Conseil de la Concurrence : les prix sont-ils vraiment sous contrôle ?
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La concurrence occupe une place centrale dans le fonctionnement de l’économie marocaine. Elle influence les conditions dans lesquelles les entreprises produisent, commercialisent leurs biens et services, fixent leurs prix et se disputent les parts de marché. Pour les consommateurs, ses effets peuvent se traduire par une plus grande diversité de produits, une amélioration de la qualité et, lorsque les conditions le permettent, des prix plus avantageux.
Dans son rapport annuel 2025, le Conseil de la concurrence présente un état des lieux des marchés nationaux et revient sur les principales actions conduites au cours de l’année. Le document intervient dans un contexte marqué par une croissance économique de 4,9%, contre 4,4% en 2024, mais aussi par des contraintes persistantes liées au pouvoir d’achat, aux disparités territoriales et aux difficultés d’approvisionnement de certaines filières.
Lire aussi : Conseil de la concurrence : les points clés du rapport annuel 2023
L’institution a notamment examiné le fonctionnement des circuits de distribution alimentaire, du marché meunier, de l’industrie cimentière et de la distribution pharmaceutique. Elle s’est également intéressée aux plateformes numériques de commande et de livraison de repas, ainsi qu’aux opérations de concentration économique susceptibles de modifier la structure des marchés.
Ce bilan met en évidence une double mission : intervenir lorsque des pratiques risquent de porter atteinte au jeu concurrentiel et éclairer les pouvoirs publics sur les réformes susceptibles d’améliorer le fonctionnement des secteurs stratégiques. Toutefois, l’intensification de ces travaux ne signifie pas, à elle seule, que les déséquilibres sont résolus.
Alimentation : comment les circuits de distribution influencent-ils les prix ?
Les produits alimentaires constituent l’un des principaux axes d’analyse du rapport. Le Conseil de la concurrence s’est penché sur les circuits de distribution au Maroc, en examinant le commerce traditionnel, la grande distribution et, dans une perspective prospective, le commerce électronique. L’étude s’appuie sur des données qualitatives et quantitatives couvrant la période 2021-2023.
Le constat central porte sur l’organisation de la filière. Le commerce traditionnel demeure prédominant, mais reste fragmenté, tandis que la grande distribution poursuit son développement dans un environnement plus concentré. Cette coexistence de modèles différents complique l’analyse globale des mécanismes de formation des prix.
Le rapport relève également une gouvernance fragmentée et une dispersion des données disponibles. Ces caractéristiques limitent la visibilité sur le fonctionnement des marchés et rendent plus difficile l’évaluation des relations entre les différents intervenants. Le Conseil signale par ailleurs une progression des marges pour certains produits ainsi que des points de vigilance dans les rapports commerciaux entre fournisseurs et distributeurs.
Ces observations ne signifient pas que toutes les hausses de prix résultent de pratiques anticoncurrentielles. Les coûts de production, les conditions d’approvisionnement, les importations et les contraintes logistiques peuvent également intervenir. L’enjeu consiste donc à mieux distinguer les facteurs économiques légitimes des éventuels dysfonctionnements du marché.
Pour y répondre, le Conseil recommande notamment de renforcer le cadre réglementaire, d’améliorer la transparence des données et de moderniser le commerce traditionnel. Il préconise également un encadrement plus rigoureux des relations commerciales afin de favoriser un équilibre entre fournisseurs et distributeurs.
L’objectif est de permettre un fonctionnement plus transparent de la chaîne de distribution. Une meilleure connaissance des prix et des marges peut contribuer à identifier les déséquilibres, mais ses effets dépendent aussi de la mise en œuvre des recommandations et de la capacité des autorités à suivre les évolutions du marché.
Farine et céréales : la dépendance aux importations fragilise-t-elle la filière ?
Le marché meunier représente un autre dossier important du rapport. Son fonctionnement est étroitement lié à la sécurité alimentaire, à la production céréalière nationale et à la dépendance du Maroc aux approvisionnements extérieurs.
Le Conseil souligne que la filière est confrontée à plusieurs difficultés structurelles. La faible productivité et les limites de la qualité des céréales locales pèsent sur les performances de la production nationale. La sécheresse et la volatilité des marchés internationaux accentuent ces vulnérabilités en augmentant l’exposition du secteur aux chocs extérieurs.
En aval, le marché meunier se caractérise par une pluralité d’acteurs et une concentration jugée modérée. Il présente également une intégration verticale partielle et une surcapacité structurelle des moyens de production, susceptible de peser sur la rentabilité des opérateurs.
Le système de subvention joue un rôle déterminant dans cet équilibre. Il contribue à stabiliser les prix, mais le rapport relève aussi des distorsions concurrentielles et des inefficacités économiques. Le ciblage imparfait des aides et les risques de gaspillage constituent des limites supplémentaires.
La question dépasse donc la seule évolution du prix de la farine. Elle concerne l’organisation d’une filière qui doit concilier la protection des consommateurs, le soutien aux producteurs et la viabilité économique des entreprises.
Le Conseil préconise de renforcer la productivité et la qualité en amont, d’adapter le cadre réglementaire et d’améliorer la compétitivité du marché meunier. Il recommande aussi une réforme progressive du système de subvention afin de mieux cibler les bénéficiaires et d’accroître l’efficacité économique et sociale des aides.
Cette orientation implique de mieux articuler les objectifs de sécurité alimentaire et les exigences concurrentielles. La réduction des vulnérabilités de la filière dépendra notamment de la capacité à améliorer la production nationale et à limiter les effets des fluctuations internationales.
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Ciment et rond à béton : la concurrence peut-elle faire baisser les coûts de construction ?
Les matériaux de construction occupent une place importante dans les travaux du Conseil, notamment en raison des préoccupations liées aux hausses de prix. Deux marchés ont fait l’objet d’analyses spécifiques : le ciment et le rond à béton.
Dans le secteur cimentier, le rapport décrit une industrie capable de couvrir la demande nationale, portée par des opérateurs structurés. Cette performance s’accompagne toutefois d’une forte concentration du marché, de barrières à l’entrée élevées et d’une répartition géographique inégale des capacités de production.
La présence de cimenteries intégrées et les contraintes d’approvisionnement en clinker, matière première essentielle à la fabrication du ciment, constituent également des éléments importants de l’analyse. Les centres de broyage indépendants peuvent rencontrer des difficultés d’accès à cet intrant, tandis que les coûts de production restent exposés aux fluctuations internationales, notamment celles du coke de pétrole.
Le Conseil relève par ailleurs une surcapacité structurelle, qui coexiste avec des contraintes énergétiques et des coûts de production susceptibles d’affecter la compétitivité des opérateurs.
Pour améliorer le fonctionnement du marché, il recommande notamment de renforcer la transparence des prix, de soutenir la viabilité des opérateurs indépendants et d’optimiser l’organisation de la distribution. Il préconise également de réduire la dépendance énergétique du secteur et de favoriser des modèles de production et de construction plus durables.
Le rond à béton présente d’autres fragilités. Le marché est exposé aux dynamiques internationales, dépend de matières premières et d’intrants importés et se caractérise par une industrie fortement capitalistique, confrontée à une faible rentabilité et à des surcapacités.
Les difficultés d’approvisionnement en ferraille, l’organisation de la filière et les enjeux de qualité et de conformité figurent également parmi les préoccupations soulevées. Le rapport insiste sur la nécessité de suivre les prix et les volumes produits et commercialisés, afin de disposer d’une meilleure visibilité sur les évolutions du marché.
Dans les deux secteurs, l’enjeu consiste à renforcer la concurrence sans négliger les contraintes industrielles. Une plus grande transparence peut améliorer le suivi des marchés, mais elle ne garantit pas automatiquement une baisse des prix. Celle-ci dépend aussi des coûts des intrants, de l’énergie, des conditions d’approvisionnement et des choix commerciaux des opérateurs.
Médicaments : comment concilier baisse des prix et équilibre de la distribution ?
Le secteur pharmaceutique soulève une difficulté particulière : garantir un accès équitable aux médicaments tout en préservant la viabilité économique des acteurs chargés de leur distribution.
En 2025, le Conseil de la concurrence a examiné le projet de décret modifiant les modalités de fixation des prix des médicaments fabriqués localement ou importés. Cette réforme vise notamment à améliorer l’accès aux soins et à préserver la soutenabilité financière de l’Assurance maladie obligatoire (AMO).
Le projet prévoit plusieurs évolutions, dont une nouvelle logique de tarification des médicaments génériques et biosimilaires, une révision des modalités de fixation et de révision des prix, ainsi que la possibilité de négocier des remises pour les médicaments présentant un fort impact budgétaire. Il prévoit également la suppression de la majoration de 10% applicable aux médicaments importés et des mesures exceptionnelles destinées à garantir leur disponibilité.
Le Conseil a toutefois souligné la nécessité de clarifier certaines dispositions et de réaliser une étude d’impact approfondie avant la mise en œuvre de la réforme. Il recommande notamment de mieux articuler les autorisations de mise sur le marché, la fixation des prix et les modalités de remboursement.
L’analyse ne se limite pas aux prix de vente. Le Conseil s’est aussi intéressé à la distribution pharmaceutique, structurée autour des grossistes-répartiteurs et des pharmacies d’officine.
Malgré son rôle essentiel dans la continuité de l’approvisionnement et la couverture territoriale, cette chaîne fait face à des contraintes économiques et réglementaires. La compression des marges, les conditions d’accès au marché et l’insuffisance de la dynamique concurrentielle fragilisent certains modèles économiques.
Le Conseil recommande ainsi de revoir les mécanismes de rémunération des distributeurs et des pharmaciens pour mieux tenir compte des coûts réels et des services rendus. Il préconise également de moderniser le cadre réglementaire, de renforcer la digitalisation de la chaîne et de faciliter l’accès au financement.
La difficulté consiste à éviter qu’une baisse des prix ne fragilise la distribution au point de compromettre la disponibilité des produits. La réforme doit donc rechercher un équilibre entre accessibilité financière, continuité de l’approvisionnement et viabilité des professionnels.
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Plateformes numériques : quels risques pour la concurrence ?
La transformation numérique ouvre de nouvelles possibilités aux consommateurs et aux entreprises, mais elle fait également apparaître des risques spécifiques. Le rapport du Conseil souligne que les plateformes peuvent bénéficier d’avantages liés à la maîtrise des données, aux effets de réseau et à leur capacité financière.
Sur le marché marocain, les plateformes de commande et de livraison de repas figurent parmi les dossiers contentieux examinés en 2025. Le Conseil s’est également intéressé au marché de l’approvisionnement en clinker.
Au total, l’institution a traité six dossiers contentieux. Les procédures ont porté, d’une part, sur des préoccupations anticoncurrentielles concernant les plateformes numériques de commande et de livraison de repas ainsi que l’approvisionnement en clinker et, d’autre part, sur quatre opérations de concentration réalisées sans autorisation préalable.
Le rapport fait état d’un montant global de sanctions dépassant 43,385 millions de dirhams pour ces six dossiers.
Ces interventions s’inscrivent dans un contexte international où les autorités de concurrence accordent une attention croissante aux grandes plateformes technologiques. Les données, les infrastructures numériques et les capacités d’investissement peuvent renforcer les positions des acteurs déjà établis et compliquer l’entrée de nouveaux concurrents.
L’intelligence artificielle accentue ces enjeux. Le développement de modèles avancés exige des moyens financiers et technologiques importants, ainsi qu’un accès à de grandes quantités de données et à des capacités de calcul. Ces conditions peuvent créer des barrières à l’entrée et renforcer la concentration économique.
Pour le Maroc, la question est celle de l’adaptation des instruments de régulation à ces nouveaux marchés. Il s’agit de préserver les possibilités d’innovation tout en évitant que certains acteurs ne puissent imposer durablement leurs conditions aux entreprises et aux consommateurs.
202 décisions et avis : quelle est l’ampleur de l’activité du Conseil ?
Le bilan chiffré du Conseil de la concurrence permet de mesurer l’étendue de ses interventions en 2025. L’institution a rendu 202 décisions et avis, répartis entre 190 décisions relatives aux concentrations économiques, six avis et six dossiers contentieux.
Le contrôle des concentrations occupe ainsi une place prépondérante dans son activité. Il permet d’examiner les opérations susceptibles de modifier la structure d’un marché, notamment les acquisitions, les fusions et la création d’entreprises communes.
Le rapport fait état d’un taux de traitement des dossiers de concentration proche de 87%. À la fin de décembre 2025, 29 demandes d’autorisation restaient en instance.
Parallèlement, le Conseil a intensifié son activité consultative. Le nombre d’avis rendus est passé de deux en 2023 à trois en 2024, puis à six en 2025. Trois de ces avis ont été engagés à l’initiative de l’institution et ont porté sur des marchés stratégiques : la distribution des produits alimentaires, le marché meunier et la distribution des médicaments.
Le Conseil a également mené des opérations de visite et de saisie inopinées dans le cadre d’enquêtes portant sur des présomptions de pratiques anticoncurrentielles. Ces opérations ont concerné deux entreprises intervenant dans l’audit financier et comptable, ainsi que cinq entités opérant sur le marché des aliments composés destinés au secteur avicole et sur des marchés connexes.
Ces actions illustrent la diversité des moyens mobilisés, entre contrôle préventif des concentrations, traitement des dossiers contentieux, enquêtes et avis destinés à éclairer les décisions publiques.
Leur portée doit néanmoins être appréciée au regard de leurs résultats concrets. Le nombre de décisions renseigne sur l’activité de l’institution, mais ne suffit pas à mesurer, à lui seul, l’évolution du niveau de concurrence ou les effets des interventions sur les prix et le pouvoir d’achat.
Les recommandations peuvent-elles se traduire par des résultats concrets ?
Le rapport annuel 2025 du Conseil de la concurrence met en évidence des avancées dans la surveillance des marchés marocains, tout en soulignant la persistance de difficultés structurelles dans plusieurs secteurs stratégiques.
La distribution alimentaire reste marquée par une organisation fragmentée et des enjeux de transparence. Les filières céréalière et meunière demeurent vulnérables aux aléas climatiques et aux importations. Les marchés du ciment et du rond à béton sont confrontés à des contraintes industrielles, énergétiques et concurrentielles. Dans le secteur pharmaceutique, l’amélioration de l’accès aux médicaments doit être conciliée avec la continuité de l’approvisionnement et l’équilibre économique de la distribution.
Les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, de leur côté, imposent une adaptation des outils de régulation à des modèles économiques en évolution rapide.
Au-delà des 202 décisions et avis rendus, le principal enjeu réside donc dans la mise en œuvre des recommandations formulées. L’amélioration de la collecte des données, le suivi des prix et des volumes, la modernisation des cadres réglementaires et le renforcement de la transparence constituent des leviers identifiés par le Conseil.
Reste à déterminer dans quelle mesure ces orientations permettront de corriger les déséquilibres observés. Le rapport établit un diagnostic et propose des pistes d’action ; il ne démontre pas, à lui seul, que les recommandations ont déjà produit une baisse des prix ou une amélioration mesurable du pouvoir d’achat. C’est dans leur application et dans l’évolution effective des marchés que se mesurera la portée de cette politique de concurrence.
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