Du cinéma Kawakib de Casablanca en 1959 aux Palais de Rabat en 1998, l’histoire de la gauche marocaine est celle d’un long chemin fait de convictions, de ruptures et de compromis. Née dans le contexte tendu des premières années de l’indépendance, portée par des figures comme Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid et Abderrahman Youssoufi, cette gauche s’est progressivement imposée comme une composante de la vie politique nationale, dans une relation souvent complexe avec la Monarchie. L’expérience de « l’alternance consensuelle » marquera un tournant historique, autant par ses avancées que par les problématiques auxquelles elle se heurtera. Récit d’un combat politique historique.

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L’histoire de la gauche marocaine moderne s’écrit d’abord avec une rupture. Au lendemain de l’indépendance, le parti de l’Istiqlal, fer de lance de la libération nationale, se fracture sous le poids de ses divergences internes. D’un côté, une aile conservatrice menée par Allal El Fassi, de l’autre, une jeunesse progressiste, syndicaliste et tiers-mondiste qui défend une transformation plus profonde de la société et de l’économie marocaines.

Le désaccord porte également sur la conception du rôle des institutions et des rapports entre le gouvernement, les forces politiques et l’absolutisme. Ce clivage s’exprime notamment autour du gouvernement dirigé par Abdellah Ibrahim, figure de la gauche nationale.

Le 6 septembre 1959, au cinéma Kawakib de Casablanca, les militants fondent l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Des figures emblématiques y scellent leur destin : Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Abdellah Ibrahim, Mahjoub Ben Seddik et Abderrahman Youssoufi. Leur projet défend notamment une réforme agraire, la nationalisation de secteurs jugés stratégiques et l’instauration d’une démocratie parlementaire dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. Le ton est donné avec une nouvelle force politique de gauche qui entend peser sur la construction du Maroc indépendant et sur l’évolution de ses institutions.

L’épreuve du feu et la clandestinité des années de plomb

Les années suivantes sont marquées par de fortes tensions politiques et par un durcissement du climat intérieur. L’UNFP devient l’une des principales forces d’opposition et plusieurs de ses cadres sont confrontés à la répression et à la clandestinité. En 1963, dans le contexte des tensions politiques et des accusations de complot contre le pouvoir, des vagues d’arrestations touchent le parti. Mehdi Ben Barka, exilé, est condamné à mort par contumace avant de disparaître mystérieusement près de Paris en octobre 1965. Youssoufi, quant à lui, est arrêté pour ses éditoriaux dans le journal de l’opposition Al Tahrir, puis condamné en 1963, avant de connaître plusieurs années d’exil.

Face à ce contexte, les courants internes de la gauche divergent sur la stratégie à adopter. Si Fqih Basri défend la lutte clandestine à travers le réseau Tanzim, d’autres figures privilégient progressivement la voie politique et institutionnelle. Cette évolution aboutit à la scission de 1974-1975, avec la création de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) sous l’impulsion de Abderrahim Bouabid. Le congrès extraordinaire de 1975 consacre le fait de privilégier l’action politique légale et démocratique, et de participer à la transformation du pays à travers les institutions.

La Koutla : rassembler les forces de l’opposition

Au fil des années, la gauche et les forces nationales comprennent la nécessité de rapprocher leurs positions. Déjà en mai 1970, l’Istiqlal et l’UNFP s’étaient regroupés sous le nom de Koutla (« le bloc ») afin de présenter un front commun dans le débat politique et constitutionnel. Mais c’est en 1992, après le décès de Abderrahim Bouabid, que la « Koutla démocratique » prend véritablement forme sous la houlette de Abderrahman Youssoufi, revenu d’un long exil en France.

Cette coalition historique regroupe alors l’USFP, l’Istiqlal, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et l’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP). En rapprochant les forces de gauche et les formations issues du mouvement national, la Koutla entend peser sur l’évolution politique du pays et porter des revendications en matière de démocratisation, de développement économique et de renforcement des institutions. Cette dynamique contribue à installer progressivement l’idée d’une participation plus large des forces d’opposition à la gestion des affaires publiques.

L’alternance consensuelle de 1998

La consécration de cette longue évolution arrive au crépuscule du règne de feu le roi Hassan II. Dans un contexte marqué par les transformations politiques du pays et la volonté d’assurer une transition stable, le Souverain ouvre la voie à une nouvelle étape dans les relations entre la Monarchie et les forces de l’opposition. Après les élections législatives de 1997, où l’USFP obtient 57 sièges, feu le roi Hassan II nomme Abderrahman Youssoufi chef du gouvernement en février 1998.

L’événement est historique, car après plusieurs décennies passées dans l’opposition, une figure emblématique de la gauche accède à la direction du gouvernement avec l’aval du Souverain. Cette « alternance consensuelle » constitue une expérience originale dans le monde arabe et marque l’aboutissement d’un long processus de dialogue entre la Monarchie et les forces politiques issues de l’opposition.

Mais l’exercice du pouvoir révèle rapidement toute la complexité du partage des responsabilités institutionnelles. Dans le cadre constitutionnel de l’époque, la Monarchie conserve des prérogatives importantes, notamment dans les domaines liés à la souveraineté, tandis que le gouvernement doit composer avec une architecture institutionnelle dans laquelle les équilibres entre les différents pouvoirs restent déterminants.

Législatives 2026 : l’USFP présente son programme

Youssoufi doit également gérer des dossiers particulièrement sensibles, hérités de plusieurs décennies de tensions politiques. La question de Ben Barka, le dossier du Sahara et les relations entre l’appareil d’Etat et les forces politiques demeurent au cœur des débats. Plusieurs épisodes, notamment autour de la presse et de certaines décisions administratives, alimentent alors les critiques de l’USFP et de ses alliés, révélant les difficultés de cette expérience de cohabitation politique.

Le crépuscule d’un idéal

L’expérience de l’alternance s’achève progressivement sans avoir permis à l’USFP de transformer en profondeur l’ensemble de ses ambitions historiques. En 2002, alors que l’USFP reste la première force parlementaire à l’issue des élections législatives, le roi Mohammed VI nomme Driss Jettou à la tête du gouvernement. Cette décision ouvre une nouvelle séquence politique et nourrit, au sein de l’USFP, un débat durable sur le bilan de l’alternance et sur la capacité du parti à exercer pleinement son influence.

La participation au gouvernement aura néanmoins profondément transformé la formation socialiste. En passant de l’opposition à la responsabilité gouvernementale, l’USFP a dû composer avec les réalités économiques, institutionnelles et sociales de la gestion publique. Cette expérience a également contribué à l’érosion de son crédit auprès d’une partie de son électorat, tout en glorifiant son image auprès du reste des militants.

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