Arnaud Blasquez Publié le 26/08/26 à 10:16
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Dollar pour dollar

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Vendredi 21 août, peu avant minuit, le premier ministre canadien Mark Carney quitte la table. Depuis des semaines, Ottawa négociait pour préserver un accès déjà garanti par l’ACEUM, l’accord de libre-échange renégocié par Trump lui-même en 2020. Autrement dit, le Canada négociait pour conserver ce qu’un traité lui garantissait déjà. Devant le refus canadien, le 22 à 00h01, des droits de 50% frappent 20 milliards de dollars de produits canadiens. Ottawa annonce une riposte « au dollar près » pour le 8 septembre et, ce lundi, Trump menace déjà voitures, camions et acier de 50% supplémentaires au 1ᵉʳ janvier. Cette fois, le Canada cesse surtout de payer pour négocier l’existant.

Ce qui a fait rompre Carney n’était même plus tarifaire. Washington avait ajouté au dernier moment une clause limitant la capacité du Canada à signer d’autres accords ainsi que des exigences touchant à la langue française et à la culture québécoise. « Les Américains demandaient trop et offraient trop peu », a résumé Carney. Interdire à un allié de choisir ses partenaires ne relève plus du commerce, c’est un contrat d’exclusivité déguisé en accord tarifaire.

La mauvaise foi américaine

Les 50% du 22 août s’appuient sur la Section 338 du Tariff Act de 1930, un texte de l’ère Smoot-Hawley qu’aucun président n’avait encore utilisé pour imposer des droits de douane. Les griefs invoqués par Washington ont pourtant quelque chose de circulaire. Le retrait des alcools américains des magasins provinciaux et les surtaxes canadiennes sur les véhicules répondaient déjà aux mesures punitives américaines de 2025. Washington sanctionne donc le Canada pour avoir refusé de subir sans réagir.

Quant au déficit commercial régulièrement brandi par Trump, il provient largement du pétrole brut lourd canadien utilisé par les raffineries américaines. Sans lui, les États-Unis afficheraient même un excédent commercial avec leur voisin. En février, la Cour suprême avait déjà invalidé une précédente architecture tarifaire et ouvert la voie au remboursement de 165 milliards de dollars : le texte change, pas la méthode.

Ce qui est frappant, c’est que pour une soixantaine de pays, Washington a construit un régime tarifaire commun. Pour son voisin, allié de l’OTAN et partenaire de libre-échange depuis 1989, il a ressuscité une disposition dormante et poussé le taux au maximum légal. Ce n’est pas une erreur de ciblage. Trump frappe ses alliés parce qu’ils sont frappables. La sanction mesure moins l’hostilité que la vulnérabilité.

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Savoir dire stop

Carney n’est pas devenu héroïque puisque 70% des exportations canadiennes dépendent encore du marché américain. Mais la dépendance n’est pas totalement à sens unique. Le Canada est le premier client des automobiles américaines et Washington avait lui-même pris soin d’épargner de sa première salve le pétrole, l’électricité, la potasse et les véhicules finis dont son économie dépend. L’Ontario menace désormais d’ajouter électricité et minerais critiques à la riposte. Dans une économie aussi intégrée, même l’asymétrie a ses limites.

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L’Europe, elle, avait choisi l’autre calcul. À Turnberry, le 27 juillet 2025, Ursula von der Leyen acceptait un plafond américain de 15%, l’ouverture du marché européen aux produits industriels américains et 600 milliards de dollars d’investissements promis à l’économie américaine. L’idée était simple : concéder aujourd’hui pour acheter de la stabilité demain. Mais onze mois après la signature, Trump menaçait déjà de 100% de droits les pays qui imposeraient une taxe numérique aux groupes américains. Là où Carney vient de conclure que le prix demandé dépassait la valeur de la garantie, l’Europe continue encore de payer pour une garantie qui change au gré des rapports de force. La concession n’avait pas acheté la paix, seulement du temps.

Les Européens objecteront qu’ils sont 27, qu’ils ont la Russie à leurs frontières et dépendent encore des États-Unis pour leur sécurité. C’est vrai. Mais ce chantage ne cessera pas tant qu’il fonctionne. En 1982, Reagan avait étendu ses sanctions contre le gazoduc sibérien aux entreprises européennes. Londres, Paris, Bonn et Rome avaient refusé cette extraterritorialité, et Paris avait ordonné à ses industriels d’honorer leurs contrats. Reagan leva les sanctions en novembre. Le blocage collectif fonctionne, à condition d’en assumer le coût à plusieurs. Ce qui manque aux Européens n’est pas le moyen. C’est la décision.

Ottawa vient, lui, d’admettre qu’une époque se termine : celle où céder permettait encore d’acheter de la prévisibilité. Désormais, le Canada répond dollar pour dollar. L’Europe continue de payer en euros pour repousser l’échéance, comme si quelques concessions supplémentaires pouvaient encore stabiliser une relation qui ne l’est plus. À force d’acheter du temps, elle finira surtout par en manquer. Alors il lui faudra, à elle aussi, apprendre une autre conversion : euro pour dollar.

Chaos commercial

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