DRH marocains : la décennie de la réinvention a commencé

Il y a un chiffre qui devrait empêcher tout DRH marocain de dormir tranquille : 52%. C’est, selon une étude conjointe du BCG et ReKrute, la proportion de cadres marocains qui utilisent déjà régulièrement l’intelligence artificielle générative dans leur travail. Ce taux place le Royaume au quatrième rang mondial, à égalité avec la Chine, devant l’Allemagne et la France. Autrement dit, pendant que la fonction RH débat encore de l’opportunité de « se mettre à l’IA », les collaborateurs qu’elle est censée encadrer ont déjà pris une décennie d’avance.

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Tribune

Dr. Boumama Soukaina

Professeure en Sciences de l’Education. GRH. HEC Rabat, affiliée au Centre de recherche en Sciences de Gestion et Economie (CReSC)

Temps de lecture : Publié le 08/06/2026 à 11:37
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Ce décalage n’est pas anecdotique. Il annonce, pour les ressources humaines marocaines, l’une des transformations les plus profondes de leur histoire récente. Et il pose une question brutale : la fonction RH telle que nous la connaissons survivra-t-elle aux cinq prochaines années ?

Une fonction historiquement en retard d’une révolution

Soyons honnêtes : la RH au Maroc, dans sa grande majorité, est restée une fonction administrative. Paie, contrats, gestion disciplinaire, reporting social. Là où la finance s’est digitalisée dès les années 2000, là où le marketing a basculé dans le data-driven il y a une décennie, les RH continuent souvent de fonctionner avec des outils, des grilles et des logiques héritées des années 1990.

Cette inertie était tenable tant que l’environnement le permettait. Elle ne l’est plus. Le plan Digital Morocco 2030, doté de 11 milliards de dirhams, vise la création de 240.000 emplois numériques et la formation de 100.000 talents par an dans les domaines stratégiques. Dans le même temps, le rapport ESCWA-OIT publié en mai 2026 identifie le Maroc comme l’un des pays arabes les plus exposés à la transformation par l’IA – exposition qui est à la fois une opportunité et un risque massif pour l’emploi qualifié.

Banques, télécoms, automobile, centres de relation client, santé : les secteurs piliers de l’économie marocaine intègrent déjà des solutions d’IA dans leurs processus métiers. La question pour les DRH n’est plus « si » ou « quand », mais « comment ne pas être dépassés par leurs propres organisations ».

Du gestionnaire de processus à l’architecte du travail

La première mutation est conceptuelle. La fiche de poste, pilier sacré de la GRH depuis trente ans, est en train de devenir obsolète. Les rapports les plus récents – notamment l’étude conjointe WEF-Accenture de 2026 – convergent vers un même constat : les organisations basculent d’une logique de postes vers une logique de compétences et de tâches combinables.

Concrètement, cela signifie qu’un emploi ne sera plus défini par un périmètre stable, mais par un panier de missions, dont certaines seront accomplies par des humains, d’autres par des systèmes d’IA, et beaucoup en collaboration entre les deux. Le DRH de 2030 ne gérera plus des « effectifs » mais orchestrera des combinaisons fluides de compétences humaines et de capacités machines. C’est un changement de métier, pas un ajustement d’outils.

Quatre chantiers pour ne pas rater le virage

Premier chantier : la cartographie des compétences. Aucune entreprise marocaine ne peut piloter sa transformation si elle ne sait pas, finement, ce que ses collaborateurs savent faire – y compris ce qu’ils ont appris en dehors du cadre formel de l’entreprise. Les référentiels de compétences traditionnels, statiques et annuels, doivent céder la place à des cartographies dynamiques, alimentées en continu, croisant données internes et signaux externes.

Deuxième chantier : la reconfiguration du recrutement. L’IA permet aujourd’hui de sourcer, présélectionner et évaluer des candidats à une vitesse inédite. Mais elle introduit aussi des biais documentés, des risques juridiques et un effet pervers : la déshumanisation d’un moment qui devrait rester profondément relationnel. Les DRH marocains qui réussiront seront ceux qui auront le courage d’arbitrer – pas ceux qui empileront les outils.

Troisième chantier : la formation continue, vraiment. Le mot est galvaudé. La réalité, c’est que la durée de vie d’une compétence technique est aujourd’hui estimée à moins de cinq ans dans la plupart des métiers cognitifs. Cela signifie qu’une organisation qui n’investit pas l’équivalent de 5 à 7% de sa masse salariale dans le développement de ses talents n’est pas en train de gérer ses ressources humaines : elle est en train de les liquider lentement.

Quatrième chantier, le plus difficile : la gouvernance éthique de l’IA au travail. Qui décide qu’un algorithme peut écarter un CV ? Sur quelles données fonde-t-on une décision de promotion ? Quel droit de regard accorde-t-on au collaborateur sur les systèmes qui l’évaluent ? Ces questions, encore largement absentes des comités de direction marocains, vont devenir centrales. Et la fonction la mieux placée pour les porter, c’est précisément la RH.

Une opportunité marocaine singulière

Là où le discours occidental sur la transformation RH oscille entre techno-enthousiasme et angoisse sociale, le Maroc dispose d’une fenêtre stratégique inhabituelle. Pays jeune, doté d’une diaspora technique de premier plan, engagé dans une politique industrielle volontariste, le Royaume peut faire le choix d’une trajectoire propre : celle d’une transformation RH qui ne soit pas une copie tardive du modèle européen, mais une voie hybride, articulant performance algorithmique et valeurs de proximité.

Cela suppose deux conditions. D’abord, que les entreprises cessent de considérer la fonction RH comme un centre de coût et acceptent de l’investir comme un levier stratégique – y compris budgétairement. Ensuite, que les DRH eux-mêmes montent en compétences sur la donnée, l’algorithmique et le droit du numérique. Un DRH qui ne comprend pas, en 2026, comment fonctionne un modèle de langage, est aussi mal armé que l’aurait été, en 2005, un directeur financier qui ne maîtrisait pas Excel.

Ce qui se joue maintenant

Il y a, dans la trajectoire des fonctions d’entreprise, des moments où une discipline bascule. Le marketing l’a vécu avec le digital. La finance l’a vécu avec la data. Les RH marocaines vivent, ici et maintenant, leur moment de vérité.
Celles qui sauront se réinventer deviendront ce qu’elles n’ont jamais vraiment été dans la plupart de nos entreprises : un véritable partenaire stratégique, capable de penser la performance et l’humain d’un même mouvement. Les autres seront ramenées à ce qu’elles ont trop longtemps été – un service support, marginalisé par des directions générales et des directions techniques qui auront appris à se passer d’elles.

Le choix appartient, aujourd’hui, à chaque DRH marocain. Et la fenêtre se referme plus vite qu’on ne le pense.

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