L’IA : l’arabe marocain au service de la vulgarisation des sciences
Il serait réducteur de penser que l’arabe marocain reste une préoccupation purement locale de certains pionniers ou de différentes start-ups marocaines. En réalité, elle bénéficie d’une véritable reconnaissance internationale, mobilisant l’expertise de centres universitaires prestigieux tels que la fameuse « Harvard University », (arXiv), Darija Open Dataset, travaux sur la Darija Open Dataset (DODa), l’un des plus larges datasets open-source pour la traduction darija-anglais, MIT, Maryland University, EPFL, Columbia University, Carnegie Mellon University, Inalco, Université de Malte, Université de Grenade, Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) etc.
L’arabe marocain, loin d’être cantonnée aux espaces ruraux, « irrigue » la totalité du corps social marocain. On observe aujourd’hui une porosité croissante des frontières géographiques : d’un côté, des familles quittent les campagnes pour les centres urbains afin d’offrir à leurs enfants plus de confort, un accès aux soins médicaux, aux études supérieures ou pour s’insérer dans de nouveaux marchés de l’emploi; de l’autre, des citadins s’installent durablement en milieu rural, portés par des projets d’investissement, d’agrotourisme ou par une quête de retour aux sources. Dans ce brassage permanent, l’arabe marocain demeure entre autres le dénominateur commun, le véhicule naturel capable d’accompagner chaque citoyen dans sa compréhension des enjeux de bien-être, de santé, ou de technologie, là où les langues classiques créent parfois une certaine distance pour un grand nombre de concitoyens.
Il y a entre-temps des dizaines de milliers de tutoriels en arabe marocain relatifs aux sciences sur les réseaux sociaux, outre les mathématiques ou la médecine, on observe une montée en puissance de l’arabe marocain dans des domaines techniques pointus comme
- Développement web et programmation : des chaînes YouTube (comme GeekBladi) vulgarisent le JavaScript ou Python en utilisant la syntaxe technique en anglais mais les explications logiques en arabe marocain.
- Économie et éducation financière : des podcasts expliquent les mécanismes de l’inflation ou du marché boursier marocain.
- Ingénierie et électricité : des tutoriels pratiques sur le câblage industriel ou l’énergie solaire.
- Agronomie : onseils techniques sur l’irrigation et la gestion de l’eau ou des sols pour les agriculteurs.
Pour que l’intelligence artificielle puisse assumer ce rôle de médiateur, elle doit toutefois s’extraire d’une approche superficielle de la traduction. Maîtriser l’arabe marocain ne signifie pas seulement aligner des mots, car celui qui parle cette langue ne la maîtrise pas nécessairement, et cela est dû en particulier à la pauvreté du socle langagier, tant sur le plan sémantique que lexical.
L’expérience nous montre que l’arabe marocain repose sur quatre strates fondamentales que la machine doit apprendre à naviguer avec une grande agilité. Il y a d’abord l’argot, éphémère et métaphorique, qu’il faut comprendre pour ne pas exclure la jeunesse; le style familier, empreint d’affect et d’immédiateté, qui constitue la porte d’entrée naturelle de l’utilisateur; le style médian, cette « langue blanche » expurgée des particularismes locaux trop marqués, qui sert de pivot à l’explication technique, santé par exemple ; et enfin le style soutenu, riche et imagé, qui confère à la machine l’autorité et la bienveillance nécessaires à une transmission sérieuse du savoir. Sans cette hiérarchisation, l’IA reste condamnée à une pauvreté langagière qui nuit à sa crédibilité.
La codification actuelle de l’arabe marocain souffre encore de lacunes extrêmes : hallucinations excessives, contre-sens grammaticaux, ambiguïtés sémantiques, erreurs syntaxiques, perte de nuance pragmatique, incohérences discursives, faible maîtrise du contexte implicite, parfois même des textes décousus, fragmentés ou hachés. Par souci de neutralité, je ne citerai pas ici les modèles d’IA concernés. Toutefois, il y a des IA, imitant l’approche humaine, qui demandent gentiment « donne-moi plus de contexte… ».
Bien que l’ensemble des systèmes d’IA se heurte aujourd’hui à de tels défis, ces limites dessinent précisément les contours des progrès de demain. Cette carence initiale n’est qu’une phase de transition qui, avec le temps et l’apport de corpus plus denses, permettra aux modèles de restituer avec une fidélité croissante toute la finesse et la subtilité de l’arabe marocain.
Pour que l’IA gagne en maturité, elle doit s’appuyer sur un socle de données d’une grande densité. Il est essentiel d’instaurer une forme de barème qualitatif pour quiconque souhaite codifier cette langue : un volume de 500.000 mots écrits constitue un socle minimal, tandis qu’un corpus dépassant le million de mots offre la richesse nécessaire à une interaction naturelle. Cette exigence de rigueur, validée par une production personnelle de plus d’un million de mots, permet de placer la barre à un niveau où la technologie rencontre enfin la finesse de l’expression humaine.
C’est ici que l’apport des auteurs, des autrices, des poètes, des poétesses, et des dramaturges devient crucial. La machine a besoin de l’âme des créateurs pour s’humaniser et dépasser le stade du simple traitement de données; bref, une synergie réussie entre les « techniciens du code/de la machine » et les « techniciens du verbe/de l’humain ».
En tant que première phase de cette évolution technologique, l’interface vocale permet d’amorcer le dialogue tout en affinant les spécificités phonologiques de la langue. C’est un choix pragmatique qui offre une immersion immédiate, mais dont l’ambition profonde reste de stabiliser les structures nécessaires à la codification écrite. En maîtrisant d’abord la précision sonore, on va créer les conditions idéales pour que l’arabe marocain accède ensuite à une graphie moderne, fluide et universellement intelligible.
Lorsqu’il devient nécessaire de passer à l’écrit, l’usage d’une double notation apparaît comme une solution d’une grande pertinence : elle consiste à présenter le terme technique en caractères arabes, et cela pour des raisons pragmatiques, tout en le faisant suivre, entre parenthèses ou guillemets, de son équivalent en graphie française. Cette démarche s’inspire de pratiques éprouvées, notamment dans la langue chinoise, où l’insertion de mots étrangers permet de préserver l’intégrité de concepts complexes sans les dénaturer, garantissant ainsi une exactitude scientifique absolue.
En définitive, porter les sciences vers l’arabe marocain par le biais de l’IA est une démarche de progrès partagé qui transforme chaque smartphone en un laboratoire ou une clinique de poche. C’est faire de la technologie un pont entre les besoins concrets, les exigences de la vie courante et les savoirs, assurant que la connaissance circule sans entrave pour devenir un véritable levier d’épanouissement pour toutes et tous.
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