Dix jours après l’accord avec le Mercosur, l’Union européenne et l’Inde ont signé un accord de libre-échange d’une ampleur inédite. Après des décennies de pourparlers, les grandes puissances commerciales accélèrent, réorganisent et redessinent leurs partenariats pour ne pas se retrouver piégées par la vague de droits de douane et de coercition commerciale impulsée depuis Washington. Rester figé, accroché aux routines héritées de l’après-guerre, équivaut à se condamner.
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Face à cette brutalité, les acteurs économiques n’ont plus le luxe de l’attente. Mercosur et UE-Inde, conclus en deux semaines après plus de vingt ans de discussions, montrent que les alliances construites depuis l’après-guerre ne sont plus automatiques. Quand la contrainte devient existentielle, la résilience prend la forme d’un instinct de survie. L’on anticipe, ou l’on s’adapte dans l’urgence.
« Nous avons conclu l’accord de tous les accords », s’est félicité Narendra Modi. L’UE-Inde, c’est près de 2 milliards de personnes, une zone pesant 25% du commerce mondial et un pari sur une Inde promise à 8% de croissance et au rang de quatrième économie mondiale, devant le Japon. Les taxes sur les automobiles européennes s’effondrent de 110% à 10%, celles sur le vin passent de 150% à 20%, tandis que les produits agroalimentaires locaux bénéficient de réductions drastiques. Dans l’autre sens, ce sont les importations de machinerie et d’électronique, ainsi que les produits chimiques et notamment pharmaceutiques qui vont en bénéficier. En volume, cet accord se positionne comme le plus vaste jamais conclu par l’Union européenne, dépassant largement le Mercosur, le CETA avec le Canada ou le JEFTA avec le Japon. Un accord également étendu aux services, à la mobilité des travailleurs qualifiés et aux étudiants.
Il faut dire que les motivations convergent. L’Europe cherche à se protéger de la concurrence chinoise et de la guerre commerciale américaine. L’Inde, longtemps protectionniste, subit les pressions et sanctions américaines liées à ses achats massifs de pétrole russe qui financent la guerre en Ukraine et à ses relations avec l’Iran. Elle cherche donc à diversifier ses débouchés.
Flexibilité et résilience nécessaires
L’accord UE-Inde n’est certainement pas un mariage de valeurs, mais un pacte de protection mutuelle, quitte à assumer ses paradoxes. En signant avec New Delhi, l’Europe consolide indirectement un client stratégique du pétrole russe. Voilà toute l’ambiguïté du moment. On n’est plus tenu d’être cohérent sur tous les fronts, quand les menaces se multiplient, l’arbitrage l’emporte sur le dogme.
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Et cette logique dépasse largement le cas européen. Le commerce mondial ne s’est pas figé dans l’attente des décisions américaines. La Chine, frappée par les droits de douane, a redéployé ses flux et enregistré un excédent commercial record en 2025. Proche de 1.200 milliards de dollars en 2025, il a été obtenu en diversifiant massivement : +25,8% vers l’Afrique, +13,4% vers l’ASEAN, +8,4% vers l’Union européenne. La Russie, elle, résiste aux sanctions occidentales depuis quatre ans, même si son économie montre désormais des signes d’essoufflement avec une croissance qui ralentit et une inflation galopante. Mais ces quatre années de tenue démontrent que même des sanctions massives peinent à faire plier une économie déterminée à survivre.
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Ce réalignement met à l’épreuve la stratégie américaine. Forcer la relocalisation et l’alignement des alliés peut fonctionner à court terme, mais cela suppose une conformité politique durable difficilement compatible avec les coups de sang et l’imprévisibilité du président américain. En s’adaptant aussi vite, les économies démontrent que les alliances d’hier deviennent des choix tactiques, renégociables et réversibles.
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Plus de soixante-dix ans de multilatéralisme ne disparaîtront pas en un mandat. Mark Carney, premier ministre canadien, l’a rappelé dans un discours qui a fait grincer des dents à Washington, appelant les puissances intermédiaires à s’organiser face à la rivalité des géants, tout en posant les bases de nouveaux accords, y compris avec la Chine. Les économies veulent subsister par elles-mêmes, sans se placer sous la dépendance exclusive d’un acteur dominant.
Le monde est vaste. Il serait illusoire de penser qu’un acteur reste incontournable, même s’il dispose d’une avance quasi-monopolistique sur certains sujets. Défense, monnaie, numérique, santé, énergie, la souveraineté redevient une priorité stratégique. Les alliances d’aujourd’hui répondent à des contraintes immédiates, pas à des fidélités gravées dans le marbre. Et dans ce nouvel équilibre mouvant, chacun choisira, non la meilleure option, mais la moins mauvaise. Bâtir une stratégie unique sur des alliances perçues comme stables serait une erreur, même si elle permettrait les plus grands gains de croissance.
Le grand réalignement est en marche.
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