« Secrets des jardins » : du jardin au rêve, la recherche picturale de l’artiste peintre Aziz Benja
Aziz Benja, artiste peintre, signe son retour à Marrakech avec l'exposition « Secrets des jardins » © DR
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Après vingt ans d’absence de la scène artistique marrakchie, Aziz Benja retrouve Marrakech avec « Secrets des jardins », une exposition personnelle consacrée à un motif devenu central dans sa recherche : le jardin.
Présentée au JAAL Riad Resort du 17 septembre au 17 octobre 2026, en collaboration avec la Galerie Villa Houda, l’exposition réunit des œuvres qui explorent la lumière, l’eau, la végétation et surtout la puissance de la couleur. Le vernissage s’est tenu le 17 septembre à partir de 18h, une immersion dans un univers où le réel demeure identifiable, tout en glissant progressivement vers le rêve et l’abstraction.
Dans cette exposition, le jardin n’est pas seulement un décor. Il est un espace de recherche, un réservoir de formes et de couleurs, mais aussi un lieu où se pose la question du regard. Le Jardin Majorelle, notamment, occupe une place importante dans cette démarche. Benja explique son attachement à Marrakech par la densité chromatique de la ville.
« Marrakech est une ville pleine de contrastes de couleurs, et ces couleurs sont saturées, ce que j’aime beaucoup », explique-t-il dans une déclaration à LeBrief. À cette dimension visuelle s’ajoute, selon lui, une dynamique culturelle nouvelle. L’artiste relève « une belle effervescence culturelle et artistique », accompagnée par la mise en place de structures professionnelles destinées à faire vivre la culture, notamment dans le champ des arts visuels. Son exposition s’inscrit donc aussi, de son propre aveu, dans cette volonté d’« apporter sa pierre à l’édifice ».
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La beauté comme position esthétique
Cette présence de la couleur ne relève pas, chez Benja, d’un simple effet décoratif. Elle traduit une position assumée sur la fonction de l’œuvre. L’artiste dit percevoir « un certain vide » dans le paysage contemporain. Selon lui, « il y a peu d’œuvres qui privilégient avant tout l’aspect esthétique ».
Benja affirme une préférence claire pour une peinture qui accorde une place centrale à la beauté. « Pour moi, la beauté ne doit pas être mise de côté », insiste-t-il, alors que certaines tendances contemporaines, observe-t-il, privilégieraient avant tout les concepts sans accorder la même importance à la dimension sensible de l’œuvre.
Cette défense de la sensation traverse « Secrets des jardins », un espace de surfaces travaillées à la spatule et à la brosse, des techniques mixtes, des empâtements destinés à accrocher la lumière et des gestes qui suggèrent les feuillages, les fleurs ou les vibrations de l’eau. Les motifs restent perceptibles, mais la peinture s’éloigne de la représentation descriptive pour proposer une expérience visuelle. Les bleus intenses répondent aux verts, aux jaunes, aux rouges et aux orangés ; l’eau fonctionne comme un miroir et la végétation peut, selon les œuvres, basculer vers des formes presque abstraites.
Cette liberté formelle correspond à la manière dont l’artiste décrit son propre parcours. En vingt ans, affirme-t-il, sa production a été « variée, parfois éclatée », aussi bien par les sujets que par les techniques. Il travaille « selon le contexte et selon sa nécessité intérieure », dans une démarche qu’il qualifie d’« horizontale », sans chercher à approfondir un seul axe de manière exclusive.
Son parcours a ainsi traversé plusieurs langages picturaux, notamment l’impressionnisme, le réalisme et le colorisme. Cette mobilité explique en partie pourquoi, dit-il, ceux qui suivent son travail « n’arrivent pas à le classer dans un seul style » et ne parviennent pas toujours à anticiper l’aspect de ses créations d’une exposition à l’autre.
Le regardant devient regardé
L’un des fils les plus singuliers de sa recherche s’est développé autour du Jardin Majorelle. Benja raconte avoir commencé à travailler sur des scènes et des images du jardin sans comprendre, dans un premier temps, la raison de l’attachement des visiteurs à ces tableaux. Il observait les spectateurs rester « pendant de longues minutes, émerveillés » devant ses toiles.
Cette expérience de réception a progressivement transformé le regard du public en objet pictural. L’artiste a alors introduit des silhouettes de personnes contemplant le jardin peint. Le procédé déplace la relation habituelle entre tableau et spectateur : « Le spectateur devient ainsi un élément du tableau : le regardant devient regardé ».
Le dispositif dépasse ainsi le simple jeu de mise en abyme. Il rappelle que le paysage n’existe jamais totalement indépendamment de celui qui le regarde. Les toiles proposent « une nouvelle mémoire du lieu », comme si le jardin se modifiait selon l’heure, la saison ou l’émotion de celui qui le contemple. Le Jardin Majorelle devient alors moins un sujet fixe qu’une matière perceptive, continuellement reformulée par la peinture.
Benja dit avoir compris cette richesse progressivement. Après « plusieurs années de contemplation », il affirme avoir découvert les « secrets » du jardin, au premier rang desquels un bleu qu’il juge très particulier, capable de « s’insérer au milieu des verts et les rompre ». Il insiste également sur les contrastes entre les pots, l’architecture et le sol.
Pour un peintre qui cherche à multiplier et renouveler ses compositions, l’espace constitue ainsi un laboratoire visuel particulièrement fécond. Au-delà de l’organisation des formes, l’artiste évoque encore l’effet sensible du lieu, qui exerce sur « la vue et le goût une influence sensible, très positive ». Le jardin est ainsi devenu un support majeur de sa recherche, auquel il revient régulièrement parce qu’il a durablement « marqué son esprit ».
Cette relation au Jardin Majorelle explique aussi pourquoi Benja refuse une approche documentaire du lieu. La peinture ne reproduit pas simplement ce que l’œil voit. Elle sélectionne, transforme, intensifie. Il décrit d’ailleurs le jardin comme une matière sensible à réinventer ; bassins, feuillages, palmes, nénuphars et éclats de lumière constituent les points de départ d’une écriture libre, dans laquelle l’eau peut devenir miroir et la végétation tendre vers l’abstraction.
Peindre sans se laisser enfermer
Benja revendique par ailleurs une conception très ouverte de la pratique artistique. « Je suis guidé par des impulsions purement sensibles envers différentes compositions que je cherche et que je travaille », dit-il. Son processus ne repose pas sur l’application systématique d’une signature stylistique : « À mi-chemin, je m’arrête, et je ne m’impose pas de style personnel ». Il dit plutôt écouter « la force de l’œuvre imaginée », qu’elle ressemble ou non à une création antérieure.
Cette attitude conduit à une circulation assumée entre les catégories de la peinture. L’artiste dit passer « avec aisance de l’abstraction à la figuration, du réalisme à l’impressionnisme, ou à autre chose ». Il résume cette position par une formule : « La liberté, c’est mon style ». Chez lui, la cohérence n’est donc pas nécessairement affaire de répétition. Elle peut se situer dans la liberté de changer de méthode, de revenir à un motif, d’abandonner une manière pour une autre et de recommencer ailleurs.
L’improvisation joue également un rôle dans cette méthode. « L’improvisation, dans un sens positif, me caractérise », affirme Benja. Il dit dépendre « du moment et du lieu », mais aussi de « son état intérieur » et de son besoin de satisfaire son inspiration et son intuition. Cette part de disponibilité éclaire la diversité de ses œuvres où le peintre ne semble pas considérer le changement comme une rupture avec son parcours, mais comme une composante de celui-ci.
Son rapport à l’identité marocaine suit une logique comparable. Une part importante de sa production prend son point de départ dans des éléments visuels issus du patrimoine naturel, social et culturel du pays. « Au fond, je suis un enfant de la géographie du Maroc », résume-t-il. Mais cette relation au territoire ne constitue pas, pour autant, une obligation iconographique.
« Une autre part de mon travail ne laisse pas apparaître l’identité marocaine », reconnaît-il, avant d’ajouter que « ce n’est pas nécessaire dans chaque œuvre picturale ou visuelle ». Le Maroc constitue donc pour lui un fonds de perception et d’expérience, plutôt qu’un programme esthétique imposé à chacune de ses toiles.
Du paysage au jardin rêvé
Cette distinction devient particulièrement importante dans les œuvres consacrées aux jardins. Benja affirme qu’il cherche parfois à faire sortir ces espaces « de son imaginaire ». La nature qu’il peint n’est alors plus uniquement celle qu’il observe. Elle passe par une transformation intérieure. La foi, dit-il, est « très présente » chez lui et fait vivre en lui « l’image d’un paradis rêvé ». Le paysage est dès lors réinventé, jusqu’à devenir « presque onirique », plutôt qu’une simple copie du réel.
Le jardin peint apparaît ainsi comme une construction mentale autant qu’un espace physique. La matière végétale, les reflets, les contrastes de couleurs et les architectures servent de supports à une transformation qui éloigne progressivement l’œuvre du paysage directement observable.
C’est précisément cette tension entre reconnaissance et réinvention qui donne aux œuvres de « Secrets des jardins » leur caractère particulier. Le spectateur identifie un bassin, des feuillages, des palmes ou une architecture, mais la matière picturale et la couleur déplacent rapidement cette reconnaissance vers quelque chose de plus incertain.
Cette dimension permet aussi de comprendre pourquoi l’exposition ne cherche pas à documenter Marrakech ou le Jardin Majorelle. L’artiste présente au contraire les jardins comme une expérience à traverser ; entrer dans la couleur, suivre les reflets, puis reconstruire mentalement le paysage. L’artiste poursuit cette réflexion en attribuant à la nature une fonction qui dépasse le seul spectacle visuel.
« Nous aimons tous la nature, parce qu’elle est un souffle et un refuge », estime-t-il. Les hommes souhaitent, selon lui, qu’elle soit « saine, pure, ou bien conçue avec goût », parce qu’elle peut apporter un apaisement qui passe par la vue mais aussi « par les autres sens ».
Cette approche sensible du végétal trouve enfin une résonance particulière dans son regard sur le Jardin Majorelle. Benja s’arrête sur les espèces botaniques qui composent cet espace et sur leur diversité géographique. Il souhaite que les visiteurs « contemplent toutes ces espèces botaniques venues de presque tous les coins du monde ». Elles ont « des racines différentes » et viennent de « terres différentes », mais « elles vivent ensemble, en parfaite harmonie, et forment une unité esthétique, quelles que soient leurs origines ».
L’artiste ne présente pas cette diversité comme une démonstration théorique. Elle est d’abord, dans son discours, une réalité visuelle qui nourrit son travail : les différences de feuillages, de couleurs, de textures et de volumes produisent des contrastes, tandis que leur coexistence forme une composition d’ensemble. Le jardin devient alors un espace où la diversité ne détruit pas l’unité, mais la constitue.
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Une peinture de l’instabilité
Né en 1974 à Erfoud et diplômé de l’Institut national des Beaux-Arts de Tétouan en 1999, Aziz Benja est artiste peintre et professeur d’arts plastiques. Son travail a été présenté au Maroc comme à l’international et il est représenté au Maroc par la Galerie Villa Houda, basée à Mohammedia. « Secrets des jardins » marque, dans son parcours, son retour à Marrakech vingt ans après sa dernière exposition dans la ville.
Ce qui démarque particulièrement Benja, c’est le refus de considérer la pratique artistique comme une ligne droite. Il revendique au contraire les déplacements, les ruptures et l’improvisation. Sa peinture peut passer du réalisme à l’impressionnisme, de la figuration à l’abstraction, puis revenir à des motifs identifiables. Son attachement au jardin ne signifie donc pas qu’il aurait enfin trouvé un sujet définitif. Il s’agit plutôt d’un territoire auquel il peut revenir pour y poursuivre une recherche toujours susceptible de changer de forme.
C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu de « Secrets des jardins ». Le motif du jardin paraît stable, familier, immédiatement reconnaissable. Pourtant, sous le pinceau de Benja, il se dérobe continuellement à sa propre définition. Il est paysage, mémoire, matière, couleur, refuge, espace spirituel et parfois projection imaginaire. Il peut être observé par le peintre, puis regardé par un visiteur représenté dans le tableau, avant que celui qui se tient devant l’œuvre ne devienne à son tour partie prenante de cette chaîne de regards.
En investissant le jardin comme espace de couleur, de mémoire et de projection intérieure, Aziz Benja défend une peinture qui entend préserver la part sensible de l’image. Sa démarche n’est ni celle d’un paysagiste soucieux de fixer fidèlement un lieu, ni celle d’un artiste qui chercherait à construire une identité stylistique immédiatement identifiable. Elle repose plutôt sur une succession de rencontres entre une géographie, une perception et un état intérieur. Le même jardin peut alors devenir plusieurs jardins, selon la lumière, la matière, l’émotion et l’imaginaire qui président à sa représentation.
Vingt ans après son dernier passage artistique à Marrakech, le retour de Benja dans la ville ocre se fait ainsi autour d’un motif qui semble avoir condensé plusieurs dimensions de son parcours. « Secrets des jardins » ne raconte pas seulement un jardin réel. L’exposition montre comment un lieu peut devenir, par le travail de la peinture, une mémoire mouvante et un espace intérieur. Aziz Benja fait ainsi du jardin moins un sujet à représenter qu’un territoire à éprouver.
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