Croissance à 4,9%, chômage des jeunes à 37,2% : pourquoi l’économie marocaine peine à transformer ses performances en emplois ?

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Croissance à 4,9 %, chômage des jeunes à 37,2 % : pourquoi l'économie marocaine peine à transformer ses performances en emplois ?Image d'illustration © DR

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Malgré une croissance économique de 4,9% en 2025 et la création de près de 193.000 emplois nets, le chômage des jeunes demeure un défi majeur au Maroc. Le rapport annuel de Bank Al Maghrib met en lumière les fragilités persistantes du marché du travail, marquées par un fort taux d’inactivité, la précarité de l’insertion et l’inadéquation formation-emploi. Pour LeBrief, l’économiste Driss Aissaoui analyse cette dynamique visiblement contradictoire.

La croissance économique enregistrée par le Maroc en 2025 n’a pas suffi à résorber les déséquilibres persistants du marché du travail. Dans son rapport annuel, Bank Al Maghrib (BAM) dresse le constat d’une économie plus dynamique, avec un taux de croissance de 4,9% et la création nette de 193.000 emplois, mais qui continue de laisser de côté une large partie de la jeunesse. Le chômage s’est maintenu à 13%, tandis que près de 1,6 million de personnes demeurent sans emploi. Les jeunes restent les premiers touchés, le taux de chômage atteignant 37,2% chez les 15-24 ans et grimpant à 48% en milieu urbain.

Pour Driss Aissaoui, analyste économique, ce paradoxe ne relève pas d’une conjoncture passagère mais d’un problème profondément structurel. « Le décalage entre la croissance de 4,9% du PIB enregistrée en 2025 et la persistance d’un chômage élevé chez les jeunes s’explique par la nature structurelle et déconnectée du modèle de croissance marocain vis-à-vis de son marché de l’emploi », explique-t-il lors d’une entrevue accordée à LeBrief.

Selon lui, la composition même de cette croissance limite son impact sur l’emploi. « Nous parlons d’une croissance de nature capital intensive. Le Maroc a attiré d’importants investissements dans les infrastructures ainsi que dans des secteurs à haute valeur ajoutée comme l’automobile ou l’aéronautique. Or, ce sont des filières industrielles modernes, fortement capitalistiques et automatisées », souligne-t-il.

Cette évolution, poursuit-il, se traduit par une « faible élasticité de l’emploi ». « Ces activités génèrent une forte valeur ajoutée et tirent le PIB vers le haut, mais créent proportionnellement très peu de postes par rapport aux volumes financiers engagés », analyse-t-il.

Le rapport de BAM confirme que la création nette de 193.000 emplois en 2025 a principalement été portée par le secteur des services, tandis que l’agriculture a continué à détruire des emplois. Cette dynamique s’est révélée insuffisante pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail.

Lire aussi : Bank Al Maghrib : ce que révèle le rapport 2025 sur l’économie

Une inadéquation persistante entre formation et besoins des entreprises

Au-delà du rythme de création d’emplois, Driss Aissaoui insiste sur un second facteur déterminant, à savoir le décalage entre les profils formés et les compétences recherchées par les entreprises.

« Il existe une rupture profonde entre les profils produits par le système éducatif et la demande réelle du marché », affirme-t-il. Selon lui, cette inadéquation explique en partie un paradoxe relevé par Bank Al Maghrib : 84,9% des chômeurs sont titulaires d’un diplôme.

« Les jeunes diplômés sont paradoxalement pénalisés. Le chômage touche de plein fouet les personnes ayant suivi des études supérieures en raison d’un manque de compétences techniques ou linguistiques adaptées aux entreprises modernes », estime l’analyste.

Le rapport souligne également que 52,9% des chômeurs recherchent un premier emploi et que près des deux tiers (64,8%) sont confrontés à un chômage de longue durée dépassant une année, ce qui réduit progressivement leurs chances d’insertion.

Pour Driss Aissaoui, « plus de la moitié des chômeurs sont des primo-demandeurs qui se heurtent à l’exigence d’expérience formulée par les recruteurs ». Une situation qui entretient un cercle vicieux où les jeunes peinent à acquérir la première expérience indispensable à leur employabilité.

L’analyste évoque également une « double inadéquation ». D’un côté, « les universités publiques forment massivement des profils académiques généralistes, notamment littéraires ou juridiques », tandis que « les entreprises recherchent des compétences techniques, numériques et managériales précises ». De l’autre, « la croissance actuelle ne génère pas suffisamment d’emplois qualifiés pour absorber le flux des nouveaux diplômés ».

Le poids des mutations agricoles et du tissu économique

Driss Aissaoui souligne également les conséquences des transformations du secteur agricole sur le marché de l’emploi.

« Bien que le rebond agricole de 2025 ait contribué à soutenir la croissance, le secteur primaire ne joue plus son rôle historique de stabilisateur social », fait-il valoir. Les sécheresses successives ont accéléré « la rationalisation de la main-d’œuvre et l’exode vers les villes », entraînant « une destruction des emplois ruraux et un déséquilibre du marché de l’emploi ».

Selon lui, de nombreux jeunes quittent désormais les emplois familiaux non rémunérés dans les campagnes pour rejoindre les centres urbains, où ils alimentent les statistiques du chômage ou basculent dans la catégorie des jeunes sans emploi, sans études et sans formation (NEET).

Jeunes diplômés : chômage ou quête de sens ?

Cette évolution s’inscrit dans un contexte où, selon BAM, près de trois millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans appartiennent désormais à cette catégorie. Chez les 15-24 ans, 23,2% ne suivent ni études, ni formation, ni activité professionnelle.

L’analyste pointe également les limites du tissu entrepreneurial national. « Le tissu économique marocain reste dominé par des petites structures peu enclines à créer des emplois durables », explique-t-il. Les très petites, petites et moyennes entreprises « souffrent de barrières au financement et de difficultés réglementaires », tandis qu’une part importante des emplois créés demeure « concentrée dans l’économie informelle ou dans des activités saisonnières qui n’offrent pas la stabilité recherchée par les jeunes ».

Repenser la formation et rapprocher l’université de l’entreprise

Face à ces constats, Driss Aissaoui estime que les réformes doivent porter autant sur la formation que sur l’organisation du marché du travail.

« Il faut refondre la gouvernance universitaire », préconise-t-il. L’analyste propose notamment de « conditionner le financement des filières au taux d’insertion réel de leurs diplômés » et « d’impliquer directement les fédérations professionnelles dans la co-construction des programmes ».

Il plaide également pour la généralisation des compétences transversales. « Les cours de langues, de communication et de codage informatique devraient devenir obligatoires dès la première année universitaire », estime-t-il.

La formation professionnelle constitue également un levier important à ses yeux. Driss Aissaoui recommande de développer massivement les formations en alternance afin que « 60% du temps de formation se déroule directement en entreprise sous forme de stages rémunérés ou de contrats d’apprentissage ». Il appelle aussi à poursuivre le développement des Cités des métiers et des compétences afin d’adapter les formations aux besoins des différents écosystèmes industriels régionaux.

L’analyste défend par ailleurs un meilleur accompagnement des jeunes entrepreneurs, à travers un accès facilité au financement des très petites entreprises et la création d’un véritable statut d’étudiant-entrepreneur.

Par ailleurs, il estime que l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) devrait évoluer vers « un véritable conseiller en reconversion capable de piloter des programmes massifs de reskilling vers les métiers en tension, notamment dans le numérique, la relation client ou la transition verte ».

Lire aussi : Marché du travail : le chômage à 10,8% au T1-2026

Agir sur les NEET et transformer le modèle économique

Pour les quelque trois millions de jeunes NEET recensés par BAM, Driss Aissaoui estime qu’une réponse globale est nécessaire.

« Il faut articuler des réformes publiques immédiates avec une refonte structurelle de notre modèle économique », insiste-t-il.

Il recommande d’abord des politiques d’accompagnement plus ciblées allant du repérage des jeunes éloignés de l’emploi à un accompagnement individualisé, en passant par des aides financières conditionnées à un parcours d’insertion et la levée des obstacles matériels grâce au financement du permis de conduire, des transports ou du logement temporaire.

Parallèlement, il appelle à orienter davantage les investissements vers des secteurs plus intensifs en emploi. « Le développement de l’économie verte, de l’économie circulaire et des métiers du soin constitue un important gisement d’emplois non délocalisables », conseille-t-il.

L’analyste plaide également pour une modernisation des pratiques managériales afin de répondre aux attentes des nouvelles générations, ainsi que pour un encadrement plus strict des contrats précaires afin de sécuriser l’entrée des jeunes dans la vie active.

En outre, il insiste sur la nécessité d’agir plus tôt dans les parcours éducatifs. « L’orientation doit commencer dès le collège, avec une meilleure découverte des métiers, tandis que les filières professionnelles doivent être revalorisées », estime-t-il. Il préconise également de « conditionner le financement des organismes de formation à leur taux d’insertion réel » et de mieux reconnaître les compétences comportementales, aujourd’hui insuffisamment valorisées sur le marché du travail.

Pour Driss Aissaoui, les chiffres publiés par Bank Al Maghrib montrent ainsi que le défi de l’emploi dépasse désormais la seule question de la croissance. « L’économie nationale peine à transformer sa croissance en emplois qualifiés », conclut-il, estimant que seule une transformation simultanée du modèle productif, du système de formation et des politiques d’insertion permettra de réduire durablement le chômage des jeunes.

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