« L’IA ne menace pas l’art, mais l’artisanat », selon Fouad Laroui
Une artisane marocaine présente au Salon du cheval d’El Jadida © Ayoub Jouadi / LeBrief
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Invité du Forum du Festival des Musiques Sacrées du Monde de Fès, Fouad Laroui s’est prêté aux questions de LeBrief autour d’un sujet qui traverse aujourd’hui tous les champs de la création : l’intelligence artificielle. Dans un échange dense, l’écrivain et professeur a développé une thèse à contre-courant des discours alarmistes : l’IA ne menace pas l’art, mais elle constitue un véritable défi pour l’artisanat.
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D’entrée, Laroui pose une distinction qu’il juge fondamentale. « Il faut séparer clairement l’art et l’artisanat », insiste-t-il. Là où l’artisan reproduit un geste appris et transmis, souvent à l’identique, l’artiste, lui, crée à partir de son individualité. L’œuvre d’art porte une signature, une vision, une singularité irréductible. Pour illustrer cette idée, il convoque des figures majeures comme Pablo Picasso ou Rembrandt : deux créateurs dont les œuvres ne peuvent être dissociées de leur trajectoire personnelle.
Mais au-delà de cette distinction théorique, Laroui s’appuie sur l’histoire de l’art pour étayer son raisonnement. Une œuvre, explique-t-il, ne se limite pas à ce qu’elle montre. Elle s’inscrit dans un contexte culturel, religieux, humain, et ouvre un dialogue avec celui qui la regarde. Les tableaux de Diego Velázquez ou de Pieter Bruegel l’Ancien en sont des exemples frappants : leur richesse tient autant à leur composition qu’aux multiples interprétations qu’ils suscitent, parfois des siècles après leur création.
L’œuvre d’art, une expérience humaine irréductible
Pour Laroui, cette profondeur est précisément ce qui échappe à l’intelligence artificielle générative. Si celle-ci peut produire des images ou des textes convaincants en apparence, elle ne fait que recombiner des données existantes. Elle n’a ni vécu, ni inconscient, ni intention propre. « Une machine n’a pas de point de vue », résume-t-il.
Il illustre cette idée à travers plusieurs exemples. Chez Leonardo da Vinci, certaines œuvres révèlent des dimensions inconscientes que même l’artiste ne maîtrisait pas totalement, comme l’a analysé Sigmund Freud. Cette interaction entre le conscient et l’inconscient, propre à l’être humain, est impossible à reproduire pour une machine. De même, les jeux de composition, les énigmes visuelles ou les messages implicites présents dans certaines œuvres témoignent d’une intention, d’un dialogue entre l’artiste et le spectateur.
L’IA va-t-elle transformer ou fragiliser l’emploi au Maroc ?
Laroui évoque également des cas où l’histoire personnelle de l’artiste ou le contexte de création enrichissent l’œuvre. Une toile peut contenir une anecdote, une tension, voire une forme de manipulation ou de mise en scène, comme dans certaines œuvres commandées à des peintres officiels. Autant d’éléments profondément humains qui participent à la valeur artistique.
À ses yeux, considérer qu’une intelligence artificielle peut produire de l’art relève donc d’une confusion. Les créations générées ne sont, au mieux, que des « simulacres » : elles en ont l’apparence, mais pas la substance. Elles ne disent rien, n’expriment aucun point de vue, ne portent aucune intention véritable.
L’artisanat face à une transformation inévitable
En revanche, lorsqu’il aborde la question de l’artisanat, le constat se fait plus préoccupant. Parce qu’il repose sur la reproduction de gestes et de techniques, l’artisanat est, par nature, plus vulnérable aux capacités de l’intelligence artificielle et de l’automatisation. « Ce que fait l’artisan peut être reproduit », souligne Laroui, évoquant notamment la concurrence internationale capable de copier des savoir-faire traditionnels à moindre coût.
Cette situation pose un défi majeur pour des métiers souvent ancrés dans des traditions séculaires. Mais loin de céder au fatalisme, l’écrivain y voit une opportunité de transformation. Sa conclusion est sans équivoque : « l’artisan doit devenir artiste ».
Autrement dit, pour survivre, l’artisanat doit évoluer vers davantage de singularité. Il ne s’agit plus seulement de maîtriser un geste, mais d’y injecter une intention, une créativité, une vision personnelle. Ce passage de l’exécution à la création constitue, selon lui, la seule voie possible pour échapper à la standardisation imposée par les machines.
IA et emploi : entre transformation des métiers et nouvelles compétences
Dans cette perspective, Laroui cite l’exemple de Amine Asselman. Formé aux techniques artisanales mais animé par une démarche artistique, ce créateur marocain incarne cette hybridation entre savoir-faire et expression individuelle. Il ne se contente pas de reproduire des motifs : il les réinvente, les transforme, leur donne une signature.
Interrogé enfin sur la notion d’authenticité, souvent mobilisée dans les discours contemporains, Laroui adopte une position lucide. Oui, reconnaît-il, l’authenticité est parfois utilisée comme un argument marketing. Mais cela ne doit pas conduire à la disqualifier. « L’authenticité existe », insiste-t-il, rappelant qu’elle demeure une valeur essentielle, dès lors qu’elle renvoie à une démarche sincère et incarnée.
À travers cet échange, Fouad Laroui trace ainsi une ligne de partage nette dans un monde en mutation. D’un côté, un art profondément humain, nourri d’intention, de mystère et d’individualité, que les machines ne peuvent atteindre. De l’autre, un artisanat confronté à une concurrence technologique inédite, et appelé à se réinventer pour préserver son sens et sa valeur.
Dans un contexte où l’intelligence artificielle redéfinit les frontières de la création, son propos invite à repenser non seulement les pratiques, mais aussi les définitions mêmes de l’art et de l’authenticité.
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