Arnaud Blasquez Publié le 12/08/26 à 10:54
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Le vol d’Icare

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Le 18 juillet, veille de la finale du Mondial, Gianni Infantino, président de la FIFA, savoure son sommet. Le cycle 2023-2026 doit dépasser 15 milliards de dollars de recettes et plus de 200 fédérations lui ont promis leur soutien pour sa réélection en 2027 (à Rabat). Dix jours plus tard, il annonce FIFA Forward Enterprise (FFE) : une filiale appelée à regrouper l’essentiel des revenus commerciaux de la FIFA et à ouvrir une part de son capital à des investisseurs privés.

Pour beaucoup de dirigeants du football, la ligne rouge est franchie : on ne parle plus seulement de commercialiser le jeu, mais de faire entrer des intérêts privés dans la structure qui exploite ses principales compétitions. Le 31 juillet au soir, après trois jours de révolte, le projet est retiré. Treize jours auront suffi à fissurer dix ans d’invulnérabilité et l’assurance qu’elle avait fini par lui donner.

Les ailes du pouvoir

En février 2016, Infantino arrive après la chute de Sepp Blatter et la suspension de Michel Platini, et comprend aussitôt où se trouve le pouvoir : une fédération égale une voix, du Malawi à l’Angleterre. Les aides au développement passent alors de 1,6 à 5 millions de dollars par fédération. Puis les compétitions gonflent : le Mondial passe de 32 à 48 équipes, la Coupe du monde des clubs de 7 à 32.

En décembre 2024, l’Arabie Saoudite obtient seule l’organisation du Mondial 2034, au terme d’un processus express et très contesté. En 2018 déjà, Infantino poussait un montage à 25 milliards de dollars soutenu par SoftBank, préparé dans l’opacité puis abandonné face aux résistances. FIFA Forward Enterprise n’est donc pas un accident. C’est l’aboutissement d’une méthode : élargir les compétitions, augmenter les recettes, redistribuer davantage et consolider, au passage, son pouvoir.

En juin, j’écrivais que le football de la FIFA devenait une société anonyme. Six semaines plus tard, Infantino tentait presque de la déposer au registre du commerce. La FIFA reste pourtant une association à but non lucratif de droit suisse : ses revenus sont censés revenir au football, pas rémunérer des actionnaires. Sa filiale commerciale devait regrouper droits télévisés, sponsoring et billetterie, avec jusqu’à 4,2 milliards de dollars ouverts à des investisseurs privés, emmenés par un fonds lié à Joshua Kushner, frère du gendre de Donald Trump.

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Pour convaincre les fédérations, jusqu’à 40 millions de dollars chacune étaient promis. Mais la FIFA avait déjà budgété 14 milliards de recettes pour 2027-2030. L’argent ne manquait donc pas. Ce qui changeait, c’était l’idée de faire entrer des investisseurs privés dans son cœur commercial.

Le début de la chute

C’est ici que le problème dépasse la finance. L’UEFA, qui défend aussi ses propres revenus, réplique le 28 juillet : « L’âme et la gouvernance du football ne sont pas des actifs négociables. » Le 10 août, elle signe avec la Concacaf et l’AFC une lettre commune contestant le jugement d’Infantino et réclamant un examen indépendant. Le football n’est pas un patrimoine de droit. C’est un patrimoine de fait. La FIFA peut le commercialiser pour financer le jeu. Elle ne peut pas se comporter comme si elle en était propriétaire.

Quand l’autorité se fissure, les langues se délient. Carlos Cordeiro, conseiller principal d’Infantino, démissionne en dénonçant une mauvaise affaire pour le football. Kevin Lamour, directeur des opérations de l’instance, parle d’un projet porté par une seule personne. Le prince Ali de Jordanie accuse la FIFA de chantage autour de primes impayées (accusation non établie). D’anciens dossiers remontent : l’UEFA confirme une indemnité à six chiffres et un MBA financé à une ancienne salariée de l’époque Infantino qui aurait eu une relation avec lui. Tant qu’un pouvoir paraît intouchable, les vieux dossiers restent dans les tiroirs. Dès qu’il vacille, ils ressortent.

Mais ce contre-pouvoir bute sur l’arithmétique. Le 5 août, une réunion de crise s’est tenue à Salé, pas à Zurich. La direction de l’instance reconnaît des erreurs, présente ses excuses mais maintient son soutien à Infantino. Le lendemain, la CAF fait de même à l’unanimité. Ce soutien africain est rationnel : plus d’un milliard de dollars ont été investis sur le continent depuis 2016. Infantino a transformé la redistribution financière en capital politique. D’ailleurs, le 18 mars 2027 à Rabat, la voix du Malawi pèsera exactement comme celle de l’Angleterre.

La valeur du jeu

Puis, Donald Trump a livré la clé sans le vouloir. En décembre, Infantino lui avait inventé un Prix de la Paix FIFA. Le 21 juillet, il envisageait déjà de le voir devenir le prochain secrétaire général de l’ONU et, le 10 août, vient publiquement à son secours : remplacer Infantino serait une erreur et, sans lui, le Mondial ne serait « plus jamais aussi réussi ni aussi rentable ». Justement. Une association à but non lucratif ne se juge pas à son chiffre d’affaires. Pendant un mois, des milliards de personnes ont regardé la même histoire, vibré sur les mêmes buts et oublié un instant guerres, crises et factures. La rentabilité doit financer cette fonction sociale, pas en devenir la finalité. Infantino et Trump ont fini par confondre la valeur du football avec son prix.

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Infantino n’est pas encore tombé. Il garde ses voix, ses réseaux. Mais ses adversaires commencent à imaginer le football sans lui. Comme Icare, il a fini par confondre son ascension avec sa propre grandeur, jusqu’à croire qu’aucune limite ne s’imposait plus à lui. À vouloir toujours plus de pouvoir, d’argent et de contrôle, il s’est approché trop près du soleil. Ses ailes tiennent encore. Mais la cire a commencé à fondre.

Mondial (U)S.A.

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