Industrie pharmaceutique : le Maroc peut-il devenir le hub scientifique de l’Afrique ?

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Industrie pharmaceutique : le Maroc peut-il devenir le hub scientifique de l’Afrique ?Maturin Tchoumi, responsable de la zone internationale pharmaceutique pour l’Afrique, lors de l'Africa Press Day, à Nairobi, le 04 mars 2026 © LeBrief

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Entre ambitions industrielles, souveraineté sanitaire et montée en puissance des biotechnologies, le Maroc nourrit l’ambition de devenir un pôle régional des sciences de la santé. Pour les grands groupes pharmaceutiques, le Royaume présente des atouts rares sur le continent avec un système universitaire solide, une industrie locale structurée et une stratégie publique tournée vers l’innovation. Pour Roche, acteur mondial de l’oncologie et du diagnostic, cette transformation est déjà en marche.

Dans la course mondiale aux innovations médicales, l’Afrique reste souvent à la périphérie. Accès tardif aux nouvelles thérapies, systèmes hospitaliers sous pression, dépendance aux importations… les problématiques sont très nombreuses. Pourtant, certains pays commencent à tracer une autre trajectoire.

Le Maroc fait partie de ceux qui veulent changer d’échelle. Entre investissements dans la recherche, montée en gamme de l’industrie pharmaceutique et stratégie de souveraineté sanitaire depuis la pandémie de Covid-19, le Royaume se positionne progressivement comme une plateforme régionale.

Pour les industriels, cette évolution ouvre de nouvelles perspectives. Et pour des groupes comme Roche, présents de longue date sur le continent, le Maroc pourrait devenir l’un des centres névralgiques de la future innovation médicale africaine.

Une stratégie africaine pensée pour l’Afrique

Pour comprendre cette évolution, il faut d’abord regarder la manière dont certains grands groupes pharmaceutiques ont repensé leur présence sur le continent.

Pendant longtemps, l’Afrique était gérée depuis d’autres régions, à savoir l’Europe, le Proche-Orient ou encore l’Asie. Une approche qui reflétait surtout la marginalité du continent dans l’industrie pharmaceutique mondiale.
« L’approche que Roche a prise pour résoudre les problèmes africains de santé était de créer une division Afrique du groupe, et non une division où l’Afrique est jumelée avec d’autres régions du monde », explique ainsi Maturin Tchoumi, responsable de la zone internationale pharmaceutique pour l’Afrique, à LeBrief, lors de l’Africa Press Day, à Nairobi.

Lire aussi : A Nairobi, la santé africaine se défend comme un investissement

Ce choix organisationnel signifie, en d’autres termes, que les décisions concernant le continent sont désormais prises en Afrique, par des équipes qui connaissent les réalités locales. « Que ce soit pour notre division pharmaceutique ou pour les diagnostics, nous avons des structures spécifiques pour l’Afrique », précise-t-il.

Cette autonomie permet aussi d’adapter les stratégies à des marchés très différents les uns des autres. Car l’Afrique n’est pas un bloc homogène, entre les systèmes de santé du Maroc, du Kenya ou du Burkina Faso, les écarts sont considérables.

Passer du rôle de fournisseur à celui de partenaire

Mais l’évolution la plus importante concerne sans doute le rôle même des laboratoires pharmaceutiques. Traditionnellement, leur présence se limitait à la commercialisation de médicaments. Aujourd’hui, certains industriels veulent aller plus loin et participer à la transformation des systèmes de santé.

« L’une des décisions que nous avons prises sur l’Afrique, c’est que nous ne voulons plus être uniquement un distributeur de médicaments », explique Maturin Tchoumi. « Nous avons changé notre rôle en nous positionnant comme partenaire du système de santé ».

Au Maroc, cette approche se voit à travers des collaborations de long terme avec les institutions et les fondations engagées dans la lutte contre les maladies. Plus récemment, un accord a également été signé avec la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé.

« Nous regardons le système de santé dans son ensemble, nous identifions les points du parcours patient qui doivent être renforcés et nous travaillons ensemble pour trouver les solutions et co-investir », explique Maturin Tchoumi.
L’objectif n’est donc plus seulement de vendre des traitements, mais d’améliorer l’ensemble de la chaîne du diagnostic, au parcours de soins, en passant par la formation médicale et la recherche.

L’un des problèmes du secteur pharmaceutique en Afrique demeure aussi le prix des traitements innovants. Les thérapies de pointe, notamment en oncologie ou en immunologie, figurent parmi les médicaments les plus coûteux au monde. Pour les laboratoires, la solution est donc de trouver un équilibre entre innovation, accessibilité et viabilité économique. « Les prix que nous pratiquons en Afrique sont ajustés au pouvoir économique des pays », assure Maturin Tchoumi. « Il ne s’agit pas pour nous de vendre des médicaments à un prix qui ne serait pas soutenable à long terme ».

Au Maroc, la généralisation progressive de l’assurance maladie obligatoire pourrait justement transformer la donne. L’élargissement de la couverture santé augmente mécaniquement la capacité du système à financer les traitements innovants.

Le Maroc, futur hub des sciences de la santé ?

Pour Maturin Tchoumi, le potentiel du Royaume est réel. « Je pense que le Maroc a tout ce qu’il faut pour devenir un hub régional des sciences de la santé, de la recherche fondamentale jusqu’à la fabrication des médicaments de pointe », affirme-t-il.

Premier atout : le système universitaire. « La qualité de l’éducation scientifique au Maroc est très élevée », observe-t-il. Les infrastructures universitaires, notamment celles développées autour de l’Université Mohammed VI des Sciences et de la Santé, offrent selon lui un environnement comparable à certains centres de recherche internationaux.

Deuxième levier : l’industrie pharmaceutique locale. Le Maroc dispose déjà d’un tissu industriel solide, avec plusieurs laboratoires capables de produire selon des standards internationaux. Des entreprises comme Sothema ont même commencé à investir dans les biotechnologies. « Il existe déjà au Maroc un tissu de fabrication de médicaments d’un très haut standard », souligne Maturin Tchoumi.

Troisième pilier enfin, la stratégie vaccinale du pays. Depuis la pandémie, le Maroc a engagé un projet ambitieux de production locale de vaccins, notamment à travers la plateforme industrielle de Benslimane. « Il y a aujourd’hui tous les éléments pour faire du Maroc un pôle de fabrication de médicaments, mais aussi de découverte des médicaments du futur », estime le responsable de Roche.

La crise du Covid-19 a profondément changé la perception de la santé dans les politiques publiques. Pour de nombreux pays, la dépendance aux importations de médicaments et de vaccins est apparue comme une vulnérabilité. Le Maroc n’a pas échappé à ce constat.

Depuis, la souveraineté sanitaire est devenue un axe prioritaire de la politique industrielle du pays. La création d’une capacité nationale de production de vaccins, le renforcement de la recherche biomédicale et le développement de partenariats avec les laboratoires internationaux s’inscrivent dans cette logique.

« Ce qu’il faut maintenant, ce sont des partenariats qui permettent de lever l’expertise et de faciliter les transferts de technologie », explique Maturin Tchoumi. Dans cette perspective, la collaboration entre Roche et la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé vise précisément à renforcer la recherche et développement au Maroc.

« L’idée est d’aller de la recherche fondamentale dans les universités jusqu’aux études cliniques dans les hôpitaux, et demain à la fabrication des médicaments découverts au Maroc », précise-t-il. Si cette dynamique se confirme, le Royaume pourrait progressivement se positionner non seulement comme un marché pharmaceutique, mais comme un véritable centre d’innovation pour l’ensemble du continent.

DNES à Nairobi : Sabrina El Faiz

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