et non les votants) a empêché les grands partis de rafler plusieurs sièges par circonscription, permettant au PJD d’engranger des sièges résiduels, notamment à Casablanca-Settat où il a raflé 13 députés.

Comme le décrypte Driss Aissaoui, ce retour reconfigure la Chambre autour de deux grands pôles : un pôle moderniste articulé autour du PAM et un pôle conservateur emmené par un PJD requinqué, prêt à transformer l’hémicycle en arène politique survoltée.

Radiographie d’une rupture : pourquoi les Marocains boycottent sans être apolitiques ?

C’est l’un des pièges intellectuels préférés des états-majors partisans, accuser les citoyens d’être de dangereux inciviques ou de paresseux dépolitisés pour s’exonérer de leurs propres faillites. Bon, ils ne l’ont pas dit ainsi, mais le message du PPS au lendemain des résultats a été limpide.

« Il est trop facile d’expliquer l’abstention par le désintérêt des citoyens. Il faut aussi avoir le courage de retourner la question. Pourquoi les citoyens ne viennent-ils plus vers vous ? Pourquoi autant de Marocains qui discutent quotidiennement de l’école, de la santé, de l’emploi, du pouvoir d’achat, de la justice sociale, de leur territoire et de l’avenir de leur pays ne considèrent-ils pas nécessairement le vote comme le moyen privilégié d’exprimer leurs attentes ? Et surtout : qu’avez-vous fait pour reconstruire cette confiance ?», s’interroge Berdai.

Les données de terrain démontrent bien que l’abstention marocaine est un acte politique d’une lucidité redoutable.

En mai 2026, l’association Les Citoyens a publié une recherche-action menée auprès de 2.992 personnes réparties dans les 12 régions du Royaume. Bien que centré sur un public urbain, éduqué (87,4% de Bac+2 et plus) et inséré, ce travail est un miroir grossissant des attentes du segment le plus mobilisable du pays.

66,6% des répondants jugent que le vote est un devoir civique important ou très important. Le principe démocratique n’est donc pas contesté. Mais les acteurs sont rejetés en pratique, puisque seuls 13,6% des consultés jugent les résultats des élections crédibles.

Lorsqu’on interroge les abstentionnistes de 2021 sur leurs raisons, 51,9% citent la défiance envers les partis politiques, 22,1% la certitude que le vote ne change rien, et 11,3% l’absence de candidats représentatifs. Quand on fait l’addition, 85,3% des motifs de non-vote reposent sur des griefs politiques et symboliques précis, contre une poignée d’obstacles logistiques (manque de temps, indisponibilité).

Le non-vote n’est donc pas de l’amnésie civique, c’est une grève du zèle.

Le gouffre de l’ignorance réciproque

79,5% des répondants affirment n’avoir AUCUN contact (ni sur le terrain, ni sur le web) avec un quelconque parti politique. Les partis écopent aussi de notes humiliantes : 1,52 sur 5 pour l’intérêt qu’ils portent aux préoccupations citoyennes et 1,32 sur 5 pour la qualité de leur communication.

Résultat des courses : selon l’Institut marocain d’analyse des politiques (MIPA), 77% des Marocains ne font confiance à AUCUN parti politique, tandis que les sondages de l’Arab Barometer indiquent que près de 90% des citoyens considèrent que les partis ne répondent pas à leurs besoins réels. Et pour couronner le tout, sous le gouvernement précédent, pas moins de 30 députés ont été rattrapés par la justice pour des affaires de corruption ou de délinquance financière ! Comment s’étonner dès lors du vide sanitaire qui s’est créé autour des urnes ?

La génération fantôme

S’il est un domaine où le voyant rouge clignote avec une violence inouïe, c’est celui de la jeunesse. Alors que les moins de 35 ans représentent plus de la moitié de la population marocaine, ils sont devenus une espèce en voie de disparition dans les registres électoraux.

Les chiffres du ministère de l’Intérieur rapportés à l’été 2026 rappellent que sur les 15,8 millions d’inscrits, les jeunes âgés de 18 à 24 ans ne représentent plus que 4% du corps électoral ! En 2021, ils pesaient déjà un très faible 8%. Les 25-34 ans glissent quant à eux à 15%. A l’autre bout de la chaîne, les 60 ans et plus trustent plus de 29% des cartes d’électeurs.

Dans l’enquête d’Afrobarometer publiée au printemps 2026, seuls 33% des jeunes de 18 à 35 ans déclarent faire confiance au chef du gouvernement ou aux partis politiques. De plus, 86,7% des citoyens interrogés par Les Citoyens estiment que la place accordée aux jeunes en politique est faible ou dérisoire.

Mais attention désaffiliation partisane ne veut pas dire désintérêt pour la cité ! La jeunesse marocaine s’est simplement déplacée. Elle s’exprime sur Discord, TikTok, organise des collectes citoyennes, alimente les débats du mouvement GenZ 212 ou descend dans la rue quand les services publics tombent en décrépitude. Elle refuse d’être le faire-valoir de partis gérontocrates qui, selon elle, ne se rappellent son existence qu’à deux semaines du vote.

Donc, faute de pouvoir mobiliser dans les universités ou sur le terrain, les partis se sont rués sur le Far West numérique. Mais là encore, le bilan tiré par le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) explique que sur 421 contenus numériques suspects soumis à expertise technique par le CNDH, 116 contenus (soit 27,5%) ont été formellement identifiés comme générés ou altérés par IA (deepfakes vocaux, fausses vidéos de candidats, trucages d’images) !

L’IA a notamment été utilisée de manière malveillante pour fabriquer de toutes pièces des scandales visant des candidates femmes. Le CNDH a recensé 2.030 contenus numériques exploitant le registre religieux, accusant certains partis de « combattre l’Islam » ou transformant le bulletin de vote en passeport pour le salut de l’âme.

Une dérive technologique incontrôlée qui n’a fait qu’accroître la confusion d’un électeur déjà passablement déboussolé.

Le cahier de charges citoyen

Face à ce paysage en ruines, la tentation serait de baisser les bras. Pourtant, les citoyens marocains ne demandent pas la fin de la politique, ils exigent de la qualité démocratique.
Interrogés sur les leviers qui pourraient les convaincre de reprendre le chemin des urnes en 2026, les répondants de l’enquête Les Citoyens ont dressé une feuille de route.

  1. Garanties d’intégrité du scrutin (47,5%) avec transparence absolue, publication des résultats bureau par bureau en données ouvertes, fin du vote acheté (rashwa).
  2. Programmes politiques clairs et chiffrés (42,9%) : fini les professions de foi de trois pages rédigées dans du jargon creux. Les citoyens exigent des engagements mesurables sur l’éducation (priorité n°1 pour 50,8% des répondants), la santé (21,9%) et l’emploi (16,2%).
  3. Candidats jeunes et renouvellement des élites (40,6%) : ras-le-bol des cumulards et des apparatchiks indéboulonnables.
  4. Transparence du financement des partis (39,7%) avec une traçabilité stricte des comptes de campagne et des dons.

À l’inverse, seulement 12,3% jugent que déplacer le scrutin au weekend changerait quoi que ce soi

Le plan de sauvetage en 9 réformes

Face au naufrage symbolique des 38,08%, il y a deux attitudes possibles : l’amnésie somnambulique des appareils partisans ou la thérapie de choc. C’est cette seconde voie que préfère Nizar Berdai. Dans une charge d’une lucidité décapante, Berdai propose un sauvetage en 9 réformes.

  1. À commencer par le parachutage de candidats choisis dans des bureaux feutrés trois semaines avant le vote qui doit cesser. Pour Berdai, chaque parti doit publier ses critères d’investiture et soumettre ses candidats au vote préalable des militants locaux.
  2. Dégager les baronnies et renouveler les visages. Nizar Berdai s’interroge : comment convaincre les citoyens que la politique peut renouveler le pays si les partis peinent à renouveler leurs propres dirigeants depuis vingt ans ? Il préconise de limiter le nombre de mandats successifs au sommet des appareils.
  3. Par ailleurs, un siège au Parlement n’est ni un placement financier ni un bouclier d’intérêts privés. Berdai exige d’interdire l’argent et l’influence locale comme critères de sélection, pour ouvrir les investitures aux enseignants, médecins, ingénieurs, chercheurs et acteurs associatifs.
  4. Il faudrait aussi conditionner le financement public des partis à des résultats mesurables (écoles de formation politique permanentes, transparence financière, bilan d’étape annuel).
  5. Puis remplacer le bail de cinq ans sans contrôle par la publication annuelle d’un bilan individuel pour chaque député (présence aux débats, questions posées, immersion sur le terrain).
  6. Aussi, aller chercher la jeunesse là où elle vit et arrêter le sermon civique pour faire de la vraie éducation institutionnelle dans les universités et lycées. Berdai lance ce défi aux partis : « Demandez-vous pourquoi un jeune de 20 ans aurait envie de franchir la porte de votre permanence. Si vous n’avez pas de réponse, vous tenez la racine du problème ».
  7. Il va aussi falloir faciliter la tuyauterie administrative pour lever les freins logistiques, tout en gardant à l’esprit que l’inscription automatique ne donnera pas l’envie de voter si l’offre reste creuse.
  8. Instaurer un baromètre national indépendant de la participation après chaque scrutin pour comprendre scientifiquement les motivations réelles du boycott au lieu de traiter les abstentionnistes comme un bloc homogène.
  9. Enfin, faire vivre la concertation entre deux élections via des conventions thématiques et des consultations citoyennes ouvertes aux non-adhérents.

Le sourire du chat du Cheshire

Le système politique marocain est arrivé au bout d’un cycle. On ne peut plus gouverner un pays jeune, connecté, exigeant et confronté aux défis colossaux de l’« Horizon 2030 » (Co-organisation de la Coupe du monde, réformes de la santé, crise de l’eau) avec des méthodes partisanes fondées sur la cooptation, le parachutage et la communication cosmétique.

L’abstention de 61,92% est révélatrice. Si le PAM, le RNI, le PJD et leurs pairs s’imaginent qu’il suffira d’attendre 2031 en distribuant quelques postes en commission parlementaire, ils se préparent à de terribles réveils.

Car pendant que les députés ajustent leurs vestes dans les couloirs de l’hémicycle de Rabat, près de 62% des citoyens ne veulent pas voir ça. Et lorsque le peuple cesse définitivement d’attendre quoi que ce soit de ses élus, c’est la crédibilité même du pacte démocratique qui est mise en jeu. À bon entendeur…

Et si c’était elle ?

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