Yassir Zouaoui : le Maroc doit passer de l’investissement à la productivité
Yassir Zouaoui, Managing Partner Morocco chez McKinsey & Company, lors du Forum Entrepreneurs en mouvement, le 17 octobre 2026 à Casablanca © LeBrief
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Le Maroc ne manque pas d’investissements. Ce qui lui fait encore défaut, c’est la capacité à les transformer en gains durables de productivité, en entreprises compétitives et en emplois. C’est le constat dressé par Yassir Zouaoui, Managing Partner Morocco chez McKinsey & Company, lors du forum « Entrepreneurs en mouvement » qui appelle à repenser les ressorts de la croissance marocaine dans un environnement mondial marqué par les tensions géopolitiques, les bouleversements technologiques et la recomposition des chaînes de valeur.
Premier constat : l’effort d’investissement consenti par le Royaume est loin d’être négligeable. Celui-ci représente environ 28% du produit intérieur brut (PIB), un niveau significatif au regard des standards internationaux. Les économies qui ont connu des trajectoires de développement particulièrement soutenues ont, pour certaines, consacré entre 30% et 35% de leur PIB à l’investissement.
Mais la question n’est plus seulement celle des montants mobilisés. Elle concerne surtout leur affectation. Une part importante des investissements marocains continue de se concentrer sur le bâtiment et les infrastructures, tandis que l’innovation, les équipements productifs et la modernisation des outils industriels doivent encore gagner du terrain. La contribution du secteur public demeure également prépondérante par rapport à celle du privé.
Pour Zouaoui, le Maroc doit donc franchir une nouvelle étape : investir autrement, en privilégiant davantage les activités capables d’améliorer durablement la compétitivité de son économie.
La productivité, véritable moteur de la croissance
Cette exigence prend tout son sens à la lumière des trajectoires économiques internationales. Dans sa présentation, Yassir Zouaoui insiste sur un facteur déterminant dans la progression des économies sur le long terme : la productivité. Autrement dit, il ne suffit pas de mobiliser davantage de capital ou de main-d’œuvre. Encore faut-il parvenir à produire plus de valeur avec les ressources disponibles.
Cette équation renvoie directement à la structure du tissu productif marocain. Les entreprises peinent encore à franchir les seuils de croissance qui leur permettraient de changer de dimension, d’investir davantage, d’innover et de se positionner sur des marchés plus exigeants.
L’un des chiffres avancés par l’intervenant illustre cette difficulté. Sur un échantillon évoqué de quelque 20.000 entreprises enregistrées auprès de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), seules 43 compteraient plus de 50 salariés. La transcription de la présentation étant imparfaite sur ce passage, ce chiffre mérite toutefois d’être vérifié avant publication définitive.
Au-delà de cette donnée, le diagnostic est que le Maroc doit favoriser l’émergence d’entreprises capables de grandir. Les grandes entreprises jouent un rôle central dans les gains de productivité, grâce à leur capacité à investir, à intégrer de nouvelles technologies et à accéder à des marchés plus vastes. Mais les petites et moyennes entreprises (PME) ne doivent pas être laissées en marge de cette dynamique. Elles constituent le vivier des entreprises de demain, à condition de pouvoir accéder au financement, de rejoindre des écosystèmes performants et de franchir les étapes nécessaires à leur développement.
L’enjeu consiste ainsi à faire émerger de nouveaux acteurs sans figer la structure actuelle du marché. Les économies les plus dynamiques se caractérisent justement par le renouvellement de leurs entreprises, certaines grandissant tandis que d’autres cèdent leur place à des structures plus innovantes.
Un potentiel humain encore insuffisamment mobilisé
L’autre faiblesse tient à la mobilisation des forces productives. Selon les chiffres avancés par Zouaoui, le taux d’emploi au Maroc avoisine 38%, contre des niveaux de 60% à 65% dans plusieurs économies comparables citées lors de sa présentation.
Un tel écart souligne l’ampleur du potentiel encore inexploité. Le pays doit non seulement créer davantage d’emplois, mais également améliorer sa capacité à intégrer sa population active dans le processus de production. La question est d’autant plus importante que plusieurs millions de jeunes doivent encore trouver leur place sur le marché du travail.
Cette mobilisation ne peut être dissociée de la montée en compétences, de la transformation des entreprises et de l’évolution des besoins économiques. La technologie modifie simultanément les méthodes de travail et la nature des qualifications recherchées. Pour le Maroc, l’enjeu est donc de rapprocher davantage la formation, l’emploi et les besoins des secteurs appelés à porter la croissance.
Les mutations mondiales rebattent les cartes
A ces défis structurels s’ajoutent des transformations internationales qui modifient les conditions de la compétition économique. La géopolitique pèse désormais davantage sur les échanges commerciaux. La proximité politique entre les pays devient un facteur de rapprochement économique, tandis que les relations entre partenaires géopolitiquement éloignés peuvent se contracter.
La technologie constitue un autre bouleversement majeur. L’essor de l’intelligence artificielle, des centres de données, de la robotique, des véhicules autonomes et des nouvelles technologies industrielles entraîne des besoins considérables en investissements, en énergie et en infrastructures. La compétition ne porte plus uniquement sur les coûts de production, mais aussi sur la capacité à disposer de ressources fiables, à développer des compétences adaptées et à maîtriser les technologies.
Dans ce contexte, la Chine conserve une place centrale dans l’industrie mondiale. Zouaoui souligne l’ampleur de ses capacités productives, qu’il présente comme un facteur de pression concurrentielle pour les autres économies, notamment européennes.
Ces bouleversements ne constituent toutefois pas uniquement des menaces. Ils ouvrent aussi de nouveaux marchés et créent des possibilités de repositionnement pour les économies capables d’anticiper les besoins émergents.
Faire du Maroc un acteur des nouvelles chaînes de valeur
Le Royaume dispose de plusieurs atouts pour saisir ces opportunités. Sa position géographique, ses infrastructures, ses capacités énergétiques et son intégration dans les chaînes de valeur internationales constituent des points d’appui importants.
Yassir Zouaoui met notamment en avant le potentiel des énergies renouvelables, dans un contexte où la sécurité et la prévisibilité de l’approvisionnement énergétique deviennent des critères déterminants pour les investisseurs. La transcription de sa présentation évoque une part de 46% de capacités installées liées aux énergies renouvelables, un chiffre dont le périmètre exact doit être confirmé avant publication.
Le Maroc compte également, selon l’intervenant, quelque 25.000 entreprises participant aux chaînes de valeur mondiales. Cette base productive pourrait favoriser de nouvelles implantations industrielles, à condition de renforcer les capacités locales et d’améliorer l’efficacité des entreprises.
Les opportunités concernent notamment les infrastructures énergétiques, l’hydrogène vert, les centres de données, les activités liées à l’eau et les nouvelles technologies industrielles. Mais attirer des investissements dans ces secteurs ne suffira pas. Il faudra veiller à ce qu’ils contribuent aussi à moderniser le tissu économique national, à renforcer les fournisseurs locaux et à améliorer la compétitivité de l’ensemble des entreprises.
Changer d’échelle et mieux coordonner les investissements
Pour transformer ces possibilités en croissance durable, Zouaoui identifie plusieurs priorités. La première consiste à faire grandir les entreprises existantes et à favoriser l’émergence de nouveaux champions économiques. Cela suppose de faciliter leur accès au financement, de renforcer leur intégration dans les écosystèmes nationaux et de soutenir leur capacité d’innovation.
La deuxième priorité concerne l’échelle des projets. Les investissements nécessaires dans les infrastructures énergétiques ou les centres de données atteignent désormais des montants considérables. Leur financement ne peut donc reposer uniquement sur les ressources nationales. L’ouverture aux investisseurs internationaux et les partenariats avec de grands groupes deviennent indispensables.
Enfin, une coordination renforcée entre les pouvoirs publics, le secteur privé et les partenaires internationaux est nécessaire pour structurer ces investissements autour d’objectifs communs.
Le Maroc dispose ainsi d’une base économique, industrielle et géographique sur laquelle il peut s’appuyer. Mais la prochaine étape ne se jouera pas uniquement dans le volume des capitaux mobilisés. Elle dépendra de leur capacité à produire davantage de valeur, à faire émerger des entreprises plus solides et à intégrer durablement les jeunes dans l’économie.
A l’horizon 2030 et au-delà, le défi est donc moins d’investir toujours plus que de transformer chaque investissement en levier de productivité, d’innovation et de compétitivité.
L’enjeu est de passer d’un pays que l’on visite à un pays que l’on suit, d’un Maroc qui accueille le monde à un Maroc qui fait rayonner ses entreprises dans le monde.
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