Le silence électoral… quand le spectacle s’achève et que l’heure des comptes commence
Le Maroc est désormais entré dans cette fameuse « période de silence électoral ». Quelle belle expression. Le silence… après des semaines de bruit.
Des semaines de slogans, de promesses, de meetings, de poignées de main, de photos, de repas, de discours et de sourires distribués avec une générosité parfois supérieure à celle accordée aux programmes.
Car au milieu de toute cette agitation, une question est restée étonnamment discrète : que fera-t-on, concrètement, une fois l’élection terminée ? C’est là que le silence devenait parfois plus assourdissant que les discours.
Une campagne électorale ne devrait pas être seulement une succession d’images et de slogans. Elle devrait être un moment de confrontation des idées, des programmes et des projets. Le citoyen devrait pouvoir comparer.
Comparer les propositions économiques, les politiques sociales, les engagements en matière d’éducation et de santé, les réponses au chômage, au pouvoir d’achat, au logement, aux finances publiques.
Il devrait surtout pouvoir poser une question simple à ceux qui sollicitent son vote : que comptez-vous faire demain, si je vous donne ma voix aujourd’hui ?
Or, pendant cette campagne, les grandes confrontations nationales entre dirigeants politiques ont été largement absentes. Pas suffisamment de débats contradictoires. Pas suffisamment de confrontations directes.
Et trop souvent, le citoyen a dû faire lui-même le travail de comparaison que les responsables politiques auraient dû assumer publiquement.
Quand l’argent prend trop de place
Il y a aussi cette question qui revient à chaque échéance électorale : celle de l’argent. Il serait injuste de mettre tous les candidats dans le même sac ou de considérer toute dépense électorale comme suspecte. Mais il serait tout aussi naïf de faire comme si la question n’existait pas.
Repas, aides, dépenses de campagne, mobilisation de jeunes en situation précaire… Dans certaines circonscriptions, le débat politique peut parfois sembler relégué derrière une autre logique : celle de la capacité à mobiliser des moyens.
Et c’est là que le problème devient social autant que politique. Le jeune qui accepte quelques centaines de dirhams pour distribuer des tracts ou participer à une campagne n’est pas nécessairement le problème.
Le vrai problème est celui d’une société dans laquelle la précarité peut devenir un instrument de mobilisation électorale. Donner 200 dirhams pendant une campagne ne règle pas le problème du chômage. Cela règle éventuellement une journée. Le lendemain, le jeune reste sans emploi.
Et cinq ans plus tard, la question est toujours là. La démocratie sociale ne peut pas se résumer à une aide ponctuelle au moment où l’on sollicite un bulletin de vote. Elle doit se mesurer à la capacité de créer des emplois, de garantir des services publics efficaces et d’améliorer durablement les conditions de vie.
Le citoyen n’est pas un bulletin de vote
Pendant la campagne, le citoyen devient soudainement le personnage central. On frappe à sa porte. On lui serre la main. On écoute ses difficultés. On prend des photos avec lui. On lui promet beaucoup. Puis, une fois les urnes refermées, le risque est qu’il redevienne ce qu’il était avant la campagne : un citoyen parmi d’autres, confronté aux mêmes problèmes.
Il faut pourtant rappeler une évidence : un vote n’est pas un chèque en blanc.
Le citoyen qui donne sa confiance conserve le droit de demander des comptes. Et ce droit ne devrait pas attendre la prochaine élection. Il devrait commencer le lendemain même de l’élection.
Des accusations qui ne doivent pas disparaître avec la campagne
La campagne a également été marquée par des accusations et des échanges particulièrement lourds autour de la corruption, des marchés publics et de la gestion de l’argent public.
Là encore, il faut savoir distinguer la politique de la justice. Une accusation n’est pas une condamnation. Une déclaration de campagne n’est pas une décision judiciaire.
Lorsqu’un responsable politique formule une accusation grave, celle-ci doit pouvoir être confrontée aux faits, aux documents et, lorsque cela s’impose, aux institutions compétentes. La politique peut poser les questions. La justice doit établir les responsabilités. La presse doit enquêter. Et les institutions doivent rendre des comptes.
Ce serait une erreur de transformer les accusations électorales en vérités établies. Mais ce serait une erreur tout aussi grave de laisser disparaître des questions sérieuses dès que les urnes sont refermées.
Et les 280 milliards de dirhams ?
Parmi les chiffres qui ont marqué le débat, celui des 280 milliards de dirhams évoqués par Fouzi Lekjaa au titre du soutien au pouvoir d’achat mérite, lui aussi, d’être regardé avec sérieux. Le sujet ne consiste pas à qualifier automatiquement cette dépense de gaspillage. Ce serait aller trop vite.
La véritable question est plus simple : où cet argent a-t-il été engagé, selon quels mécanismes, au bénéfice de qui et avec quels résultats ? Lorsqu’il s’agit d’argent public, la transparence n’est pas une faveur. C’est une obligation.
Le citoyen ne demande pas seulement de savoir combien a été dépensé. Il veut savoir ce que cette dépense a changé dans sa vie. A-t-elle réellement contribué à préserver son pouvoir d’achat ? A-t-elle permis d’amortir la hausse du coût de la vie ? Quel en a été l’impact concret ?
C’est précisément à ce niveau que le débat politique devrait se situer : celui des résultats. Car en politique publique, un chiffre impressionnant ne suffit pas. Il faut pouvoir lui donner un sens. Le spectacle est terminé. L’examen commence. Voilà pourquoi la fin de la campagne ne devrait pas être considérée comme la fin de l’histoire. C’est au contraire le début du véritable examen.
Les affiches vont disparaître. Les slogans vont s’effacer. Les meetings vont prendre fin. Mais les problèmes, eux, resteront. Le coût de la vie. Le chômage. La santé. L’éducation. Le logement. Les transports. Les inégalités. La qualité des services publics.
Et toutes ces préoccupations quotidiennes que les discours électoraux ont parfois recouvertes sans véritablement les résoudre. Demain, le citoyen déposera son bulletin dans l’urne.
Puis il retournera à sa vie. Les partis, eux, commenceront à compter les voix, les sièges, les alliances et les rapports de force. Mais il restera un autre calcul, beaucoup plus important : celui des promesses.
Combien ont été faites ? Combien seront tenues ? Lesquelles ne le seront pas ? Pourquoi ? À quel coût ? Et avec quels résultats ? C’est à partir de là que la démocratie devient véritablement exigeante. Car il est relativement facile de convaincre avant le vote.
Le véritable défi commence après.
Après le silence, les comptes
Le silence électoral ne durera que quelques heures. Le silence sur les promesses, lui, ne devrait jamais durer cinq ans. Le citoyen ne demande pas nécessairement des miracles. Il demande des résultats. Il ne demande pas seulement des discours. Il demande des preuves.
Il ne demande pas seulement qu’on vienne à sa rencontre pendant une campagne. Il demande qu’on se souvienne de lui une fois la campagne terminée. Le spectacle électoral est donc terminé. Mais l’essentiel commence maintenant. Car une élection ne se gagne pas seulement avec des voix. Elle se justifie ensuite par des résultats.
Et après tout ce bruit, le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir qui saura le mieux parler. Mais qui saura encore quoi dire lorsque les micros seront définitivement éteints.
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