Industrie : pourquoi le Maroc reste-t-il davantage intégré à l’Europe qu’aux chaînes de valeur africaines ?
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Le Maroc fait partie des rares économies africaines à avoir réussi à s’insérer de manière relativement avancée dans les chaînes de valeur mondiales industrielles. Mais cette intégration demeure principalement structurée autour de l’Europe. C’est l’un des principaux constats du rapport de la Banque mondiale, intitulé « Integrating Africa: from threads to hubs », qui met en évidence à la fois les progrès industriels du Maroc et le potentiel encore largement inexploité de son ancrage productif sur le continent.
Le diagnostic de l’institution internationale repose notamment sur la distinction entre deux formes de participation aux chaînes de valeur mondiales. La participation dite « en amont » correspond principalement à l’exportation de matières premières et de ressources qui seront transformées ultérieurement à l’étranger. La participation « en aval », à l’inverse, suppose l’importation de biens intermédiaires destinés à être transformés ou assemblés avant leur réexportation. Cette seconde forme traduit généralement un degré d’intégration industrielle plus important.
Sur ce terrain, le Maroc se distingue d’une grande partie des économies africaines. Avec la Tunisie, l’Égypte, le Kenya et l’Afrique du Sud, le Royaume figure parmi les pays ayant développé des capacités industrielles suffisamment importantes pour s’insérer dans certaines chaînes de production internationales. Dans le cas marocain, cette dynamique est particulièrement visible dans l’automobile et l’aéronautique, mais aussi dans la chimie, l’électronique et certains segments de l’industrie pharmaceutique.
Cette montée en gamme industrielle s’est toutefois construite principalement dans le cadre des relations économiques avec l’Europe. Le rapport souligne ainsi que le Maroc et la Tunisie sont davantage intégrés aux réseaux de production européens qu’aux chaînes de valeur africaines. Une situation qui s’explique notamment par la proximité géographique avec le marché européen, l’existence de réseaux de fournisseurs déjà structurés et les liens commerciaux et industriels développés au fil des années.
Dans l’automobile, par exemple, le Maroc a progressivement constitué un écosystème comprenant l’assemblage, les composants, les systèmes de câblage et différents métiers liés à la chaîne d’approvisionnement. Dans l’aéronautique, il a également développé une base industrielle spécialisée dans plusieurs segments de production. Ces acquis ont permis au pays de dépasser une logique limitée à l’exportation de matières premières et de renforcer sa participation à des activités manufacturières à plus forte valeur ajoutée.
Pour la Banque mondiale, ces capacités constituent surtout une base à partir de laquelle le Maroc pourrait aller plus loin. L’enjeu ne serait plus uniquement de consolider les liens existants avec les marchés européens, mais de transformer une partie de cette expertise en plateformes de production destinées au marché africain.
Le potentiel apparaît notamment dans les secteurs des machines et équipements, de la chimie et de la pharmacie. L’institution estime que ces domaines figurent parmi les activités pour lesquelles le Maroc et la Tunisie disposent déjà de compétences susceptibles d’être étendues à l’échelle continentale. Certaines industries considérées comme « proches » des capacités actuelles pourraient également offrir des perspectives de diversification. Parmi elles figurent notamment les produits biopharmaceutiques, les machines électriques et certains équipements destinés à l’agriculture.
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Une intégration africaine encore limitée
Le constat dressé par la Banque mondiale met toutefois en lumière un décalage. Alors que le Maroc a considérablement renforcé sa présence industrielle dans les chaînes de valeur mondiales, son intégration productive avec le reste du continent reste moins développée.
Le rapport relève notamment que le Royaume figure parmi les pays africains dont la part des exportations destinées aux autres économies du continent demeure relativement faible. À l’échelle africaine, environ 20% des exportations sont destinées à d’autres pays africains en moyenne. Cette proportion reste nettement inférieure à celle observée dans des ensembles économiques régionaux plus intégrés, comme l’Union européenne ou l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est.
La situation est d’autant plus significative que le commerce intra-africain présente une composition différente des exportations du continent vers le reste du monde. Les produits primaires représentent environ 52% des exportations africaines vers les marchés extérieurs. À l’intérieur du continent, en revanche, les échanges sont davantage diversifiés et comportent une proportion beaucoup plus importante de produits transformés.
Selon le rapport, plus de 60% du commerce intra-africain est constitué de produits manufacturés, notamment dans les industries de transformation et les secteurs de technologie intermédiaire. Pour certains produits à plus forte valeur ajoutée, comme les produits alimentaires transformés, les machines ou les équipements de transport, le commerce intra-africain représente également une part significative des échanges.
Autrement dit, le marché africain ne constitue pas seulement un débouché supplémentaire pour les industriels. Il peut aussi servir de base à la constitution de chaînes de production régionales, avec des entreprises situées dans plusieurs pays intervenant successivement dans la fabrication d’un même produit.
C’est précisément sur ce point que le potentiel du Maroc apparaît particulièrement important puisqu’il dispose déjà d’une expérience dans la constitution d’écosystèmes industriels et de réseaux de fournisseurs. La question est désormais de savoir dans quelle mesure ces réseaux peuvent être prolongés au-delà de l’Europe et articulés avec des partenaires africains.
Les chaînes de valeur régionales restent embryonnaires
Le défi dépasse cependant le seul cas marocain. La Banque mondiale constate que les chaînes de valeur régionales africaines restent encore peu développées. Les échanges de biens intermédiaires entre pays africains ne représentent qu’environ 3% de la participation totale du continent aux chaînes de valeur mondiales. À titre de comparaison, cette proportion atteint 26% en Amérique latine et dans les Caraïbes et dépasse 40% en Asie de l’Est et dans le Pacifique.
Cette faiblesse limite la capacité des économies africaines à tirer pleinement profit de leur marché continental. Une chaîne de valeur industrielle suppose en effet que les entreprises puissent importer, transformer, assembler et réexporter des composants à des coûts suffisamment compétitifs. Or plusieurs obstacles continuent de freiner cette dynamique.
La logistique constitue l’un des principaux points de blocage. Les coûts de transport, les insuffisances des infrastructures et l’efficacité variable des services logistiques compliquent les échanges entre pays africains. À cela s’ajoutent la diversité des normes, la fragmentation des marchés, les coûts commerciaux et la difficulté à atteindre des volumes de production suffisamment importants.
Ces contraintes expliquent en partie pourquoi les investissements industriels continuent souvent de privilégier des chaînes tournées vers les marchés extérieurs, notamment européens, plutôt que des réseaux de production strictement africains.
Le rapport souligne par ailleurs la forte concentration du commerce intra-africain autour de quelques grandes économies. L’Afrique du Sud représente à elle seule 24% des exportations intra-africaines, suivie du Nigeria avec 11%. À eux deux, ces pays concentrent ainsi plus du tiers des exportations africaines destinées au continent.
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Du commerce à la production
Pour le Maroc, le message du rapport est donc double. D’un côté, le pays dispose désormais d’une base industrielle qui le distingue d’une grande partie des économies africaines. De l’autre, cette base reste davantage connectée aux chaînes de production européennes qu’à celles du continent.
L’enjeu consiste dès lors à transformer la présence commerciale et les investissements marocains en Afrique en véritables liens productifs. Cela pourrait passer par le développement de partenariats industriels, l’implantation de fournisseurs dans plusieurs pays africains et la constitution de chaînes de production réparties entre différentes économies du continent, préconisent les auteurs du rapport.
La chimie offre déjà un exemple de cette possibilité. La Banque mondiale estime à environ 2,7 milliards de dollars par an, sur la période 2015-2019, la valeur des échanges liés aux chaînes de valeur régionales dans les produits chimiques manufacturés. Ces échanges sont notamment alimentés par les exportations de plastiques, d’engrais et d’autres produits chimiques provenant de pays comme l’Égypte, le Maroc et l’Afrique du Sud.
Les industries chimiques, les produits alimentaires transformés et, dans une certaine mesure, les équipements de transport apparaissent ainsi comme des secteurs particulièrement propices au développement de chaînes de valeur régionales. Ils combinent une demande continentale importante avec des possibilités de transformation locale.
Pour le Maroc, cette perspective pourrait ouvrir un nouveau chapitre de sa stratégie industrielle. Après avoir construit une partie importante de sa compétitivité autour de sa proximité avec l’Europe, il dispose désormais d’une opportunité pour valoriser cette expérience sur un marché africain en croissance.
La difficulté sera néanmoins de dépasser une logique de simple exportation vers le continent. La constitution de chaînes de valeur africaines suppose des investissements durables, des infrastructures adaptées, des normes davantage harmonisées et une réduction des coûts liés au commerce régional.
Le diagnostic de la Banque mondiale dessine ainsi une forme de paradoxe pour le Maroc ; le pays compte parmi les économies africaines les mieux insérées dans certaines chaînes de valeur industrielles mondiales, mais cette insertion reste largement européenne. Or, les capacités accumulées dans l’automobile, l’aéronautique, la chimie, les machines ou la pharmacie pourraient lui permettre de jouer un rôle plus important dans la construction de chaînes de production africaines.
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