Doyen des formations politiques du Royaume, l’Istiqlal incarne l’âme historique du nationalisme marocain et de sa marche vers la souveraineté. Né dans la clandestinité des salons de Fès et de Rabat sous le protectorat, le parti de la balance a traversé près d’un siècle de bouleversements. Des premières heures de la résistance jusqu’aux coalitions gouvernementales contemporaines, l’histoire de ce géant politique se confond intimement avec celle de l’édification de l’Etat moderne.

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L’histoire politique du Maroc ne peut se concevoir sans l’empreinte indélébile de l’Istiqlal. Remontons aux heures sombres de la colonisation, là où une élite lettrée, imprégnée de patriotisme, a décidé de faire front commun pour redessiner le destin du pays.

Le sursaut nationaliste marocain trouve son premier grand catalyseur dans la contestation du Dahir berbère de 1930. Cette mesure coloniale, qui visait à diviser le statut juridique des populations arabes et berbères, provoque une vague d’indignation sans précédent parmi la jeunesse urbaine.

Autour de figures incontournables telles que Allal El Fassi, Ahmed Balafrej ou encore Mohamed Hassan Ouazzani, les premiers cercles d’action s’organisent. Ils fondent d’abord le Comité d’action marocaine (CAM) en 1934, qui propose un plan de réformes modérées sans encore exiger l’indépendance immédiate.

Face à l’intransigeance et à la répression des autorités coloniales, marquées notamment par l’exil de Allal El Fassi au Gabon en 1937, les positions se radicalisent. Le mouvement franchit un palier pendant la Seconde Guerre mondiale. Profitant du débarquement allié de 1942 et de la conférence d’Anfa en 1943 où le président américain Roosevelt glisse au sultan Mohammed Ben Youssef de discrètes promesses de soutien, les nationalistes se structurent. Le 10 décembre 1943, le parti de l’Istiqlal est officiellement fondé.

Le coup d’éclat survient le 11 janvier 1944. 66 signataires prennent le risque de publier le Manifeste de l’indépendance. Ce document réclame sans détours la fin du protectorat, le rétablissement de la souveraineté nationale sous l’égide du Sultan et l’établissement d’une monarchie constitutionnelle.

Parmi ces pionniers figure une seule femme, Malika Al Fassi, symbole de l’engagement précurseur des femmes au sein du mouvement indépendantiste, qu’il soit politique ou armé. La réaction française est évidemment brutale avec des arrestations en masse. Des exécutions et émeutes populaires ensanglantent les grandes villes du pays, mais la flamme est allumée, le peuple et son Souverain sont désormais unis dans une même cause.

La seule femme signataire du Manifeste de l’indépendance

Née au début des années 1920 dans une famille bourgeoise de Fès, Malika Al Fassi est une figure pionnière du nationalisme et du militantisme féminin marocain. Face à l’interdiction faite aux femmes d’accéder à l’université Al Quaraouiyine, elle s’instruit à domicile auprès de professeurs de cette institution.

Dès 1937, elle s’engage au sein de l’Association des femmes indépendantes pour sensibiliser et mobiliser les femmes de sa condition. Journaliste sous pseudonymes (Fatat Al Hadira puis Bahitat Al Hadar), elle collabore avec la revue Al Maghreb pour défendre avec force le droit des femmes à l’instruction.

Elle joue également un rôle essentiel en assurant la liaison entre les nationalistes et le Palais. C’est elle qui rédige et transcrit l’ensemble des documents confidentiels destinés à feu le sultan Mohammed V.

Son combat culmine le 11 janvier 1944. Après avoir activement collaboré à sa préparation, elle devient l’unique femme signataire du Manifeste de l’indépendance. Elle incarne ainsi l’objectif d’édification d’un Maroc moderne et nouveau.

L’épreuve du pouvoir et le grand schisme de 1959

A l’aube de l’indépendance acquise en 1956, l’Istiqlal se présente comme le parti ultra-majoritaire, fort d’une ferveur populaire immense et de près d’un million et demi d’adhérents. Sa légitimité historique l’autorise à revendiquer un rôle hégémonique dans la construction de l’Etat neuf.

Cependant, le Palais, soucieux de préserver son rôle d’arbitre objectif, encourage activement l’émergence d’un multipartisme compétitif. Le pouvoir favorise ainsi la création de formations rivales, comme le Mouvement populaire pour représenter le monde rural et berbère.

En interne, l’Istiqlal est lui-même miné par de profondes divergences doctrinales et générationnelles. D’un côté se trouve l’aile droite, conservatrice, dirigée par les pères fondateurs d’origine bourgeoise comme Allal El Fassi et Ahmed Balafrej. De l’autre se dresse l’aile gauche, progressiste, portée par la jeunesse militante et les syndicats, avec à sa tête des figures syndicales et intellectuelles comme Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid. Ces derniers exigent une planification économique rigoureuse et une réforme agraire audacieuse.

L’affrontement devient inévitable. En septembre 1959, la rupture est consommée : l’aile gauche fait scission pour fonder l’Union nationale des forces populaires (UNFP), laissant le nom de l’Istiqlal à la faction dite conservatrice d’El Fassi. Ce schisme met un terme définitif aux ambitions de parti unique de l’Istiqlal et installe le pays dans une dynamique de pluralisme.

De la Koutla à l’alternance politique

Durant les années 1960 et 1970, l’Istiqlal se retrouve régulièrement relégué dans l’opposition parlementaire face aux décisions du défunt Souverain. Malgré sa fidélité indéfectible au Trône, le parti en critique la gestion. Pour faire contrepoids, l’Istiqlal opère un rapprochement avec ses anciens frères ennemis de la gauche. En 1970, il fonde avec l’UNFP la Koutla nationale, qui sera réactivée en 1992 sous le nom de Koutla démocratique (réunissant l’Istiqlal, l’USFP, héritière de l’UNFP, le PPS et l’OADP).

Le grand tournant de cette période d’opposition se dessine à la fin des années 1990. Face à une situation sociale explosive et des rapports de la Banque mondiale alarmants sur l’économie marocaine, feu le roi Hassan II décide d’associer l’opposition historique aux responsabilités. C’est l’expérience de l’Alternance consensuelle de 1998. Le leader socialiste Abderrahmane Youssoufi est nommé premier ministre d’un gouvernement de coalition auquel l’Istiqlal participe activement, scellant la réconciliation historique entre le Trône et les partis issus du mouvement national.

L’Istiqlal au XXIe siècle : entre dynasties, populisme et Etat social

Le parti de la balance entame le nouveau siècle sous le signe du retour aux affaires d’Etat. En 2007, après être arrivé en tête des élections législatives, l’Istiqlal accède à la primature avec la nomination de Abbas El Fassi comme premier ministre par le roi Mohammed VI.

Cependant, la vie interne du parti reste agitée par des luttes de clans. En 2012, un coup de tonnerre secoue cette formation historiquement dominée par les grandes familles de notables de Fès. Abdelhamid Chabat, syndicaliste aux origines modestes et maire de Fès, réussit l’exploit de s’emparer du secrétariat général face à Abdelouahed El Fassi, fils du leader historique Allal El Fassi.

Chabat impose une ligne populiste et agressive, décidant en 2013 de retirer brutalement le parti du gouvernement Benkiran pour rejoindre l’opposition. Cette période turbulente se solde par une lourde défaite électorale lors des communales de 2015, ouvrant la voie à l’éviction de Chabat.

En octobre 2017, le parti choisit de revenir à ses sources dynastiques et intellectuelles en élisant à sa tête Nizar Baraka, petit-fils de Allal El Fassi. Sous sa direction, le parti retrouve son statut de force gouvernementale. Lors des législatives de 2021, l’Istiqlal enregistre une progression spectaculaire en remportant 81 sièges, devenant le troisième parti du pays et intégrant le gouvernement de l’Etat social dirigé par Aziz Akhannouch. Réélu à l’unanimité des voix lors du 18ème Congrès général en avril 2024, Nizar Baraka maintient le cap d’un projet de société axé sur l’employabilité des jeunes, la baisse de la pression fiscale sur la classe moyenne et la consolidation de l’Etat social.

Près d’un siècle après ses premiers pas, l’Istiqlal reste l’un des piliers de l’architecture politique marocaine, témoignant de la persistance de l’idéal nationaliste dans un Royaume en constante mutation.

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