2030, le risque caché du BTP

Les grands chantiers marocains disposent d’une visibilité historique. Le risque le moins visible se trouve plus bas dans la chaîne. Un sous-traitant peut être rentable, gagner de nouveaux marchés et manquer pourtant de trésorerie avant d’être payé. À l’approche de 2030, ce risque mérite d’être traité comme un risque d’infrastructure.

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Tribune

Gabriel Gervais

Etudiant à l’ESSEC Business School

Temps de lecture : Publié le 02/09/2026 à 12:23
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Le Maroc entre dans un cycle d’investissement exceptionnel. Stades, aéroports, routes, rail, ouvrages hydrauliques et équipements urbains se superposent aux projets industriels déjà engagés. Pour les grands groupes cotés du BTP, la visibilité commerciale est spectaculaire. À fin mars 2026, les carnets de commandes cumulés de SGTM, TGCC et Jet Contractors dépassaient 77 milliards de dirhams.

Cette profondeur du carnet est une force. Elle crée aussi un besoin de financement considérable. Construire plus vite signifie acheter davantage de matériaux, mobiliser des équipes, avancer des dépenses de chantier, obtenir des garanties et attendre la certification des travaux avant encaissement. Chez les grands groupes, le sujet apparaît déjà dans l’analyse financière. Chez les sous-traitants, il peut devenir existentiel.

Un chantier peut être rentable et consommer du cash

Le mécanisme est simple. Une entreprise réalise des travaux en janvier. Elle paie ses salariés, ses fournisseurs et ses loyers d’équipement immédiatement. Le maître d’ouvrage ou l’entreprise principale vérifie ensuite l’avancement, valide une situation de travaux puis paie selon le calendrier contractuel. Entre la dépense et l’encaissement, plusieurs semaines ou plusieurs mois peuvent s’écouler.

Comptablement, l’entreprise peut afficher un chiffre d’affaires et une marge. Financièrement, elle a besoin de cash. Plus son activité accélère, plus ce besoin en fonds de roulement peut augmenter. La croissance devient alors un risque de liquidité.

Le problème est accentué par les retenues de garantie et les cautions. Une partie du prix peut rester bloquée jusqu’à la réception. Une banque peut immobiliser une ligne pour émettre une garantie de bonne exécution. Le même bilan doit donc financer le chantier, supporter le délai de paiement et fournir des garanties au donneur d’ordre.

2030 concentre les besoins dans le temps

Le Maroc connaît régulièrement de grands programmes d’investissement. La particularité du cycle actuel est la simultanéité. Plusieurs infrastructures doivent être livrées dans des fenêtres relativement rapprochées. Le risque n’est donc pas seulement le coût total des projets. Il est la quantité de trésorerie que l’ensemble de la chaîne doit mobiliser au même moment.

Cette concentration peut créer un effet d’éviction au sein même du secteur privé. Les entreprises les plus solides obtiennent les lignes bancaires, les garanties et les avances nécessaires. Les sous-traitants plus petits se financent plus cher, réduisent leur marge ou renoncent à des marchés. Une politique d’infrastructure ambitieuse peut ainsi buter non sur le financement du maître d’ouvrage, mais sur le bilan du fournisseur de deuxième ou troisième rang.

Les délais de paiement sont devenus un sujet de politique économique

Le Maroc a déjà renforcé son dispositif de suivi et de sanction des délais de paiement. L’Observatoire des délais de paiement publie désormais régulièrement la situation des établissements et entreprises publics. Cette transparence est essentielle. Pour le cycle 2030, elle devrait être complétée par une lecture sectorielle du cash de chantier.

Le bon indicateur n’est pas seulement le délai contractuel. Il faut mesurer le temps réel entre l’exécution, la validation de la situation de travaux et le paiement. Un sous-traitant ne peut pas financer une facture tant qu’elle n’est pas reconnue. Un retard de certification peut donc être aussi coûteux qu’un retard de paiement.

Financer la facture plutôt que seulement l’entreprise

Les banques disposent d’une piste concrète. Lorsqu’un donneur d’ordre solvable a validé une créance, le risque économique n’est plus exactement celui du sous-traitant. Il devient en partie celui du payeur. L’affacturage, l’escompte de factures et le reverse factoring permettent de transformer une créance validée en trésorerie avant son échéance.

Le reverse factoring est particulièrement adapté aux grands chantiers. Le donneur d’ordre confirme la facture sur une plateforme. Une banque paie le fournisseur plus tôt, avec un coût qui peut refléter la qualité de crédit du grand acheteur. Le donneur d’ordre règle ensuite la banque à l’échéance. Le fournisseur gagne en liquidité sans multiplier les crédits de trésorerie classiques.

Pour fonctionner à grande échelle, le système exige des données fiables. Les situations de travaux doivent être numérisées, les validations horodatées et les créances ne doivent pas pouvoir être financées plusieurs fois. L’infrastructure numérique de paiement devient alors une infrastructure de financement.

Les garanties méritent un traitement spécifique

Le second chantier concerne les cautions. Une PME compétente peut disposer d’un carnet solide et ne plus avoir de capacité bancaire disponible parce que ses lignes sont absorbées par des garanties de soumission, d’avance ou de bonne exécution. Ce goulot d’étranglement n’apparaît pas toujours dans le volume de crédit distribué.

Des mécanismes de partage de risque pourraient cibler ces garanties pour les entreprises dont la performance technique est démontrée. L’objectif ne serait pas de garantir les marges ou de protéger des entreprises mal gérées. Il serait d’éviter qu’un chantier prioritaire soit ralenti parce qu’un sous-traitant qualifié ne peut plus émettre une caution supplémentaire.

Le risque de trésorerie doit remonter jusqu’au maître d’ouvrage

La gestion du risque projet s’arrête souvent au titulaire principal. À l’horizon 2030, elle devrait descendre d’un niveau. Un maître d’ouvrage a intérêt à savoir si les sous-traitants critiques disposent du fonds de roulement et des garanties nécessaires. Une défaillance en cascade peut retarder un projet même si le groupe principal reste solvable.

Les contrats peuvent intégrer des jalons de paiement plus proches de la réalité du chantier, des avances sécurisées et des procédures rapides de validation. Les entreprises principales peuvent partager leurs prévisions de charge avec les banques. Les pouvoirs publics peuvent suivre la concentration des retards sur les filières sensibles.

Un stress test simple permettrait de rendre ce risque visible. Pour chaque grand programme, les donneurs d’ordre pourraient identifier les sous-traitants critiques, estimer leurs besoins de trésorerie à trois et six mois, puis mesurer leur dépendance aux délais de certification et aux lignes de garantie. Cette information ne devrait pas servir à sélectionner administrativement les entreprises. Elle permettrait plutôt aux banques d’anticiper les pics de financement, aux maîtres d’ouvrage d’ajuster les échéanciers et aux pouvoirs publics de distinguer une tension sectorielle d’une défaillance isolée avant chaque phase critique.

Le Maroc sait financer de grands projets. Le défi des prochaines années sera aussi de financer le temps entre deux paiements. C’est moins visible qu’un stade ou une ligne ferroviaire, mais c’est ce qui permet au ciment, aux câbles, aux études, à la maintenance et aux milliers de sous-traitants d’arriver au chantier au bon moment. La réussite de 2030 se jouera donc aussi dans le besoin en fonds de roulement.

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