Le prochain gouvernement devra produire plus que des ministres
Ces tractations ont un jargon qui leur est propre : équilibres, représentativité, poids électoral, portefeuilles. Mais l’économie a le sien : emploi, pouvoir d’achat, création de richesses, fiscalité et dépenses publiques. Le paradoxe est que l’équipe qui sera aux commandes sera constituée dans le premier langage, mais sévèrement jugée dans le second ; les attentes sont grandes et la déception se paiera cash.
La mère des batailles : accélérer la croissance
Quelle que soit sa composition, le prochain gouvernement aura un défi de taille : sortir le pays d’une croissance trop faible et trop capricieuse pour absorber le chômage, soutenir le pouvoir d’achat et réduire les inégalités. Le chômage semble désormais s’être installé dans un couloir compris entre 10% et 13%, alors qu’il évoluait souvent sous le seuil de 10% au cours des deux décennies précédentes. Un nouveau quinquennat de croissance insuffisamment créatrice d’emplois ferait courir le risque d’installer le pays dans un corridor de 13% à 15%, avec toutes les conséquences sociales que cela implique.
Certains pays ont mis plusieurs décennies à sortir de tels niveaux de chômage. Mais derrière ces taux abstraits, ce sont des années sans premier emploi, des qualifications inutilisées et des familles désespérées de devoir continuer à prendre en charge leurs enfants adultes. La frustration finit par chercher une expression politique, souvent dans la rue.
Même une reprise conjoncturelle ne suffira pas à résorber ce chômage. En mars 2026, le FMI estimait la croissance de 2025 à 4,9%, soutenue par le redressement agricole et les grands projets d’infrastructure, mais retenait environ 4% à moyen terme. Le grand défi de la future équipe gouvernementale est de rendre l’activité moins dépendante des récoltes et des chantiers, et de l’ancrer davantage dans les usines et les bureaux.
Les infrastructures sont utiles lorsqu’elles augmentent la capacité productive du secteur privé, réduisent les coûts de production et déclenchent de nouveaux investissements ; leurs effets s’essoufflent lorsque les entreprises manquent de ressources qualifiées et compétitives ou que ces infrastructures ne trouvent pas suffisamment d’utilisateurs. Une part importante de la demande qu’elles génèrent risque alors de profiter surtout aux importations.
Le Maroc veut généraliser la protection sociale, améliorer ses services publics et accueillir de grands rendez-vous pour renforcer son prestige international. Ces engagements doivent s’appuyer sur une base productive capable de les financer. Leur coût ne peut être couvert durablement par une pression fiscale croissante sur les mêmes entreprises et les mêmes salariés déclarés. Une économie qui produit peu ne devient pas prospère parce que son administration fiscale collecte mieux.
Ainsi, le volume de l’investissement n’a jamais été le principal problème au Maroc, bien au contraire. Notre problème a toujours été son rendement. D’où des niveaux de croissance modestes, en dépit de taux d’investissement élevés. Selon l’Examen des politiques de l’investissement de l’OCDE publié en 2024, le Maroc a consacré, en moyenne, près de 30% du PIB à l’investissement durant la décennie considérée, mais ses résultats économiques sont restés largement tributaires des aléas du ciel. L’effort est déjà considérable.
Le défi est désormais de faire en sorte que chaque dirham investi par le secteur public permette au secteur privé de produire plus et plus longtemps. Ajouter des infrastructures sans corriger les obstacles à leur utilisation peut augmenter notre capital physique, mais sans exercer suffisamment d’effets d’entraînement indispensables à la croissance à long terme. Nous devons, par conséquent, opérer un changement dans notre doctrine d’investissements publics, en passant d’une logique de désenclavement à une logique de connexion productive.
Vers un nouveau paradigme industriel
Le Maroc n’a pas réussi à tirer pleinement parti de sa transition démographique. Cet échec nous oblige à agir plus vite, car la fenêtre d’opportunité se referme plus vite que nous ne le réalisons. Notre pays a connu une baisse de la fécondité et de la mortalité infantile, ainsi qu’un allongement de l’espérance de vie. Mais il n’en a pas profité pour améliorer durablement la qualité du capital humain. Cette transition devait nous permettre de passer d’une croissance extensive, reposant sur l’augmentation du nombre de travailleurs faiblement qualifiés, à une croissance intensive, portée par les gains de productivité. Nous nous retrouvons avec une population dont la croissance ralentit et une productivité des plus faibles au monde.
Face à ce constat, notre politique industrielle devra opérer un changement à 180°, en valorisant nos matières premières, jusqu’à la limite de notre frontière technologique et en promouvant la hausse de la valeur créée par le travail. La disponibilité de matières premières et la mise à disposition d’une main-d’œuvre « bon marché » ne sont plus compatibles avec notre réalité démographique. Continuer sur cette voie est le chemin le plus court vers la stagnation économique. Il faut élargir le nombre d’entreprises marocaines capables de produire des biens et des services de moyenne à haute valeur ajoutée.
Cela commence par la valorisation intensive de nos ressources naturelles. Là où une transformation locale est techniquement accessible et économiquement viable, exporter la matière brute revient à laisser partir à l’étranger une partie des emplois et des revenus qu’elle pourrait procurer. Le futur gouvernement devrait identifier, filière par filière, les étapes supplémentaires de transformation que le pays peut maîtriser immédiatement ou à court terme, puis lever tous les obstacles liés à sa production (compétences, énergie, financement et bureaucratie).
Cette politique doit dépasser la substitution aux importations comme horizon industriel. Produire localement pour remplacer les importations ne doit être promu que pour réduire certaines dépendances, notamment alimentaires, et pour rapprocher nos entreprises de la frontière technologique. En effet, une entreprise durablement abritée de la concurrence étrangère risque de faire payer à notre économie son apprentissage sans jamais l’achever. Et pour cause, le soutien public pousse les bénéficiaires à organiser les conditions de son maintien.
En revanche, les politiques axées sur la promotion des exportations accélèrent cet apprentissage, en exposant les entreprises à la rudesse de la concurrence internationale. Dans une expérience menée auprès de producteurs de tapis en Égypte, David Atkin, Amit Khandelwal et Adam Osman ont constaté que l’accès à des commandes étrangères augmentait les bénéfices de 16% à 26% et améliorait la qualité des produits. Leur étude, publiée en 2017 dans le prestigieux Quarterly Journal of Economics, décrit un mécanisme concret : les exigences des clients et les échanges avec les intermédiaires transmettent des connaissances que les producteurs réutilisent.
Ces conclusions sont porteuses de précieuses leçons pour nous. Elles justifient une ouverture à la compétition internationale allant de pair avec un accompagnement qui va de la commande aux procédures d’exportation, au contrôle qualité, à la relation commerciale, au-delà de la participation à un salon.
Notre pays a justement besoin d’une nouvelle génération d’exportateurs spécialisés dans des maillons précis des chaînes de valeur mondiales, suffisamment proches des compétences déjà disponibles pour être accessibles et suffisamment exigeants pour les faire progresser. Nos accords de libre-échange nous ouvrent, ainsi, l’accès à un marché potentiel de deux milliards de consommateurs. Le travail du gouvernement serait de raccourcir le chemin entre la signature de ces accords et la capacité réelle de milliers de nos entreprises à les exploiter.
La spécialisation dans ces maillons permettrait de concentrer les efforts de formation des ingénieurs et des techniciens, ainsi que l’accompagnement des entreprises sur une poignée de métiers. Dans une étape ultérieure, il s’agira d’amortir ces investissements sur des débouchés plus vastes que le seul marché national. Pour cela, il faudra réformer en profondeur la formation professionnelle, en transformant l’OFPPT en un organisme de supervision et de contrôle et en ouvrant ce marché aux établissements privés ; le but étant une montée rapide en compétences pour satisfaire rapidement la demande de ces maillons. Il est anormal que la formation des compétences industrielles avance au rythme d’un seul office.
L’OCDE recommande, dans son étude économique du Maroc de 2024, une formation professionnelle davantage ancrée dans l’entreprise et un enseignement supérieur mieux relié aux besoins du marché du travail. L’intérêt de l’enseignement centré sur les compétences (et pas uniquement les savoirs) et de l’alternance est de réduire l’incertitude des deux côtés : l’étudiant découvre le métier avant d’y faire carrière et l’employeur valide ses compétences avant de recruter.
Il faut sauver le soldat TPME
Ce schéma suppose que nos entreprises, surtout les petites, survivent assez longtemps pour produire et exporter.
Un plan de sauvegarde des TPME viables devrait apporter des solutions concrètes à leur fragilité :
- Le paiement électronique par une plateforme à la livraison, dès que celle-ci est acceptée par le client, doit éliminer les délais de règlement pour des dizaines de milliers de TPME.
- L’accès à la commande est un véritable talon d’Achille de ces unités. Leur survie en dépend plus que des délais de paiement. Les mesures prises pour faciliter leur accès à la commande publique doivent trouver leur prolongement dans la commande privée. Celle-ci doit désormais être accessible aux TPME via des plateformes numériques.
- La mobilisation du foncier public pour accueillir des cités d’entrepreneurs, avec des engagements de création d’emplois stables pour en bénéficier : 5 m² d’espace gratuit pour chaque emploi créé en CDI.
- Pour les entreprises réalisant jusqu’à un million de dirhams de chiffre d’affaires, un régime d’exonération et de formalités fortement allégées mérite d’être instauré. Dans ses premières années, une entreprise doit chercher des clients, dénicher des talents et négocier des financements pour sa croissance, et non remplir des formulaires et légaliser des documents.
- Une paix fiscale permanente permettant aux contribuables qui régulariseraient volontairement leurs situations de bénéficier d’une suppression de toutes les majorations de retard et d’un étalement du paiement de la dette fiscale.
Dans peu de temps, les partis de la future coalition auront obtenu leurs ministères. Il restera aux Marocains d’exiger que les promesses soient tenues. La nouvelle équipe devra y consacrer son mandat. Car cinq ans ne représentent pas la même durée pour un ministre qui espère être reconduit et pour un diplômé de quarante ans qui attend toujours d’être recruté. Le premier rebondira certainement ailleurs. Le second ne retrouvera jamais ses vingt ans.
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