Arnaud Blasquez Publié le 05/08/26 à 10:40
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Passeurs de récits

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Mardi 4 août, les 27 ministres de l’Intérieur de l’Union européenne ont passé plus de trois heures en visioconférence à tirer les leçons de la crise de Sebta. Résultat : une solidarité finalement unanime avec l’Espagne et cet aveu, du bout des lèvres, que la communication « pourrait être améliorée » et « devait être plus cohérente », après plusieurs jours de récupération politique. Selon Madrid, 72.000 personnes étaient entrées entre jeudi et vendredi, dont 70.000 avaient déjà regagné le Maroc. La réaction opérationnelle a pourtant fonctionné. C’est l’anticipation qui a échoué. Ces trois heures auront surtout permis de transformer le désaccord en communiqué.

Une réécriture des évènements

Car la crise avait déjà cessé d’être seulement migratoire pour devenir un objet de récupération politique. À peine les premiers passages constatés, l’Italie réclamait l’exclusion de l’Espagne de Schengen, tandis que 22 États dénonçaient une « immigration incontrôlée » et brandissaient la menace d’un rétablissement des contrôles aux frontières intérieures. Sebta relève pourtant d’un régime particulier et ne donne pas librement accès au reste de l’espace commun. Aucun mouvement secondaire significatif n’a été constaté. Schengen n’a jamais été entamé. L’Italie reste pourtant confrontée à Lampedusa, tandis que l’Allemagne avait enregistré 1,09 million d’arrivées en 2015. Ces deux pays s’indignent aujourd’hui d’un afflux dont l’essentiel a déjà reflué vers le Maroc. La menace existait surtout dans le récit de ceux qui avaient intérêt à la vendre.

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Un autre récit avait circulé avant celui-ci. Un arrêt du Tribunal suprême espagnol, publié le 8 juillet, a exclu les « refoulements à chaud » pour les personnes interceptées en mer, sans pour autant ouvrir la frontière. Sur Instagram, TikTok et Facebook, la nuance est devenue promesse : il suffisait de nager. Des comptes anonymes, des intermédiaires et peut-être des réseaux de passeurs ont transformé l’espoir du départ en argent ou en audience. Le précédent était connu : en septembre 2024, une vidéo vue plus de 500.000 fois avait déjà conduit les autorités marocaines à interpeller ou éloigner 4.455 personnes autour de Fnideq en cinq jours. Cette fois, les bus vers la ville se sont remplis. L’arrêt a fourni le prétexte, l’algorithme la vitesse.

Un malaise profond

Mais la rumeur n’explique que l’heure du départ, pas le nombre de ceux qui étaient prêts à partir. Comme nous l’avions montré dans notre précédente chronique, les réseaux sociaux ont accéléré le mouvement sans créer le besoin. Le Maroc bâtit des ports, des routes et attire les investissements, mais une partie de sa jeunesse reste confrontée à une école qui prépare mal, à des emplois sans dignité et à un progrès dont les bénéfices se diffusent trop lentement. Ces fractures n’ont pas provoqué la ruée. Elles ont rendu la promesse crédible. Cinq jours après le drame, le silence du gouvernement marocain restait entier : aucun ministre n’avait pris la parole, pas même pour adresser un mot aux familles endeuillées. 

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Bruxelles ne réformera ni l’école marocaine ni son marché du travail. Mais elle choisit ce qu’elle finance. Elle ouvre la voie à des « hubs de retour » hors de l’Union et a consacré plus de 23 millions d’euros à 130 campagnes de dissuasion depuis 2015, malgré des effets difficiles à démontrer. Dans le même temps, l’Espagne vient de mener une régularisation extraordinaire initialement prévue pour au moins 500.000 personnes, mais qui a reçu près de 1,2 million de demandes. Les Marocains en constituent la deuxième nationalité, avec 13,3% des dossiers. Le programme GECCO a également permis à 25.767 travailleurs saisonniers d’entrer légalement en 2025, dont 81% de Marocains, tandis que WAFIRA II doit en accompagner 3.000 avec une formation au retour. Régulariser ceux qui travaillent déjà, ouvrir des quotas négociés, investir dans les compétences, créer davantage d’emplois sur place grâce à l’offshoring, traquer les réseaux de passeurs et communiquer clairement sur les droits, les procédures et les conséquences d’une entrée irrégulière coûterait sans doute moins cher que de multiplier les murs et les centres lointains. Cela coûterait aussi, très probablement, moins de vies.

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À Sebta, deux marchés ont prospéré sur la même détresse. Des passeurs ont vendu l’Europe contre de l’argent. Des responsables politiques ont vendu la peur de l’étranger contre des voix. Les uns promettent le passage, les autres promettent de l’empêcher. Entre les deux, ceux qui croient à leurs discours en font les frais. Parfois au prix de leur vie.

L’état de la nation

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