Industries culturelles et créatives : une étude révèle le poids économique d’un secteur encore sous-financé
Prise de parole de Neila Tazi, présidente d'honneur la FICC, lors d'un panel organisé pendant la 1er édition de creative Morocco Dialogues, le 1er Juillet 2026, Rabat © LeBrief
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Présentée lors de la première édition des Creative Morocco Dialogues, organisée, ce mercredi, conjointement par l’UM6P et la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC), avec l’association de l’International Finance Corporation (IFC) et de l’UNESCO, cette analyse vise à objectiver le poids économique du secteur et à fournir aux décideurs publics et privés des données fiables pour orienter les politiques publiques.
Ghita Hannane, Morocco Country Officer à l’IFC, a souligné que cette étude marque une étape importante dans la reconnaissance économique des industries culturelles et créatives. Selon elle, la force de ce travail réside dans son caractère collaboratif, réunissant institutions publiques et secteur privé afin d’établir une photographie fidèle de l’écosystème national.
Pour parvenir à ces résultats, les auteurs ont adapté les référentiels internationaux, notamment ceux de l’UNESCO et de la CNUCED, aux spécificités du tissu économique marocain.
Ghita Hannane a expliqué que les treize groupes d’activités culturelles et créatives ont été regroupés en neuf grands sous-secteurs afin de mieux refléter la réalité nationale. Certains secteurs ont également fait l’objet de coefficients d’ajustement destinés à ne retenir que leur composante véritablement créative, garantissant ainsi une estimation prudente et crédible.
Cette méthodologie a été enrichie grâce aux données administratives provenant notamment de la Direction générale des impôts, de la CNSS, de Bank Al-Maghrib, de l’OMPIC et du ministère de l’Industrie.
Un secteur qui pèse 2,3% du PIB
Les résultats de l’étude mettent en évidence une contribution économique significative des industries culturelles et créatives. Selon Ghita Hannane, les ICC représentent 2,3% du produit intérieur brut du Maroc, un niveau comparable à celui de secteurs traditionnellement considérés comme stratégiques, tels que les industries extractives ou la logistique.
Si cette performance demeure inférieure à certaines économies où les industries créatives sont plus développées, elle démontre néanmoins que la culture constitue déjà un véritable moteur économique.
L’étude montre également que les industries culturelles disposent encore d’un important potentiel de croissance, à condition de lever plusieurs obstacles structurels.
Lire aussi : ICC : le grand potentiel des industries culturelles et créatives face au mur du financement
L’analyse révèle que près de 9.500 entreprises opèrent dans les industries culturelles et créatives au Maroc. Ces entreprises, très majoritairement des très petites entreprises, ont généré plus de 43 milliards de dirhams de revenus en intégrant les activités formelles, informelles et non lucratives.
L’étude fait également apparaître une progression particulièrement dynamique entre 2022 et 2023, avec une croissance de 18% des revenus du secteur. Cette évolution est principalement portée par plusieurs filières, notamment la mode, les médias, l’artisanat ainsi que les arts créatifs, qui bénéficient d’une meilleure visibilité internationale et d’un intérêt croissant pour les productions marocaines.
Au-delà de sa contribution au PIB, le secteur se distingue également par sa capacité à créer des emplois. Les industries culturelles représentent environ 1% de la population active marocaine et totalisent près de 116.000 emplois.
L’un des principaux enseignements de l’étude concerne la place importante des femmes. Elles occupent 34% des emplois du secteur, un niveau nettement supérieur à la moyenne nationale ainsi qu’à plusieurs branches économiques traditionnelles.
Pour Ghita Hannane, cette caractéristique confirme que les industries créatives constituent un levier important d’inclusion économique et de participation des femmes au marché du travail.
L’accès au financement, principal frein au développement
Malgré ces performances, les entreprises culturelles continuent de faire face à un obstacle majeur : le financement. Les chiffres présentés montrent que moins de 0,2% des crédits bancaires destinés aux entreprises sont accordés aux industries culturelles et créatives.
Seules 3% des entreprises du secteur bénéficient aujourd’hui d’un financement bancaire. Cette situation est encore plus marquée pour les entreprises dirigées par des femmes, qui ne représentent qu’une faible part des financements accordés.
Ghita Hannane a expliqué que plusieurs facteurs expliquent cette réalité, notamment une perception du risque jugée trop élevée par les établissements financiers, le manque d’instruments adaptés aux spécificités des activités créatives ainsi qu’une insuffisance de données historiques permettant une meilleure évaluation du secteur.
Pour Amal Idrissi, directrice exécutive de l’Observatoire marocain de la TPME (OMTPME), l’une des principales innovations de cette étude réside dans la méthode d’analyse adoptée. Elle a expliqué que l’Observatoire a mobilisé son infrastructure nationale de données afin de réaliser une lecture microéconomique des entreprises des industries culturelles et créatives.
Contrairement aux approches traditionnelles essentiellement qualitatives ou macroéconomiques, cette démarche permet d’identifier précisément les entreprises, leur localisation, leur taille, leurs revenus, leurs emplois, leur accès au crédit ainsi que leur évolution dans le temps.
Lire aussi : Lancement de la 3ᵉ édition du Forum marocain des industries culturelles et créatives
Amal Idrissi a indiqué que les données administratives issues de plusieurs institutions ont été enrichies grâce à des techniques avancées de data science, de machine learning et d’intelligence artificielle.
Ces outils ont notamment permis d’harmoniser les différentes nomenclatures d’activités économiques existantes au Maroc et de localiser avec précision les entreprises sur l’ensemble du territoire national. Selon elle, cette approche transforme les données administratives en véritables outils d’aide à la décision publique.
Mieux orienter les politiques publiques
Amal Idrissi a également insisté sur l’intérêt de disposer d’indicateurs objectifs pour accompagner les politiques publiques. Les données produites permettent non seulement de mesurer le poids économique du secteur, mais aussi d’identifier les différences entre les sous-secteurs, de suivre leur évolution dans le temps et de cibler plus efficacement les dispositifs d’accompagnement.
Elle a précisé que les premiers résultats portent sur les données 2022 et 2023, tout en annonçant que les travaux sur les données 2024 sont en cours et que celles de 2025 sont déjà en préparation.
L’objectif est désormais d’actualiser régulièrement ces indicateurs afin d’assurer un suivi permanent des performances du secteur. Pour Neila Tazi, présidente d’honneur de la FICC, cette étude constitue une étape décisive dans la reconnaissance des industries culturelles et créatives.
Elle a rappelé que la création de la Fédération en 2017 répondait à la nécessité de doter le secteur d’outils lui permettant de dialoguer avec les pouvoirs publics sur des bases économiques solides.
Selon elle, les professionnels de la culture avaient besoin de démontrer, chiffres à l’appui, l’impact réel de leurs activités sur l’économie, l’emploi et les territoires. Neila Tazi estime que cette démonstration est désormais apportée grâce aux données produites par cette étude.
Elle considère néanmoins que deux défis demeurent prioritaires : améliorer l’accès au financement des entreprises culturelles et renforcer le déploiement des politiques publiques dans l’ensemble des territoires.
Elle a également souligné l’importance de poursuivre le dialogue avec les institutions financières afin de mieux faire connaître les réalités économiques des entreprises créatives et d’adapter les mécanismes de financement à leurs besoins.
À ses yeux, cette première étude constitue avant tout un point de départ appelé à nourrir les futurs travaux, les réformes et les stratégies publiques destinées à faire des industries culturelles et créatives un véritable moteur de développement économique et social au Maroc.
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