Le 12 juin prochain, SpaceX devrait entrer en bourse lors de ce qui s’annonce comme la plus grande introduction de l’histoire, environ deux fois et demie le record de Saudi Aramco. Une valorisation de 1.750 milliards de dollars, supérieure au PIB de 93% des États de la planète. Il s’agit là de l’émergence d’entreprises devenues si puissantes qu’elles rivalisent désormais avec les nations elles-mêmes. Plus encore, cette IPO ne porterait que sur environ 5% du capital. Et sur les 75 milliards de dollars levés, près de 78% seraient déjà pré-alloués à des investisseurs historiques, fournisseurs et partenaires. Une entrée en bourse qui distribue d’abord le pouvoir avant même d’ouvrir le marché. Un détail qui en dit long sur la manière dont se distribue désormais le pouvoir économique.
Un récit américain
L’histoire de la réussite de SpaceX trouve son commencement dans un échec. Le 1ᵉʳ février 2003, la navette Columbia explose lors de son retour dans l’atmosphère, emportant sept astronautes. Quelques mois plus tard, George W. Bush décide de retirer progressivement la NASA du transport orbital et d’ouvrir le secteur au privé. Les États-Unis externalisent une fonction stratégique qu’ils considéraient jusque-là comme régalienne. SpaceX a tout juste 2 ans, et va profiter à fond de cette décision.
Pendant des années, l’entreprise prospère grâce aux contrats publics, aux commandes gouvernementales et aux milliards injectés par l’État fédéral. Puis elle finit par devenir indispensable à ce même État. En 2020, après neuf années de dépendance aux capsules russes Soyouz, c’est SpaceX qui redonne aux Américains un accès autonome à l’espace.
La genèse de cette success story débute en 2001. À l’époque, Elon Musk, 30 ans, qui vient de vendre PayPal à eBay pour 1,5 milliard de dollars (dont il touchera 180 millions), nourrit l’ambition de relancer l’intérêt du public pour l’exploration spatiale. Son projet, baptisé Mars Oasis, consiste à envoyer une petite serre expérimentale sur Mars. Pour cela, il cherche une fusée bon marché et se tourne vers d’anciens missiles soviétiques reconvertis. Mais les ingénieurs russes se moquent ouvertement de ce jeune entrepreneur venu leur acheter leurs vieux lanceurs. L’un d’eux crache littéralement sur ses pieds et le surnomme « le petit garçon ». Dans l’avion du retour, humilié, Musk ouvre son ordinateur, refait les calculs et découvre que les matières premières ne représentent qu’une infime partie du coût d’une fusée. Il décide alors de construire la sienne.
25 ans plus tard, son entreprise contrôle plus de la moitié des satellites actifs en orbite, assure une partie des communications militaires occidentales via Starlink et s’apprête à lever jusqu’à 75 milliards de dollars supplémentaires.
Un conglomérat technologique sous emprise
Aujourd’hui, SpaceX n’est déjà plus seulement une entreprise spatiale. Avec Starlink, xAI, les infrastructures de calcul, les ambitions martiennes et les télécommunications mondiales, Musk construit progressivement un conglomérat d’infrastructures technologiques interdépendantes. L’opération boursière ne vise plus seulement à financer des fusées. Elle finance l’ambition de devenir un acteur incontournable de l’accès à l’espace, de l’intelligence artificielle, des communications et demain peut-être de l’expansion humaine hors de la Terre. Surtout, malgré son entrée en bourse, Musk gardera plus de 85% des droits de vote. Un système qu’il maîtrise parfaitement (Tesla) et que les marchés entretiennent eux-mêmes, en misant davantage sur sa personne, son historique et sa capacité à « réussir l’improbable » que sur des modèles d’évaluation classiques fondés sur des données tangibles.
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Cette architecture de contrôle s’accompagne d’une rémunération sans équivalent dans l’histoire économique. Chez Tesla, le package de 2018 lui a déjà rapporté plus de 56 milliards de dollars. Celui négocié en 2025 pourrait atteindre jusqu’à 1.000 milliards supplémentaires, tandis que SpaceX ajoute un nouveau plan de rémunération pouvant aller jusqu’à 760 milliards, adossé à des objectifs industriels et même civilisationnels d’installation de colonie sur Mars. Cela place Musk sur une trajectoire théorique de premier trillionnaire de l’histoire, lui conférant un levier de pouvoir structurel, sans mandat, qui dépasse celui de nombreux États.
Un pouvoir sans mandat
Et il n’est plus un cas isolé. À la mi-mai 2026, Nvidia valait davantage que le PIB cumulé des 19 plus petites économies de l’Union européenne (5.700 Mds$ de capitalisation). Les cinq plus grandes entreprises américaines représentent désormais plus de 20.000 milliards de dollars de capitalisation, davantage que l’économie chinoise annuelle. Jensen Huang, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Sam Altman, Dario Amodei ou Peter Thiel contrôlent des infrastructures qui déterminent l’accès à l’information, à l’intelligence artificielle, aux réseaux sociaux, à la défense ou au cloud mondial. Aucun n’a reçu le moindre mandat populaire. Leur légitimité provient uniquement des marchés financiers et de leur capacité à créer des entreprises devenues indispensables au fonctionnement quotidien des États, des économies et des sociétés, sans contre-pouvoir équivalent à leur échelle de puissance.
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Leur point commun : un rapport à la politique adaptable en fonction des intérêts. À l’automne dernier, lorsque Donald Trump a reçu à Mar-a-Lago les grands patrons de la tech, les convictions ont semblé soudainement devenir secondaires. Les alliances changent. Les principes aussi. Ces hommes ne servent aucune idéologie. Ils servent leurs intérêts. Le pouvoir politique, ils vont simplement le chercher là où il se trouve.
Sans céder à l’affolement, cette concentration de puissance privée résonne désormais avec des récits de la science-fiction populaire. Dans Neuromancer de William Gibson, les multinationales remplacent progressivement les États, jusqu’à rendre les gouvernements presque décoratifs. Dans 1984 de George Orwell, le contrôle ne passe plus seulement par la force mais par l’information et sa manipulation, une logique qui trouve un écho contemporain dans des entreprises comme Palantir, au cœur des systèmes de renseignement et d’analyse de données utilisés par plusieurs armées et gouvernements. Dans RoboCop de Paul Verhoeven, la ville elle-même est rachetée par une entreprise privée, Omni consumer products (OCP), qui finit par contrôler la police et les institutions publiques. Et dans Fondation d’Isaac Asimov, la dépendance technologique devient une arme géopolitique où le contrôle des infrastructures (énergie, communication, savoir) finit par peser davantage que la puissance militaire elle-même. Quatre récits différents qui nous expliquent que lorsque la puissance économique devient dominante, elle tend à absorber des fonctions autrefois régaliennes.
Depuis trois siècles, la concentration du pouvoir politique a été combattue, pensée et encadrée, dans la lignée de Montesquieu et de De l’esprit des lois (1748). Constitutions, élections, séparation des pouvoirs : autant de mécanismes inventés pour limiter l’arbitraire. Aujourd’hui, souvent avec l’aval et le soutien financier des États, nous acceptons qu’une poignée d’acteurs influence l’information, la guerre, l’énergie, l’espace ou l’intelligence artificielle sans aucun mandat populaire, sinon celui des marchés et des puissants de Wall Street. L’entrée en bourse historique de SpaceX ne symbolise donc peut-être pas seulement l’avènement d’une entreprise hors norme. Elle pourrait marquer l’entrée dans une époque où les nouveaux empereurs ne sont plus élus, mais adoubés par la finance.
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