Les images ont fait le tour du monde. En pleine nuit, une opération américaine éclair au cœur de Caracas, décrite étape par étape par l’état-major, a conduit à l’arrestation de Nicolás Maduro, extrait de son palais comme on saisit un fugitif, à 3h du matin. Donald Trump a aussitôt scellé la séquence en publiant la photo du président vénézuélien en survêtement, une humiliation visuelle autant qu’un message politique. La souveraineté des États n’est plus un sanctuaire. Une démonstration de force soigneusement théâtralisée, enterrant pour de bon le sobriquet moqueur de TACO (« Trump always chicken out ») qui lui collait à la peau depuis mai 2025, et à lui substituer un message autrement plus brutal : FAFO (« fuck around and find out »), poliment traduit par « teste-moi et tu verras ».
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Passées les justifications officielles de lutte contre le narco-terrorisme, alors même que moins de 8% de la cocaïne andine transiterait par le Venezuela, le discours de Trump est limpide. Le Venezuela concentre près de 17% des réserves mondiales de pétrole, soit l’équivalent d’une décennie de consommation mondiale… pour moins de 1% de la production annuelle. Un paradoxe économique, mais un symbole hautement stratégique. Washington promet déjà des milliards d’investissements américains. À prix constant, ces réserves représentent pourtant moins de 70% du PIB des États-Unis, qui demeure premier producteur mondial. Autrement dit, ce n’est pas une nécessité vitale, mais un choix politique afin de verrouiller l’accès à l’or noir, aux énergies et autres ressources naturelles. Quant aux espoirs d’une transition climatique guidée par la volonté politique, ils viennent de prendre un sérieux coup de froid.
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Changement d’époque
Au-delà des ressources en jeu, c’est une vision du monde qui se déploie. Les États-Unis renouent ouvertement avec la doctrine Monroe : l’hémisphère occidental comme chasse gardée. L’empressement de Trump à évoquer le Groenland n’a surpris que ceux qui s’accrochent encore à la diplomatie du siècle dernier. Le département d’État américain l’a d’ailleurs affiché : « This is our hemisphere », photo de Trump à l’appui, de l’Atlantique au Pacifique, Groenland inclus, il faut comprendre. Un signal évident adressé à Pékin, soutien du régime Maduro et à tous ceux qui pensaient les règles intangibles.
Cette vision impérialiste post-morale, assumée par la première puissance mondiale, risque de faire école. La Russie, nostalgique de son empire soviétique, y trouve une validation implicite de sa politique d’influence et de conquête. La Chine, elle, avance méthodiquement. Mer de Chine méridionale, revendications historiques, pressions régionales… bref, Pékin teste les lignes. Taïwan reste le point de bascule. Considérée comme une province rebelle depuis 1945, reconnue seulement par une poignée d’États, l’île ne tient que par la volonté américaine de contenir l’influence de la Chine et de sécuriser un acteur clé des semi-conducteurs. L’onde de choc s’étend déjà en Asie du Sud-Est. La Corée du Sud l’a compris. Alliée militaire des États-Unis depuis 1953, elle ménage désormais Pékin. La visite de Lee Jae-myung à Xi Jinping qui l’a invité à faire les « bons choix stratégiques » illustre ce rééquilibrage prudent, révélateur d’un monde où l’alignement n’est plus automatique.
Le globe se réorganise ainsi autour de grands ensembles d’influence. D’un côté, les Amériques élargies, avec l’Australie et le Japon sous l’ombrelle américaine. De l’autre, l’Europe de l’Ouest, fragilisée. À l’Est, l’ex-espace soviétique dominé par Moscou. En Asie du sud-est, une sphère sino-centrée. Les puissances émergentes, Inde et Brésil en tête, devront choisir, souvent à l’échelle régionale. Pour l’Europe, le réveil est douloureux. Le multilatéralisme en vigueur jusqu’à présent lui a permis de prospérer malgré le manque de ressources, un déclin démographique et sa dépendance stratégique envers l’OTAN. Aujourd’hui, le droit international s’effrite, miné par des institutions faibles et le discrédit du double standard occidental. En condamnant les crimes de Poutine en Ukraine mais pas ceux de Netanyahou à Gaza, l’Europe a affaibli tout discours vertueux. En fermant les yeux sur l’unilatéralisme américain pour préserver le soutien à l’Ukraine, l’Europe s’expose : dans un monde régi par la loi du plus fort, elle pèse peu.
L’heure est à la lucidité. Le changement sera rapide, brutal. Une fois les zones d’influence stabilisées, un nouveau terrain attisera les appétits… l’Afrique ! Sa démographie, 1,5 milliard aujourd’hui, 2,5 milliards en 2050, ses ressources naturelles et sa fragmentation diplomatique en font une cible évidente. L’épisode nigérian en offre déjà une illustration : sollicitant initialement l’aide française, Abuja a dû composer avec une intervention américaine acceptée sous contrainte, tout en rappelant publiquement les limites imposées à toute atteinte à sa souveraineté. Sous couvert de sécurité, l’ancien monde s’efface.
Ceux qui refusent de le reconnaitre risquent d’avoir les yeux qui piquent au réveil.
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