Il y a des jours où la nation ressemble à un vieux livre qu’on rouvre sans savoir si la page suivante apportera la lumière ou seulement une autre nuance de gris. On regarde les rues, les écrans, les chiffres qui défilent, et l’on se demande, sans pathos ni démission : où en sommes-nous vraiment ?
Ces derniers jours, en pleines festivités de la fête du Trône, des dizaines de milliers de nos compatriotes se sont rués vers Sebta et Melilia. Cette crise migratoire serait liée à une interprétation malhonnête d’une récente décision de la justice espagnole interdisant la reconduite des migrants arrivés par la mer. Des vidéos choquantes et des témoignages poignants d’adolescents, de jeunes, de mères avec leurs bébés, de chefs de famille, de personnes à mobilité réduite ont bouleversé le monde entier à commencer par nous autres Marocains.
Une jeune femme qui travaillait dans des conditions qu’elle juge épouvantables. Un message d’amis, une information circulant sur les réseaux sociaux, et soudain l’usine, le salaire, le quotidien ont paru moins lourds que l’espoir d’un passage. Comme elle, des jeunes ont quitté leur poste, des taxis informels ont afflué de Béni Mellal, de Casablanca, de partout. Des scènes de chaos, des canons à eau, des lacrymogènes, des jets de pierre, des voitures en flammes. Et surtout des concitoyens morts dans la mer ou le long du mur étroit. Paix à leurs âmes et à nos coeurs meurtris.
La violence des images, les adolescents en maillot de bain brandissant le V de la victoire une fois passés, les citoyens repoussés vers les collines… Affligeant… Quant à l’accueil réservé aux harragas par les Sebtaouis, no comment…
Cependant, il faut s’arrêter un instant sur ce qui s’est passé. Qu’importe le déclenchement de tout ça et quel que soit l’effet amplificateur des réseaux sociaux, qu’est-ce a qui poussé autant de gens, à suivre un mouvement et à tout risquer ? Ce n’est pas seulement la naïveté. C’est le signe d’un désir de mieux qui ne trouve pas assez d’exutoires ici. Un trentenaire a marché à travers les montagnes. Il a vu deux jeunes hommes mourir sous ses yeux. Il a reculé en pensant à ses enfants. Cette scène dit tout : l’élan, le danger, le sursaut de responsabilité.
Loin de tout nihilisme, il faut regarder ce que cette ruée révèle de l’état de la nation. Les réseaux sociaux ont amplifié la rumeur certes. Mais ils n’ont pas inventé le besoin. Le besoin, lui, est plus ancien. Il tient à l’écart entre ce que le pays promet et ce que beaucoup vivent au quotidien. La nation n’est pas en faillite. Elle produit, elle s’équipe, elle attire. Mais elle doit encore prouver, concrètement, que rester a un sens pour ceux qui hésitent. Que les conditions de travail peuvent s’améliorer. Que la parole publique et la parole privée ne divergent pas trop. Que les autres contrées ne sont pas le seul horizon digne.
Ce qui s’est passé à Bab Sebta et dans une moindre mesure à Bab Melilia n’est pas un accident isolé. C’est un miroir tendu. Il montre une société encore capable d’espoir, parfois jusqu’à l’imprudence, et qui attend qu’on lui donne des raisons solides de croire ici plutôt que là-bas. Il ne faut surtout pas condamner ceux qui sont partis ou tenté de partir. Il est plus fructueux de savoir ce que nous faisons, collectivement, pour que la prochaine rumeur ne trouve plus autant d’oreilles prêtes à tout abandonner. Quant aux saccageurs de biens publics ou privés, il va sans dire qu’ils doivent répondre de leurs actes.
Le pays n’est pas en ruine. Il avance, parfois en titubant, parfois avec une assurance presque insolente. Les routes s’allongent, les ports s’étoffent, les jeunes poussent des idées dans des espaces qu’on croyait fermés. On parle d’investissement, de transition, de rayonnement. Tout cela existe. Pourtant quelque chose grince. Pas le grincement de la catastrophe annoncée, mais celui d’un moteur qui tourne trop fort d’un côté et trop mollement de l’autre. On produit de la croissance, on affiche des records, et dans le même temps on laisse s’installer une fatigue sourde, une impression que le progrès ne se partage pas assez vite, ni assez juste.
La question n’est pas de savoir si tout va mal. Elle est plus fine, plus exigeante : comment une nation qui a prouvé sa capacité de résilience continue-t-elle de laisser des pans entiers de sa jeunesse regarder ailleurs, ou pire, ne plus regarder du tout ? Il s’agit de constater, avec la lucidité d’un observateur qui refuse le confort du nihilisme, que le Maroc avance bel et bien à deux vitesses.
On voit clairment les forces. Une stabilité qui tient, une capacité à absorber les chocs extérieurs sans se disloquer… Mais on voit aussi les zones d’ombre : l’école qui peine à former aussi bien qu’elle devrait, le travail qui n’offre pas toujours la dignité qu’il promet, l’espace public qui se rétrécit parfois sous le poids des peurs et des calculs. Ces ombres ne sont pas une condamnation. Elles sont un appel. Une nation qui s’interroge encore sur elle-même n’est pas une nation perdue. C’est une nation vivante.
Le désespoir n’a pas sa place. Il faut tenir cette ligne étroite : refuser à la fois l’angélisme qui nie les fractures et le cynisme qui les transforme en destin. La nation n’est pas un patient en fin de vie. Elle est un chantier permanent, parfois bruyant, parfois mal ordonné, mais un chantier. Ceux qui la dirigent, ceux qui y travaillent, ceux qui y grandissent, tous portent une part de responsabilité. Et cette responsabilité commence par le refus de baisser les bras sous prétexte que le monde serait devenu trop complexe.
Alors on regarde encore. On écoute les conversations dans les cafés, les silences dans les familles, les espoirs discrets qui persistent malgré tout. Et l’on se dit que l’état de la nation n’est ni glorieux ni désespéré. Il est, tout simplement, en train de se décider, chaque jour, par chacun, sans nihilisme. Avec la seule exigence qui vaille : ne pas cesser de se demander comment faire mieux, ensemble, avant que la question elle-même ne s’épuise.
La nation marocaine a besoin de tous ses enfants. Les parents doivent assumer leur rôle et encadrer leur progéniture. Il est inconcevable de voir des collégiens quitter le foyer familial et parcourir des centaines de kilomètres seuls en direction de l’inconnu.
Quant à nos jeunes, électeurs/éligibles, ils doivent investir le champ politique et participer aux élections. On pourra alors amorcer un véritable changement. Le gouvernement sortant, quant lui, est indigne. Son silence est un déshonneur. Cinq jours après le début de cette crise, aucun ministre n’a pris la parole ni présenté ses condoléances aux familles des défunts.
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