Ministère de l’IA : symptôme d’une technocratie de la réforme

Les deux tribunes publiées sur Le Brief par le Docteur Imad Rochd à la suite de la nomination d’Ahmed Rahhou à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration (21 et 24 octobre 2026) proposent une vision techniciste et managériale de la transformation de l’Etat marocain. Présentées comme des contributions de sciences de gestion, elles défendent la nécessité d’un pilotage ministériel transversal de l’IA, d’une simplification préalable des procédures, d’une valorisation du patrimoine documentaire et d’une gouvernance orientée vers les résultats. Le présent article soumet ces arguments à une critique de science politique.

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Tribune

Aymen Jidali

Doctorant en sciences politiques

Temps de lecture : Publié le 04/11/2026 à 14:35
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Cette modeste réflexion montre que la création d’un ministère dédié constitue d’abord un acte de communication politique et de redistribution symbolique du pouvoir, que le discours sur le « modèle marocain » reste indéterminé quant aux rapports de force et aux intérêts en jeu, et que l’approche par les processus et les indicateurs de performance élude les questions de légitimité démocratique, de capacité étatique réelle et de redistribution du pouvoir administratif.

En mobilisant les acquis de la littérature sur les réformes administratives, le gouvernement numérique et la sociologie de l’État, les propositions du Dr Rochd risquent de renforcer une technocratie de la réforme plutôt que de transformer durablement le rapport entre l’administration et les citoyens.

La nomination, le 16 octobre 2026, d’Ahmed Rahhou à la tête d’un ministère dont l’intitulé associe explicitement l’intelligence artificielle, la transformation numérique et la réforme de l’administration a immédiatement suscité des commentaires. Parmi ceux-ci, les deux tribunes de Imad Rochd, docteur en sciences de gestion, occupent une place particulière. La première, intitulée « Pourquoi le Maroc a besoin d’un ministre de l’IA : ce que les citoyens doivent en attenddre », ancre la réflexion dans l’expérience quotidienne du citoyen confronté à une administration fragmentée. La seconde, « L’IA a son ministre. Le Maroc doit maintenant avoir son modèle », élargit la perspective vers la construction d’une méthode nationale de gouvernance de l’IA à l’horizon 2030. Toutes deux partagent un même diagnostic et une même prescription : la technologie n’est utile que si elle s’inscrit dans une réforme préalable des processus, une coordination interministérielle et une orientation vers des résultats mesurables.

Les textes de l’honorable tribunier méritent une lecture critique. Non parce qu’ils seraient dépourvus d’intérêt – ils formulent des questions légitimes sur la simplification administrative, la fiabilité de l’information publique et les risques d’une automatisation mal maîtrisée –, mais parce qu’ils présentent comme allant de soi une série d’équivalences problématiques. Équivalence entre création d’un portefeuille ministériel et renforcement de la capacité de coordination.

Équivalence entre approche par les processus et neutralité politique de la réforme. Équivalence entre « modèle marocain » et capacité effective de l’État à orienter le développement technologique au service du public. Or, la science politique dispose d’outils pour interroger ces équivalences. Les travaux sur les réformes administratives (Pollitt et Bouckaert, 2017), sur le gouvernement numérique (Dunleavy et al., 2006 ; Mergel et al., 2019), sur la capacité étatique (Fukuyama, 2013 ; Centeno et al., 2017) et sur la légitimité des politiques publiques (Beetham, 1991 ; Rosanvallon, 2008) permettent de déplacer le regard.

L’objectif de cet article n’est pas de nier l’intérêt d’une politique d’intelligence artificielle, ni de contester a priori toute forme de pilotage transversal. Il est demandé de démonter, point par point, les arguments centraux des deux tribunes en montrant ce qu’ils occultent : les rapports de pouvoir au sein de l’appareil d’État, les conditions politiques de la coordination interministérielle, les effets redistributifs des choix technologiques et la question de la responsabilité démocratique. La démonstration procède en cinq temps. Elle examine d’abord le statut politique de la création ministérielle ; ensuite, l’illusion d’une réforme par les processus ; puis, le flou du « modèle marocain » ; enfin, les limites d’une gouvernance par les indicateurs et les risques d’une technocratie de la réforme.

La création d’un ministère : acte politique, non solution technique

La première tribune part d’une scène ordinaire – le citoyen qui perd une demi-journée pour une démarche administrative – pour conclure à la nécessité d’un pilotage ministériel transversal de l’IA. La seconde présente la nomination d’Ahmed Rahhou comme un changement de nature du débat. Dans les deux cas, l’existence d’un ministère est traitée comme une condition favorable, voire nécessaire, à la mise en cohérence des politiques numériques et à l’amélioration du service public.

Cette lecture sous-estime la dimension proprement politique de la création et de l’attribution des portefeuilles ministériels. En science politique, la composition du gouvernement n’est pas un simple organigramme fonctionnel ; elle constitue un instrument de répartition du pouvoir, de signalisation politique et de gestion des équilibres partisanes et clientélaires (Blondel et Müller-Rommel, 1993 ; Laver et Shepsle, 1996). L’intitulé d’un ministère – surtout lorsqu’il intègre un terme à forte charge symbolique comme « intelligence artificielle » – relève autant de la communication gouvernementale que de l’organisation administrative. Il permet d’afficher une modernité, de répondre à une injonction internationale de « transformation numérique », et de concentrer, au moins en apparence, une compétence dispersée.

Or, l’histoire des réformes administratives au Maroc et ailleurs montre que la création d’une structure dédiée ne garantit ni la coordination effective ni la transformation des pratiques. Les expériences de ministères ou d’agences chargés de la « modernisation de l’État », de la « réforme administrative » ou du « gouvernement électronique » ont souvent buté sur la résistance des ministères sectoriels, sur la faiblesse des leviers budgétaires et sur l’absence d’autorité réelle en matière de gestion des ressources humaines (Catusse, 2008 ; Hibou, 2011). Un ministre de l’IA peut organiser des comités interministériels, publier des feuilles de route et lancer des projets pilotes. Il ne dispose pas, par le seul fait de son titre, du pouvoir de contraindre un ministère de l’Intérieur, de la Santé ou de l’Éducation à partager des données, à harmoniser des procédures ou à abandonner des circuits de contrôle qui constituent autant de sources de pouvoir bureaucratique.

L’argument selon lequel un « pilotage ministériel transversal » permettrait de traiter les dépendances entre services et d’éviter que le citoyen ne doive coordonner lui-même l’administration est donc politiquement naïf. La fragmentation administrative n’est pas uniquement un problème d’organisation ou d’information ; elle est le produit de logiques de territorialisation du pouvoir, de captation de rentes informationnelles et de stratégies de protection des prérogatives. Sans analyse des intérêts en jeu et sans mécanismes de contrainte politique, l’appel à la transversalité reste un vœu pieux.

L’illusion de la neutralité des processus : la réforme administrative comme enjeu de pouvoir

Les deux tribunes insistent, à juste titre, sur le fait qu’il ne faut pas automatiser des procédures inutiles ou contradictoires. Rochd écrit : « Avant d’automatiser, savoir ce qu’il faut simplifier » et « Numériser une procédure ne la simplifie pas nécessairement ». Cette précaution méthodologique est classique dans la littérature sur le gouvernement électronique. Elle n’en demeure pas moins insuffisante lorsqu’elle est présentée comme le cœur d’une approche de sciences de gestion applicable de manière neutre.

La simplification des procédures n’est jamais un exercice purement technique. Elle implique de décider quelles pièces sont « nécessaires », quels contrôles sont « redondants », quels services doivent céder une part de leur compétence, et au profit de qui. Ces arbitrages touchent à la distribution du pouvoir administratif, aux capacités de contrôle social, aux opportunités de corruption et aux possibilités de redressement des décisions. Présenter la question sous la forme « pourquoi cette pièce est-elle demandée ? » ou « quel service peut résoudre le blocage ? » neutralise le conflit politique sous-jacent. Or, comme l’ont montré les travaux sur les réformes de l’État dans les pays du Sud (Hibou, 2011 ; Bayart, 2006), les procédures administratives sont aussi des instruments de gouvernement des populations et de production de la légitimité de l’État.

En outre, l’idée selon laquelle l’IA « devient utile lorsqu’un problème précis justifie son emploi » repose sur une conception instrumentaliste de la technologie. Elle ignore que les outils d’intelligence artificielle reconfigurent eux-mêmes les problèmes qu’ils sont censés résoudre,en sélectionnant certains types de données, en formalisant certaines catégories d’usagers et en rendant opaques certaines étapes de décision (Eubanks, 2018 ; Benjamin, 2019). Une politique d’IA ne se contente pas de « soutenir une organisation bien conçue » ; elle participe à redéfinir ce qu’est une organisation « bien conçue ». L’absence de réflexion sur ces effets de cadrage constitue une limite majeure des tribunes.

Le « modèle marocain » : une catégorie indéterminée

La seconde tribune appelle à ne pas importer un modèle étranger et à construire une « méthode marocaine ». L’argument est formulé ainsi : le Maroc doit partir des problèmes à résoudre plutôt que des outils à acheter, préserver une « souveraineté pragmatique » (maîtrise des données sensibles, capacité d’audit, compétences locales) et adapter les solutions à ses besoins linguistiques, administratifs et sociaux.

Sur le plan rhétorique, cet appel à la singularité nationale est classique. Il permet de se démarquer des discours sur la « course à l’IA » dominés par les États-Unis, la Chine ou l’Union européenne. Sur le plan analytique, il reste cependant peu opérationnel. Qu’est-ce qui rendrait un modèle « marocain » ? Les tribunes n’offrent aucune clarification sur les institutions, les coalitions d’acteurs, les mécanismes de reddition de comptes ou les arbitrages redistributifs qui constitueraient le contenu substantiel de ce modèle. La « souveraineté pragmatique » est définie par une liste de capacités techniques (données, audit, compétences), sans analyse des conditions politiques de leur consolidation. Or, la littérature sur la souveraineté numérique montre précisément que ces capacités sont le produit de rapports de force internationaux, de dépendances technologiques et de choix budgétaires nationaux (Pohle et Thiel, 2020 ; Couature et Toupin, 2019).

Plus encore, l’appel à un modèle national risque de servir de couverture à une politique d’adaptation sélective des outils étrangers, sans véritable redistribution du pouvoir décisionnel.Les expériences de « localisation » des politiques de développement et de modernisation administrative montrent que le vocabulaire de la singularité nationale coexiste souvent avec le maintien de dépendances structurelles et avec la reproduction de hiérarchies internes entre élites technocratiques et administrations de terrain (Olivier de Sardan, 2008). Sans spécification des mécanismes de contrôle démocratique et de participation citoyenne à la définition des priorités, le « modèle marocain » reste une coquille vide.

Gouvernance par les indicateurs et évitement de la question démocratique

Les deux textes insistent sur la nécessité de juger les politiques d’IA à leurs résultats observables : délais de traitement, déplacements évités, taux d’erreur, satisfaction des usagers,coûts. Rochd propose de cartographier les projets, de sélectionner des services prioritaires, de définir un socle de gouvernance (confidentialité, traçabilité, supervision humaine) et de documenter les gains. Cette orientation vers les résultats est présentée comme un antidote aux « annonces technologiques » et aux « collections de démonstrateurs ».

Là encore, la critique de science politique n’est pas de rejeter toute forme de mesure. Elle est de souligner que le choix des indicateurs, des services prioritaires et des seuils de succès constitue lui-même un acte politique. Qui définit ce qui compte comme « gain concret » ? Les délais moyens peuvent s’améliorer pour les usagers les plus connectés tout en se détériorant pour les autres. La satisfaction déclarée peut masquer des formmes d’exclusion. Le coût du service peut baisser pour l’administration tout en transférant des charges sur le citoyen ou sur des prestataires privés. Les travaux sur le New Public MManagement et sur la gouvernance par les nombres ont abondamment documenté ces effets pervers (Hood, 1991 ; Desrosières, 2008; Muller, 2015).

Surtout, l’approche par les indicateurs élude la question de la légitimité démocratique des choix effectués. Une administration « plus intelligente » au sens de Rochd — un problème résolu, du temps gagné, une réponse dont quelqu’un assume la responsabilité – peut parfaitement coexister avec une réduction des espaces de contestation, une opacification des critères de décision et une concentration du pouvoir entre les mains d’acteurs technocratiques et d’entreprises fournisseurs de solutions. La confiance dont parle l’auteur (« la confiance dépend de la qualité des réponses, mais aussi de la possibilité de les faire examiner ») reste une confiance administrative, non une confiance démocratique fonddée sur la participation, la délibération et le contrôle citoyen.

Formation, patrimoine documentaire et risques d’une technocratie de la réforme

Les tribunes accordent une place importante à la formation des agents publics et à la valorisation du patrimoine documentaire. Ces propositions sont pertinentes. Elles rejoignent des constats établis sur le rôle des connaissances organisationnelles et sur les conditions d’appropriation des outils numériques. Elles n’en posent pas moins problème lorsqu’elles sont formulées hors de toute analyse des rapports de pouvoir au sein de l’administration.

Former les agents à « consulter un assistant documentaire », à « reconnaître une réponse incertaine » et à « protéger une information personnelle » est utile. Cela ne dit rien sur les conditions dans lesquelles ces agents pourront contester une procédure automatisée, signaler un biais ou refuser d’appliquer une décision produite par un système dont ils ne maîtrisent pas la logique. De même, valoriser les archives et les référentiels comme « gisement de valeur »peut renforcer le contrôle centralisé de l’information plutôt que l’autonomie des services de terrain. L’histoire des politiques de gestion des connaissances dans les organisations publiques montre que ces projets sont souvent captés par desélites technocratiques et qu’ils peuvent contribuer à une standardisation appauvrissante des savoirs pratiques (Blackler, 1995 ; Cook et Brown, 1999).

Enfin, l’appel à prévenir les disparités d’adoption entre grandes organisations, PME et collectivités territoriales est bienvenu. Il reste cependant formulé en termes d’accompagnement et de formation, sans questionner les structures de marché, les asymétries d’information et les relations de dépendance entre l’État, les grands opérateurs technologiques et les acteurs locaux.Une politique d’IA qui se contente d’« ouvrir un programme d’accompagnement des PME » sans s’interroger sur les conditions de concurrence, sur la captation des données publiques par des acteurs privés et sur la concentration des compétences risque de reproduire, sous une forme modernisée, les inégalités qu’elle prétend réduire.

Les tribunes de Imad Rochd formulent une série de propositions qui, prises isolément, peuvent sembler raisonnables : simplifier avant d’automatiser, coordonner les services, fiabiliser l’information1, former les agents, mesurer les résultats, préserver une capacité d’audit. Leur faiblesse n’est pas dans le détail des recommandations, mais dans le cadre d’analyse qui les sous-tend. Ce cadre est celui d’une science de gestion appliquée à l’État, qui traite la fragmentation administrative comme un problème d’organisation, la technologie comme un instrument neutre et le « modèle marocain » comme une question de méthode. Il élude les questions de pouvoir, de légitimité et de redistribution qui sont au coeur de toute transformation de l’État.

La création d’un ministère de l’Intelligence artificielle constitue un événement politique. Elle peut servir de point d’appui à des réformes utiles ; elle peut aussi alimenter une technocratie de la réforme, dans laquelle la modernité affichée masque la continuité des rapports de domination administrative et l’absence de contrôle démocratique sur les choix technologiques.Pour que l’IA contribue réellement à améliorer le service public, il ne suffit pas d’avoir un ministre, ni même un « modèle ». Il faut des institutions capables de rendre des comptes, des mécanismes de participation citoyenne à la définition des priorités, et une analyse lucide des intérêts qui se jouent dans la transformation numérique de l’État. Sans cela, le citoyen continuera de perdre des demi-journées-non plus seulement devant un guichet, mais devant un écran qui lui renverra, avec assurance, une procédure qu’il n’a pas choisie.

Références bibliographiques

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Catusse, M. (2008). Le temps des entrepreneurs ? Politique et transformations du capitalisme au Maroc. Paris : Maisonneuve & Larose.

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Rochd, I. (2026b). L’IA a son ministre. Le Maroc doit maintenant avoir son modèle. Tribune d’analyse et de prospective.

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