Un contrat diesel qui révèle la fracture entre l’Europe et les États-Unis
Pour comprendre la réaction européenne, il faut garder à l’esprit que l’Europe aligne son rythme sur celui des Américains depuis quatre ans pour sanctionner la Russie. Qu’il s’agisse de l’interdiction du pétrole, du diesel, des technologies ou du gel des avoirs, les paquets de sanctions se succèdent sans interruption. La semaine même où Washington annonçait l’assouplissement sur le diesel, l’Union européenne adoptait son vingt-deuxième paquet de sanctions contre environ 1.600 entités et personnes liées à l’industrie de défense russe. À Bruxelles, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a rappelé l’efficacité de ces mesures qui ont déjà privé la Russie de 500 milliards d’euros de ressources. C’est dans ce climat que les États-Unis choisissent de déclarer qu’ils vont acheter du diesel russe.
Après leur sommet à Bruxelles, les vingt-sept dirigeants de l’UE ont publié une déclaration officielle avec un mot diplomatique : « regret ». Mais dans les couloirs, les mots étaient moins choisis. Le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, l’a dit sans détour : « Tout ce qui aide la Russie à financer sa guerre est un mauvais signal. » Une façon de dire alors que nous nous efforçons d’assécher les revenus de la Russie, vos actions réinjectent des liquidités dans son économie. Kaja Kallas, la Haute-Repésentante européenne, dénonce de son côté dans un tweet les effets de cet accord : « La suspension des sanctions sur le diesel russe fournit à Moscou des revenus supplémentaires pour mener la guerre. Ce n’est pas le moment de relâcher la pression sur la Russie, et l’Europe ne le fera pas. »
Ce qui irrite encore plus les Européens, c’est l’absence flagrante de logique globale. Pendant des années, ce sont les États-Unis qui ont fait pression sur l’Europe pour qu’elle renonce à l’énergie russe bon marché et achète du gaz naturel liquéfié américain, plus cher. Aujourd’hui, pour faire baisser ses propres prix, Washington se met à faire du commerce de diesel avec Moscou. Ce « deux poids, deux mesures » est difficile à avaler dans n’importe quelle relation d’alliance.
La réaction ukrainienne est encore plus vive que celle des Européens. Zelensky a trouvé une image juste : c’est une « boule de neige douloureuse ». Selon lui, le diesel n’est que le début. Viendront ensuite le gaz naturel, puis le système bancaire russe, l’industrie chimique, et finalement les sanctions individuelles. Une fois qu’une première fissure apparaît dans la chaîne des sanctions, la suite n’est plus qu’une question de temps. Sa colère a un arrière-plan plus direct encore. L’Ukraine frappe les raffineries russes avec des drones, précisément pour tarir les financements de guerre de Moscou. Mais après l’accord sur le diesel, Trump a publiquement demandé à Zelensky d’arrêter, allant jusqu’à dire que « l’Ukraine a besoin d’un nouveau dirigeant capable de conclure un accord avec la Russie ». Pour Kiev, ce n’est plus une divergence de politique, c’est un changement de cap.
Curieusement, si l’on regarde les chiffres, l’effet concret de cet accord est limité. Selon certaines analyses, le million de tonnes de diesel promis par la Russie représente environ sept millions de barils, alors que les États-Unis consomment à eux seuls près de 3,8 millions de barils de diesel par jour. Autrement dit, ces volumes couvrent à peine deux jours de consommation américaine. Compter là-dessus pour faire baisser durablement les prix n’est pas réaliste. Le véritable calcul de Trump, c’est de produire un geste avant les élections : « je m’occupe du problème ».
Mais le politique et le pratique ont toujours été deux choses distinctes. Le véritable impact de cet accord n’est pas sur le marché pétrolier, il est dans le signal envoyé. Pour Moscou, il prouve une chose : il suffit d’attendre assez longtemps, et le front occidental des sanctions finira par céder. Pour Kiev, il prouve une chose : le soutien américain à l’Ukraine a un prix, et ce prix varie selon les besoins de Washington. Pour l’Europe, il prouve une chose : l’Amérique qui se tenait à ses côtés en 2022 n’existe plus.
L’Europe est dans une position inconfortable. D’un côté, la méfiance s’accumule. De plus en plus de responsables politiques européens voient l’Amérique de Trump comme une donnée durable, et non comme une anomalie passagère. De l’autre côté, la réalité est têtue. L’Europe aurait besoin d’au moins cinq à dix ans pour achever son réarmement. Sans la puissance militaire et financière américaine, l’Europe ne peut pas tenir efficacement tête face à la Russie. Le ministre irlandais des Affaires étrangères l’a dit très franchement lors d’une réunion à Luxembourg : sans les États-Unis, l’Europe seule n’atteindra pas ses objectifs de pression sur la Russie.
Les choix européens sont donc limités, exprimer des « regrets », continuer à pousser leurs propres paquets de sanctions, et accélérer en parallèle les discussions sur l’autonomie stratégique. Mais chacun sait qu’il existe un gouffre entre ces deux choses, impossible à combler à court terme. Bien que cet accord commercial se caractérise par des flux et des montants limités, son impact symbolique fragilise directement l’axe transatlantique.
Depuis quatre ans, la politique occidentale envers la Russie reposait sur un postulat implicite, nous faisons cela ensemble. L’accord sur le diesel a brisé cela. Washington tend désormais à articuler ses relations avec Moscou en fonction de son propre calendrier et de ses impératifs intérieurs, reléguant l’Europe et l’Ukraine à un rôle de spectateurs passifs des décisions américaines.
Pour les Européens, habitués à penser leur sécurité dans le cadre atlantique, il faudra du temps pour digérer cela. Pour l’observateur ordinaire, la leçon est peut-être plus simple ; en relations internationales, il n’y a pas d’amis permanents, seulement des intérêts sans cesse recalculés. Quand le prix du carburant et les voix des électeurs arrivent sur la table, les sentiments des alliés figurent souvent assez bas dans la liste des priorités.
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