Cover chronique METRONOME
Hafid El Jaï Publié le 31/08/26 à 10:58
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Pauvre de nous

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Depuis 8h ce matin et jusqu’au 9 septembre à midi, les candidats peuvent déposer leurs dossiers en vue des élections législatives du 23 septembre prochain. La campagne officielle démarre le 10 septembre pour prendre fin la veille du scrutin à minuit. Cependant, il n’y a rien à espérer de cette campagne en matière de débat d’idées puisqu’on assiste déjà, en cette période de précampagne électorale, à des échanges pour le moins pathétiques.

Etonnament, les partis de tous bords se mettent en scène comme opposition. Le ton monte, les critiques se multiplient, les postures se durcissent. Un pays entier assiste à ce numéro. Une technique de production de l’adversaire basée sur la fabrication du conflit, la mise en circulation d’une parole qui se veut pure parce qu’elle se prétend hors du pouvoir. L’opposition fonctionne ici comme une position stratégique temporaire, une modalité du dedans.

Tous, en silence, espèrent la majorité. A la fin du scrutin, le costume de l’opposition est retiré. Un réajustement de positions dans le champ, voilà ce qui se joue, pas un basculement de convictions. L’habitus politique consiste précisément à savoir passer, sans rupture apparente, de la posture critique à la posture gestionnaire.

Avant le vote, les programmes sont relégués au second plan mais les promesses fusent de partout. La distinction n’est pas rhétorique. Une promesse engage une voix. Un programme engage une gouvernance. Le premier se dit dans l’espace d’un meeting, là où la parole circule comme séduction. Le second se prouve, là où la décision s’exerce. Un débat d’idées ? Rien de tel. Une économie de la promesse s’installe, un dispositif de capture des sujets électoraux.

Pour l’écrasante majorité du personnel politique, la chasse au siège de député ou au fauteuil de ministre n’est pas motivée par l’intérêt public. La députation ou le portefeuille ministériel demeurent la voie la plus rapide vers la conversion du capital politique en capital économique personnel. On se bat pour l’accès : accès aux ressources, aux réseaux, aux rentes, aux positions d’où l’on peut redistribuer, contrôler, surveiller. Au-delà de la fonction, un nœud se noue : un point d’intensification des relations de force.

Les biographies, elles, sont souvent des fictions administratives. CVs gonflés, diplômes suggérés jamais vérifiés, expériences citées sans preuve. On appelle cela une carrière. Une technique de soi, en réalité, destinée à produire un sujet légitime, un individu dont le passé reconstitué justifie la position présente. Un instrument de validation dans le régime de vérité du champ politique, davantage qu’un récit de vie.

Le calendrier électoral présente un double visage. Avant la campagne, l’hostilité ostentatoire. Après, l’embrassade et l’hypocrisie mêlées. Le conflit pré-électoral produit de la vérité. La collusion post-électorale la gère. Les deux moments appartiennent au même dispositif. Entre ces adversaires du dimanche circule un silence complice. Ils détiennent des dossiers les uns sur les autres. Ils se connaissent mieux qu’ils ne connaissent leurs propres enfants. Cette proximité a un prix, et ce prix se négocie loin des électeurs, dans l’espace restreint où circulent les dettes, les menaces, les trêves. Ce silence tient lieu de stratégie : il maintient l’équilibre des forces.

L’échange RNI-PAM résume la technique. Le président de la Chambre des représentants, membre du bureau politique du parti de la colombe et candidat à Tétouan parle de terreur dans une réunion censée être à huis clos : des élus que l’on cherche à débaucher par la pression plutôt que par le programme. L’accusation vise un procédé, non une idée. Elle décrit un rapport de force qui s’exerce sur les personnes, jamais sur les projets – l’ironie voulant que le président actuel du parti doive lui-même sa position à une trajectoire de transhumance similaire depuis le parti accusé.

Le parti du tracteur a répondu dans une rencontre de communication avec les militants par la voix du ministre délégué au Budget, nouveau membre de son bureau politique et non candidat aux législatives ni à Berkane ni ailleurs. Ce dernier a contre–attaqué par un grief, qualifiant l’allié d’hier, adversaire d’aujourd’hui, de terroriste en évoquant la frustration née autour des « fraqchiyas », le prix des viandes rouges, la colère des familles. Il en parle comme un spectateur, comme s’il n’avait aucune part de responsabilité dans tout cela alors qu’il avait validé et défendu l’aide destinée au secteur. L’esquive est nette. Un mot contre un autre mot.

Le RNI et le PAM avancent vers la rampe de lancement électorale à couteaux tirés. Le prochain Conseil de gouvernement se tiendra sous cette tension à peine voilée. Deux formations censées gérer un exécutif toujours en place, incapables de s’accorder sur qui a tort en premier – le fonctionnement ordinaire d’un champ où la gestion des affaires publiques se produit et se reproduit à travers la mise en scène du conflit et la gestion de la collusion. Cette mécanique-là, précisément, produit ses diplômés. Certains ont lu un manuel de deux pages : « Devenir ministre en une nuit ». Faux témoignages validés, consciences achetées : la méthode tient en deux lignes. Pauvre de nous.

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