Solaire et désert : regards croisés entre la Chine et le Maroc

L’image paraît presque paradoxale : dans une région aride de Chine, d’immenses rangées de panneaux photovoltaïques s’étendent à perte de vue, tandis que des moutons paissent sous les structures métalliques. Là où dominait autrefois un paysage fortement dégradé, de la végétation s’est développée. L’électricité solaire, l’élevage et la restauration écologique semblent ainsi avoir trouvé un terrain commun.

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Tribune

Pr. Mourad Alami

Professeur des Universités Maroc, Allemagne, Chine

Temps de lecture : Publié le 27/08/2026 à 13:08
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Cette expérience mérite l’attention, notamment dans les pays confrontés simultanément à la transition énergétique, à la désertification et à la rareté des ressources en eau. Mais elle mérite surtout d’être étudiée avec prudence. Car entre une expérience réussie dans un environnement donné et sa reproduction ailleurs, il existe des différences fondamentales. Le cas chinois le plus souvent cité est celui de Talatan, dans la province du Qinghai, sur le plateau tibétain. Cette immense base photovoltaïque, située à près de 3.000 mètres d’altitude, constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de développement solaire à grande échelle en Chine. Les chiffres disponibles évoquent plus de 7 millions de panneaux solaires installés sur le site.

Les médias du gouvernement chinois, Xinhua entre autres, affirment que la couverture végétale de Talatan aurait retrouvé environ 80%. Ce chiffre doit toutefois être interprété avec beaucoup de précaution. Une étude publiée en 2025, combinant données satellitaires et observations de terrain, confirme une amélioration substantielle de la végétation dans les zones photovoltaïques. Mais elle mesure des niveaux de couverture bien différents selon les espaces étudiés : sous les panneaux, entre les panneaux et à l’extérieur du parc.

La conclusion scientifique est donc plus nuancée que le récit médiatique chinois. Il existe bien un phénomène de « verdissement », mais celui-ci ne signifie pas nécessairement que le désert s’est transformé en écosystème naturel autonome. Les panneaux participent à la création d’un nouveau microclimat et les interventions humaines jouent également un rôle prépondérant.

L’eau constitue ici un élément déterminant. Une étude récente consacrée aux installations photovoltaïques du plateau Qinghai-Tibet montre que les modifications de la disponibilité en eau jouent un rôle majeur dans la réponse de la végétation. L’eau utilisée notamment pour le nettoyage des panneaux peut contribuer au développement végétal. Autrement dit, le système n’est pas entièrement indépendant des interventions liées à l’exploitation de l’installation.

Les moutons représentent l’autre dimension spectaculaire du modèle. La végétation qui pousse sous les panneaux peut servir de pâturage, tandis que les animaux contribuent à contrôler la croissance de l’herbe susceptible de gêner les installations. L’association photovoltaïque-élevage crée ainsi une forme de coexistence entre production énergétique et activité pastorale. Mais là encore, il serait excessif de considérer cette relation comme automatiquement équilibrée : la charge pastorale, la disponibilité en eau et la nature des sols doivent être contrôlées.

Les recherches consacrées aux installations photovoltaïques chinoises montrent d’ailleurs une grande diversité de résultats. Une étude portant sur quarante centrales photovoltaïques dans les déserts du nord de la Chine a constaté que les installations pouvaient favoriser la végétation, mais que la couverture végétale moyenne restait faible dans certaines régions. Les résultats dépendaient fortement des précipitations, de la nature des sols, des ressources hydriques et des mesures artificielles de restauration. C’est précisément là que l’expérience chinoise devient intéressante pour le Maroc.

Le Maroc possède un potentiel solaire exceptionnel et connaît lui aussi des problèmes de désertification, de dégradation des sols et de stress hydrique. Il serait donc tentant d’importer directement le modèle chinois : installer des panneaux, favoriser la végétation et introduire éventuellement l’élevage sous les infrastructures. Une telle approche mériterait pourtant d’être évitée sous sa forme simpliste. La question pertinente n’est pas : « La Chine l’a-t-elle fait ? » Elle est plutôt : « Dans quelles conditions ce système fonctionne-t-il, et ces conditions existent-elles au Maroc ? »

Le climat, l’altitude, la pluviométrie, la nature des sols, les espèces végétales, les pratiques pastorales et surtout la disponibilité de l’eau diffèrent considérablement. Une technologie identique peut donc produire des résultats écologiques très différents.

Le véritable enseignement chinois réside peut-être moins dans les panneaux eux-mêmes que dans la conception d’un système intégré. L’énergie photovoltaïque peut, dans certaines conditions, être associée à la restauration des sols, à la lutte contre l’érosion et à certaines activités agricoles ou pastorales. Mais chaque projet devrait être précédé d’une étude écologique locale sérieuse et évalué sur plusieurs années. Il ne s’agit donc pas de copier, mais de s’inspirer d’expériences étrangères en les adaptant aux réalités du terrain, après des études préliminaires sérieuses et approfondies. Jamais à la sauvette.

Il serait également souhaitable de distinguer clairement trois objectifs souvent confondus : produire de l’électricité, réduire la désertification et restaurer un écosystème. Ces trois objectifs peuvent être compatibles, mais ils ne sont pas nécessairement identiques.

L’expérience de Talatan ne constitue donc ni une recette universelle ni une simple curiosité purement chinoise. Elle représente plutôt un laboratoire à grande échelle d’une idée appelée à prendre de l’importance : utiliser les infrastructures énergétiques non seulement pour produire de l’électricité, mais aussi pour créer, lorsque les conditions le permettent, des synergies avec les écosystèmes et les activités humaines.

Pour le Maroc, l’intérêt de l’expérience chinoise pourrait ainsi résider moins dans son imitation que dans son étude critique. Dans le domaine de la transition écologique, s’inspirer de l’étranger peut être utile. Copier sans vérifier les conditions locales l’est beaucoup moins.

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