Piraterie numérique et IPTV illégale : le Maroc se dote d’un arsenal juridique renforcé

La loi n° 013.26, modifiant et complétant la législation relative aux droits d’auteur et aux droits voisins, est entrée en vigueur au Maroc à la suite de sa publication au Bulletin officiel n° 7533 du 10 août 2026. Adopté par la Chambre des représentants puis par la Chambre des conseillers, ce texte vient réformer une loi vieille de plus de vingt ans pour l’adapter aux réalités du streaming et de la diffusion numérique, et marque une étape significative dans la lutte contre le piratage audiovisuel au Royaume.

A A A A A

Tribune

Meryem Aanaiber

Docteure en droit privé Enseignante-chercheuse

Temps de lecture : Publié le 31/08/2026 à 11:26
favoris

L’un des apports majeurs du texte est d’introduire, pour la première fois, une définition claire de la notion de piraterie. Celle-ci couvre désormais toute exploitation non autorisée d’une œuvre, d’une prestation ou d’un enregistrement sonore ou audiovisuel, quel que soit le procédé employé, y compris par des moyens numériques ou via Internet. La notion de diffusion radiophonique et télévisuelle a par ailleurs été élargie pour englober l’ensemble des modes de communication au public, qu’ils soient directs ou indirects, filaires ou non filaires, y compris par satellite et par réseaux électroniques.

Si le sigle « IPTV » n’apparaît nulle part dans le texte, la retransmission non autorisée de chaînes de télévision, de compétitions sportives, de films ou d’autres contenus protégés, via des serveurs, des applications ou des plateformes en ligne, entre en principe dans le champ des actes désormais qualifiés de piraterie. Les vendeurs et promoteurs de services IPTV pirates à des fins commerciales se trouvent ainsi exposés à un cadre légal plus explicite quant aux risques associés à leur activité.

Un dispositif à trois piliers

La réforme s’articule autour de trois axes principaux. L’article 61 permet désormais aux ayants droit d’obtenir, par voie judiciaire, des ordonnances de blocage en temps réel visant tout intermédiaire technique en mesure, de par ses fonctions ou ses compétences, de faire cesser une transmission illicite. Les fournisseurs d’accès à Internet et les hébergeurs se retrouvent ainsi en première ligne de ce dispositif, conçu pour permettre une interruption de la diffusion pendant que l’atteinte se produit, notamment dans les cas de streaming en direct.

L’article 60-2 élargit quant à lui les prérogatives des agents assermentés du Bureau marocain du droit d’auteur (BMDA) ainsi que des agents des douanes. Ces derniers bénéficient d’un accès étendu aux locaux, équipements informatiques et véhicules afin d’inspecter, saisir ou copier tout document lié à des infractions présumées.

Ce pouvoir élargi appelle toutefois une réserve : à la différence du blocage prévu à l’article 61, subordonné à une intervention judiciaire, ces perquisitions et saisies peuvent être menées sans autorisation systématique d’un juge. Plusieurs observateurs y voient une zone d’ombre procédurale, l’absence de garde-fou judiciaire préalable laissant en suspens la question des voies de recours ouvertes aux personnes visées.

Le troisième pilier concerne l’alourdissement des sanctions pénales.

Des sanctions renforcées, y compris en cas de récidive

Pour un ensemble d’infractions intentionnelles commises dans un cadre commercial, la loi prévoit des peines allant de deux à six mois d’emprisonnement, assorties d’une amende comprise entre 10.000 et 100.000 dirhams, ou de l’une de ces deux peines seulement. En cas de récidive, dans les conditions fixées par la loi, ces sanctions peuvent être portées à une peine d’emprisonnement d’un à quatre ans et à une amende comprise entre 60.000 et 600.000 dirhams.

Le sport, cible prioritaire du nouveau texte

Le secteur sportif marocain figure parmi les principaux bénéficiaires de cette réforme. La retransmission non autorisée de rencontres et de compétitions sportives via les systèmes IPTV et les plateformes parallèles est désormais expressément visée par le texte, tout comme l’utilisation d’applications piratées, la distribution de services de diffusion illégale, ou encore la commercialisation d’abonnements gratuits ou à prix réduit via des commerces physiques ou des sites Internet. Ces pratiques, longtemps traitées comme de simples dérives techniques tolérées, basculent ainsi clairement dans le champ des infractions pénales.

Sur le plan opérationnel, la loi mise sur la rapidité d’exécution : le blocage direct et immédiat des serveurs pirates, en coordination avec les fournisseurs d’accès à Internet, doit permettre de couper la diffusion dès sa détection. Ce mécanisme s’accompagne de poursuites judiciaires visant non seulement les réseaux de distribution, mais aussi les vendeurs et les promoteurs de ces services illicites, désormais placés sous surveillance juridique accrue.

Ce tournant législatif adresse un signal clair aux utilisateurs et aux revendeurs du streaming sauvage : l’accès gratuit ou non autorisé aux contenus sportifs par des canaux non officiels ne relève plus d’une zone grise mais s’expose désormais à des poursuites, dans un objectif affiché de protection de la propriété intellectuelle et des investissements sportifs et audiovisuels du Royaume.

Un contexte de pressions multiples

Cette réforme intervient alors que le Maroc coorganisera la Coupe du monde 2030, une échéance qui impose des standards stricts en matière de protection des droits de diffusion sportive. Des diffuseurs comme beIN Sports, confrontés de longue date au piratage massif de leurs contenus sportifs, ainsi que des plateformes telles que Netflix, conditionnent en partie leurs investissements à l’existence d’un environnement juridique plus sécurisé. L’objectif affiché par les autorités est de rassurer les ayants droit et de positionner le Royaume comme un marché fiable pour les industries culturelles et numériques.

Une efficacité qui reste à démontrer

Si le texte marque un changement de braquet indéniable sur le plan répressif, plusieurs observateurs soulignent que le piratage s’est profondément installé dans les habitudes de consommation, y compris pour une partie du public qui ne perçoit plus cette pratique comme une transgression. Les réseaux de diffusion illicite se caractérisent par leur capacité à se reconfigurer rapidement (changement de serveurs, de noms de domaine ou de modes de diffusion), ce qui pourrait limiter la portée pratique des nouveaux outils juridiques si ceux-ci ne s’accompagnent pas d’un développement parallèle de l’offre légale, plus accessible et plus attractive pour les consommateurs.

La loi n°013.26 fournit donc un cadre juridique nettement clarifié et des instruments procéduraux renforcés. Reste à savoir si leur mise en œuvre effective permettra d’endiguer un phénomène dont l’ampleur et l’agilité technique constituent, depuis plusieurs années déjà, un défi pour les autorités marocaines.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié aujourd'hui à 09:26On ne joue pas avec le statut du Roi, la question nationale et la dignité patriotique des citoyens MRE ! Réplique à Driss Ajbali 1/5

Dès lors, ayant fait l’objet nommément d’attaques personnelles, il ne s’agit pas pour nous d’alimenter une guerre d’égo. Mais insistons là-dessus dès le départ, la riposte est incontournable, car la thématique et ses enjeux dépassent de très loin la personne. Elles interpellent les droits politiques des citoyens MRE par rapport au Maroc dans leur ensemble et la Jaliya dans sa globalité. Dans les développements qui suivent, notre message s’adresse à la société civile MRE, à l’opinion publique interne, aux organismes…

Par Pr Abdelkrim Belguendouz, Universitaire à Rabat, chercheur en migration
Publié le 24/10Pourquoi le Maroc a besoin d’un ministre de l’IA : ce que les citoyens doivent en attendre

Un citoyen prend une demi-journée pour accomplir une démarche. Il réunit ses documents, se déplace, attend son tour, puis découvre qu’une pièce manque ou qu’un autre service doit intervenir. Il repart avec une nouvelle étape à accomplir. Dans cette situation, la question technologique paraît lointaine. Pourtant, c’est précisément là qu’une politique numérique doit faire ses preuves : dans le temps rendu aux citoyens, la clarté des procédures et la capacité de l’administration à résoudre une demande. Le débat sur la…

Par Dr Imad Rochd, Docteur en sciences de gestion
Publié le 23/10Ils ont consacré leur vie à construire une famille. Que peuvent-ils en attendre lorsqu’ils vieillissent ?

Il fut un temps où ils étaient entièrement absorbés par la construction de leur famille. Ils étaient jeunes, élevaient leurs enfants, payaient les frais de scolarité, faisaient face aux maladies et s’inquiétaient de l’avenir. La vieillesse leur semblait alors bien lointaine. Puis les années ont passé. Les enfants ont grandi, trouvé un emploi, fondé leur propre foyer. Certains se sont installés dans d’autres villes, d’autres sont partis à l’étranger. Pendant ce temps, les parents ont vieilli. Ceux qui, durant des…

Par Badar uz Zaman, Directeur d’une école privée, titulaire d’un Master en science politique
Publié le 22/10Un contrat diesel qui révèle la fracture entre l’Europe et les États-Unis

Pour comprendre la réaction européenne, il faut garder à l’esprit que l’Europe aligne son rythme sur celui des Américains depuis quatre ans pour sanctionner la Russie. Qu’il s’agisse de l’interdiction du pétrole, du diesel, des technologies ou du gel des avoirs, les paquets de sanctions se succèdent sans interruption. La semaine même où Washington annonçait l’assouplissement sur le diesel, l’Union européenne adoptait son vingt-deuxième paquet de sanctions contre environ 1.600 entités et personnes liées à l’industrie de défense russe. À…

Par Zilaoui Mohamed, Chercheur en sciences politiques
Publié le 21/10L’IA a son ministre. Le Maroc doit maintenant avoir son modèle

Les initiatives de transformation numérique et les orientations nationales relatives à l’IA constituent un point de départ. Mais entre l’ambition affichée et les transformations vécues par les citoyens, il reste une distance que seules des politiques cohérentes et des résultats vérifiables permettront de franchir. La question n’est plus seulement de savoir ce que les technologies permettent. Elle est de décider ce que nous voulons qu’elles changent, pour qui et à quelles conditions. Ne pas importer un modèle, construire une méthode…

Par Dr Imad Rochd, Docteur en sciences de gestion et Business Administration
Publié le 20/10Faire confiance à la jeunesse pour réinventer l’enseignement

Mais au-delà de cette réalisation, une conviction mérite d’être défendue : l’innovation pédagogique ne consiste pas uniquement à renouveler les outils d’enseignement, mais aussi à faire confiance aux étudiants pour qu’ils deviennent les véritables acteurs de leur apprentissage. La question du progrès pédagogique traverse aujourd’hui le champ de réflexion sur l’enseignement des langues et techniques de communication, invitant à s’interroger sur la façon dont un projet de podcast peut constituer un véritable levier d’innovation pédagogique. Faire de l’étudiant un acteur…

Par Pr. Randa El Amraoui, Professeure chercheuse à l'ENSAD, Université Hassan II de Casablanca
Publié le 19/10Sénégal–Maghreb : la bataille de la valeur ajoutée à l’horizon 2035

La diplomatie économique ne se mesure pas uniquement au nombre d’accords signés, aux visites officielles ou à la progression des échanges commerciaux. Elle se juge également à sa capacité à transformer les relations internationales en avantages productifs durables. Dans les rapports entre le Sénégal et le Maghreb, cette exigence mérite d’être placée au cœur de la réflexion stratégique. Le Sénégal dispose d’atouts importants : une façade atlantique, des ressources agricoles, halieutiques, minières et énergétiques, ainsi qu’un positionnement susceptible de faciliter…

Par Cheikh Mbacké SÈNE, Journaliste et expert en intelligence économique
Publié le 16/10Dette sénégalaise, la crise vient autant du refinancement que du niveau d’endettement

Le Sénégal vient de franchir une étape longtemps évitée. Le 1er septembre 2026, Dakar a annoncé un PTDS (Plan de traitement de la dette du Sénégal, initiative destinée à réduire le poids annuel des remboursements et les besoins de refinancement), en parallèle d’un accord au niveau des services avec le FMI portant sur un programme d’environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans. Cet accord doit encore être approuvé avant de produire des décaissements. Le débat se concentre sur un…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub