L’IA : l’arabe marocain au service de la vulgarisation des sciences

La diffusion des connaissances ne peut plus se limiter aux cercles restreints des langues académiques; elle doit s’enraciner dans la langue de la proximité pour transformer le savoir en un levier de progrès véritablement partagé. L’intelligence artificielle, lorsqu’elle est pensée à travers le prisme de l’arabe marocain, représente bien plus qu’une simple prouesse technologique : elle devient le moteur d’une inclusion cognitive citoyenne.

A A A A A

Tribune

Dr Mourad Alami

Universitaire, écrivain et traducteur en Allemagne et au Maroc

Temps de lecture : Publié le 30/04/2026 à 10:13
favoris

Il serait réducteur de penser que l’arabe marocain reste une préoccupation purement locale de certains pionniers ou de différentes start-ups marocaines. En réalité, elle bénéficie d’une véritable reconnaissance internationale, mobilisant l’expertise de centres universitaires prestigieux tels que la fameuse « Harvard University », (arXiv), Darija Open Dataset, travaux sur la Darija Open Dataset (DODa), l’un des plus larges datasets open-source pour la traduction darija-anglais, MIT, Maryland University, EPFL, Columbia University, Carnegie Mellon University, Inalco, Université de Malte, Université de Grenade, Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) etc.

L’arabe marocain, loin d’être cantonnée aux espaces ruraux, « irrigue » la totalité du corps social marocain. On observe aujourd’hui une porosité croissante des frontières géographiques : d’un côté, des familles quittent les campagnes pour les centres urbains afin d’offrir à leurs enfants plus de confort, un accès aux soins médicaux, aux études supérieures ou pour s’insérer dans de nouveaux marchés de l’emploi; de l’autre, des citadins s’installent durablement en milieu rural, portés par des projets d’investissement, d’agrotourisme ou par une quête de retour aux sources. Dans ce brassage permanent, l’arabe marocain demeure entre autres le dénominateur commun, le véhicule naturel capable d’accompagner chaque citoyen dans sa compréhension des enjeux de bien-être, de santé, ou de technologie, là où les langues classiques créent parfois une certaine distance pour un grand nombre de concitoyens.

Il y a entre-temps des dizaines de milliers de tutoriels en arabe marocain relatifs aux sciences sur les réseaux sociaux, outre les mathématiques ou la médecine, on observe une montée en puissance de l’arabe marocain dans des domaines techniques pointus comme

  1. Développement web et programmation : des chaînes YouTube (comme GeekBladi) vulgarisent le JavaScript ou Python en utilisant la syntaxe technique en anglais mais les explications logiques en arabe marocain.
  2. Économie et éducation financière : des podcasts expliquent les mécanismes de l’inflation ou du marché boursier marocain.
  3. Ingénierie et électricité : des tutoriels pratiques sur le câblage industriel ou l’énergie solaire.
  4. Agronomie : onseils techniques sur l’irrigation et la gestion de l’eau ou des sols pour les agriculteurs.

Pour que l’intelligence artificielle puisse assumer ce rôle de médiateur, elle doit toutefois s’extraire d’une approche superficielle de la traduction. Maîtriser l’arabe marocain ne signifie pas seulement aligner des mots, car celui qui parle cette langue ne la maîtrise pas nécessairement, et cela est dû en particulier à la pauvreté du socle langagier, tant sur le plan sémantique que lexical.

L’expérience nous montre que l’arabe marocain repose sur quatre strates fondamentales que la machine doit apprendre à naviguer avec une grande agilité. Il y a d’abord l’argot, éphémère et métaphorique, qu’il faut comprendre pour ne pas exclure la jeunesse; le style familier, empreint d’affect et d’immédiateté, qui constitue la porte d’entrée naturelle de l’utilisateur; le style médian, cette « langue blanche » expurgée des particularismes locaux trop marqués, qui sert de pivot à l’explication technique, santé par exemple ; et enfin le style soutenu, riche et imagé, qui confère à la machine l’autorité et la bienveillance nécessaires à une transmission sérieuse du savoir. Sans cette hiérarchisation, l’IA reste condamnée à une pauvreté langagière qui nuit à sa crédibilité.

La codification actuelle de l’arabe marocain souffre encore de lacunes extrêmes : hallucinations excessives, contre-sens grammaticaux, ambiguïtés sémantiques, erreurs syntaxiques, perte de nuance pragmatique, incohérences discursives, faible maîtrise du contexte implicite, parfois même des textes décousus, fragmentés ou hachés. Par souci de neutralité, je ne citerai pas ici les modèles d’IA concernés. Toutefois, il y a des IA, imitant l’approche humaine, qui demandent gentiment « donne-moi plus de contexte… ».

Bien que l’ensemble des systèmes d’IA se heurte aujourd’hui à de tels défis, ces limites dessinent précisément les contours des progrès de demain. Cette carence initiale n’est qu’une phase de transition qui, avec le temps et l’apport de corpus plus denses, permettra aux modèles de restituer avec une fidélité croissante toute la finesse et la subtilité de l’arabe marocain.

Pour que l’IA gagne en maturité, elle doit s’appuyer sur un socle de données d’une grande densité. Il est essentiel d’instaurer une forme de barème qualitatif pour quiconque souhaite codifier cette langue : un volume de 500.000 mots écrits constitue un socle minimal, tandis qu’un corpus dépassant le million de mots offre la richesse nécessaire à une interaction naturelle. Cette exigence de rigueur, validée par une production personnelle de plus d’un million de mots, permet de placer la barre à un niveau où la technologie rencontre enfin la finesse de l’expression humaine.

C’est ici que l’apport des auteurs, des autrices, des poètes, des poétesses, et des dramaturges devient crucial. La machine a besoin de l’âme des créateurs pour s’humaniser et dépasser le stade du simple traitement de données; bref, une synergie réussie entre les « techniciens du code/de la machine » et les « techniciens du verbe/de l’humain ».

En tant que première phase de cette évolution technologique, l’interface vocale permet d’amorcer le dialogue tout en affinant les spécificités phonologiques de la langue. C’est un choix pragmatique qui offre une immersion immédiate, mais dont l’ambition profonde reste de stabiliser les structures nécessaires à la codification écrite. En maîtrisant d’abord la précision sonore, on va créer les conditions idéales pour que l’arabe marocain accède ensuite à une graphie moderne, fluide et universellement intelligible.

Lorsqu’il devient nécessaire de passer à l’écrit, l’usage d’une double notation apparaît comme une solution d’une grande pertinence : elle consiste à présenter le terme technique en caractères arabes, et cela pour des raisons pragmatiques, tout en le faisant suivre, entre parenthèses ou guillemets, de son équivalent en graphie française. Cette démarche s’inspire de pratiques éprouvées, notamment dans la langue chinoise, où l’insertion de mots étrangers permet de préserver l’intégrité de concepts complexes sans les dénaturer, garantissant ainsi une exactitude scientifique absolue.

En définitive, porter les sciences vers l’arabe marocain par le biais de l’IA est une démarche de progrès partagé qui transforme chaque smartphone en un laboratoire ou une clinique de poche. C’est faire de la technologie un pont entre les besoins concrets, les exigences de la vie courante et les savoirs, assurant que la connaissance circule sans entrave pour devenir un véritable levier d’épanouissement pour toutes et tous.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié le 23/04IA et Maroc 2030 : pourquoi le défi n’est pas technologique

Car derrière l’enthousiasme technologique, une réalité plus discrète s’impose. L’intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, ne transforme pas un système par elle-même. Elle s’inscrit dans un environnement existant, avec ses logiques, ses forces… et ses limites. Elle peut accélérer, affiner, optimiser. Mais elle ne remplace ni la cohérence organisationnelle, ni la clarté des processus, ni la fluidité des interactions. Autrement dit, elle agit sur ce qui est déjà là. Le véritable enjeu est-il technologique ou structurel ? Si la question est…

Par Ihsane El Fakid, Professeure-chercheuse en sciences de gestion à l’École HEC Rabat. Spécialisée en marketing digital et transformation des organisations, elle analyse les dynamiques managériales à l’ère du digital.
Publié le 22/04Négociation commerciale : pourquoi le prix affiché n’est jamais le prix définitif

Cette focalisation quasi-automatique sur le prix révèle un malentendu profond. Car en réalité, le prix n’est presque jamais le véritable enjeu d’une négociation. Il en est le symptôme. Derrière chaque débat tarifaire se cachent des questions de valeur, de perception, de confiance et de positionnement. La négociation est considérée au Maroc non pas seulement comme étant une technique commerciale. Mais bien, elle est un réflexe culturel, une pratique sociale, parfois même un rituel. Du souk traditionnel aux contrats B2B, en…

Par El Idrissi Mariyam, Docteure en Marketing, et Enseignante chercheure en Marketing à l’ISGA, Edvantis Higher Education Group
Publié le 21/04Talent Labs : le nouvel atout stratégique pour révéler les compétences de demain

Longtemps cantonnée à des formations classiques, la gestion des ressources humaines évolue vers des approches plus dynamiques et expérientielles. Le Talent Lab s’inscrit précisément dans cette logique : il ne s’agit plus seulement d’apprendre, mais de tester, expérimenter et révéler les compétences en situation réelle. Une nouvelle manière de développer les talents Concrètement, un Talent Lab est un espace – physique ou digital – où collaborateurs et étudiants participent à des ateliers immersifs, des simulations professionnelles, des projets collaboratifs ou…

Par Safaa Makati, Professeur chercheur, responsable pédagogique de la filière comptabilité finance et contrôle à l'ISGA
Publié le 20/04Digitalisation bancaire : de la dépense technologique à la création de valeur réelle

L’illusion du progrès automatique Dans le confort théorique, la digitalisation promet une efficacité décuplée et une croissance exponentielle. Mais sur le terrain, la réalité des marchés émergents comme le Maroc est bien plus nuancée. Le décalage entre l’intensité des investissements et la faiblesse des gains observables n’est pas un accident de parcours, c’est le résultat d’une erreur de diagnostic stratégique. Le digital impose une asymétrie brutale : les coûts (infrastructures, cybersécurité, maintenance…) sont immédiats et irréversibles, tandis que les bénéfices…

Par Dr Jihane Tayazim, Professeur-Chercheur en Finance, HEC Rabat
Publié le 16/04RSE au Maroc : pourquoi l’engagement de vos employés ne s’achète pas, mais se cultive

L’engagement ne se décrète pas par contrat ; il émerge de la manière dont l’employé, et particulièrement le cadre, décode les signaux envoyés par son organisation. La RSE n’est pas une dépense, c’est un investissement stratégique Il est temps de briser le vieux paradigme : la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) n’est ni de la charité, ni une ligne budgétaire passive. À l’heure où la récession mondiale menace, la croissance durable devient l’unique boussole. Pour l’expert en management, les ressources…

Par Safaa Makati, Professeur chercheur, responsable pédagogique de la filière comptabilité finance et contrôle à l'ISGA
Publié le 15/04L’assurance RC automobile au Maroc : anatomie d’une prédation réglementée

Ce bras de fer institutionnel lève le voile sur une réalité brutale : derrière un discours de « prudence financière », les assureurs marocains protègent une rente archaïque, s’agrippant à des profits élevés tout en refusant obstinément de moderniser un système de tarification qui spolie le consommateur. En tentant de faire payer tous les automobilistes de manière indistincte, le secteur a montré sa nature profonde : il ne gère plus les risques, il collecte une taxe privée et entretient une rente sur…

Par Professeur Nabil Adel, Enseignant chercheur
Publié le 13/04L’intelligence Artificielle au prisme de l’éthique et de la culture

Cette réflexion s’articule autour de trois dimensions critiques. Premièrement, je constate une standardisation croissante des systèmes d’information, ce qui tend à uniformiser nos modes de pensée. Deuxièmement, j’observe l’émergence d’un « capitalisme cognitif » dominé en grande partie par les GAFAM, où nos données et notre attention deviennent les matières premières d’un « profit algorithmique ». Troisièmement, je m’inquiète de l’hégémonie linguistique, principalement celle de l’anglais, qui s’impose comme la « grammaire » par défaut de la culture numérique, menaçant la richesse des autres…

Par Pr. Mourad Alami, Universitaire, écrivain et traducteur en Allemagne et au Maroc.
Publié le 07/04Guerre en Ukraine : vers une reconnaissance nécessaire de la réalité géopolitique

1. L’Amérique ailleurs, les négociations au point mort Les négociations entre Moscou, Kiev et Washington sont bloquées. La Russie explique ce retard par l’implication américaine au Moyen-Orient, tout en se disant prête à reprendre les discussions quand les États-Unis pourront se consacrer à nouveau à l’Ukraine. Mais Moscou prévient : elle n’attendra pas indéfiniment. Paradoxalement, Washington cherche à régler la guerre en Ukraine pour se concentrer sur l’Iran, mais c’est précisément son engagement en Iran qui retarde la résolution du…

Par Mohamed Zilaoui, Chercheur en sciences politiques
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub