Soundouss Chraïbi, romancière : « L’écriture et la création tranchent avec l’instantanéité de notre époque »

profil ElMedhi El Azhary

Temps de lecture :

Journaliste de formation, Soundouss Chraïbi publie son premier roman chez GallimardJournaliste de formation, Soundouss Chraïbi publie son premier roman chez Gallimard © DR

A
A
A
A
A

Passer de l’autre côté du miroir n’a pas été une rupture pour Soundouss Chraïbi. Journaliste littéraire au contact des grands écrivains marocains, elle a longtemps observé avant de sauter le pas. Aujourd’hui, Gallimard publie son premier roman, une histoire de femmes, de maison et de silences. Rencontre avec une autrice qui a appris à écrire en écoutant les autres, et qui signe une entrée en littérature aussi maîtrisée que prometteuse.

Avec « Le soleil se lève deux fois », publié aux éditions Gallimard en février 2026, Soundouss Chraïbi signe une entrée remarquée dans le paysage littéraire. Derrière ce premier roman, une histoire de transmission, de silences familiaux et de femmes qui tentent de comprendre celles qui les ont précédées. Mais aussi le récit d’un long cheminement personnel, commencé bien avant la publication, entre journalisme littéraire, lectures fondatrices et désir ancien d’écrire.

La genèse

Le passage de l’autre côté du miroir n’a pas été une rupture brutale pour Soundouss Chraïbi. Depuis 2020, la journaliste tient la rubrique littéraire Qitab du magazine TelQuel, un espace qui l’a placée au contact régulier des écrivains et des écrivaines. « Cette rubrique m’a donné la chance, très jeune, d’être constamment en contact avec des auteurs et autrices qui ont beaucoup nourri mon parcours », raconte-t-elle dans une interview accordée à LeBrief. À travers les entretiens menés, les questions posées et les réponses recueillies, elle a progressivement construit une relation intime avec la littérature contemporaine.

Cette immersion n’a pas créé une vocation nouvelle, elle a plutôt accompagné une ambition ancienne. « Je savais que je voulais devenir romancière avant même de savoir que je voulais devenir journaliste », confie-t-elle. La pratique journalistique a ainsi constitué une passerelle naturelle entre deux métiers, un terreau fertile où la vocation naissante a trouvé les nutriments nécessaires à son éclosion.

Le véritable déclic, elle le doit à un écrivain marocain dont le nom résonne comme une évidence dans le paysage littéraire contemporain. En 2021, à Salé, Abdellah Taïa organise un atelier d’écriture aussi exclusif qu’intimiste : cinq participants, uniquement des Slaouis. Soundouss Chraïbi, Tangéroise, n’est pas censée en être. Elle y vient en journaliste, avec l’idée d’un reportage sur cet écrivain qui « revient dans sa ville natale pour lui rendre quelque chose », nous confie-t-elle.

Une histoire à raconter, se dit-elle. Taïa, lui, est catégorique : il veut qu’elle participe. Dans ce cadre très intime, réunissant seulement cinq participants, quelque chose se débloque. Elle qui savait depuis longtemps qu’elle voulait écrire trouve enfin le moment du passage à l’acte. « Le fait de vivre ces deux jours m’a poussée à me dire : “Allez, on y va maintenant.” » Dès le lendemain, elle commence à écrire le texte qui deviendra plusieurs années plus tard « Le soleil se lève deux fois ». Une genèse presque romanesque, où l’observatrice se mue en actrice sous l’œil bienveillant de celui qui fut l’un des premiers à croire en elle.

Lire aussi : La littérature marocaine est-elle morte ?

L’épreuve du temps

Entre cette première impulsion et la publication chez Gallimard, cinq années s’écoulent. Un temps long, à contre-courant de l’époque, que la romancière revendique comme une composante essentielle du travail littéraire. Le chemin éditorial n’a pas été marqué par une succession de refus, précise-t-elle : elle n’a envoyé son manuscrit qu’à deux maisons d’édition, dont Gallimard. Mais l’attente, les incertitudes et les transformations du texte ont constitué une épreuve en soi.

« Le “oui” n’arrive pas tout de suite », explique-t-elle. Pour elle, l’enjeu principal n’est pas seulement de convaincre une maison d’édition, mais de rester fidèle à un texte dans la durée. Mais ce que Soundouss Chraïbi retient, ce n’est pas tant le nombre d’obstacles que leur nature. « Il y a une forme d’endurance, une discipline qu’on s’impose d’abord dans l’écriture : il faut trouver le moyen, malgré tout, de croire en son texte, de s’y accrocher, même quand les perspectives n’apparaissent pas tout de suite », note-t-elle. Une persévérance qui passe nécessairement par la réécriture : « Il faut accepter que le livre évolue, composer avec les doutes et continuer à créer malgré eux », conseille-t-elle.

Car le doute, loin d’être un obstacle, fait partie intégrante du processus de création. « Je pense même que les doutes sont un paramètre structurel du processus de création », affirme-t-elle. « Si on y va en étant sûr de soi tout de suite, ce n’est pas un très bon signe ».

Une époque marquée par l’instantanéité, où les réponses se mesurent en battements de cœur et les frustrations en minutes de retard, se trouve ici violemment renvoyée à ses contradictions. « L’écriture et la création tranchent avec l’instantanéité qui est une caractéristique de notre époque », constate Soundouss Chraïbi. « On est habitués à ce que les choses aillent vite, et quand ça ne fonctionne pas, on passe à autre chose. L’écriture impose le temps long ».

La première épreuve que le romancier affronte avant même le marché du livre et le relationnel avec les maisons d’édition, c’est donc lui-même, selon Chraïbi. Une lutte silencieuse, intime, où chaque jour passé devant la page blanche est une victoire invisible sur le doute.

Le choix de Gallimard répond d’ailleurs à cette volonté de laisser le manuscrit parler par lui-même. Installée à Paris au moment de l’envoi, Soundouss Chraïbi décide d’adresser son texte par la poste, sans s’appuyer sur ses réseaux professionnels dans le monde éditorial marocain. « Je voulais être sûre que le texte puisse se défendre par lui-même, dans son enveloppe », explique-t-elle.

Une forme d’ascèse, presque, que ce refus de la facilité. Le geste d’imprimer le texte, de le relier, de le glisser dans une enveloppe revêtait pour elle une importance presque rituelle. « Le rêve ancien du manuscrit envoyé par la poste, de façon assez anonyme, avec juste un nom et un prénom, qui fait son chemin, m’a toujours fascinée », admet-elle. Le jour de l’envoi était « presque aussi important que le jour de l’achèvement de l’écriture ».

Soundouss Chraïbi, une vocation née dans les livres

Cette relation à l’écriture plonge ses racines dans l’enfance et l’adolescence. Pour Chraïbi, tout commence par la lecture. « On apprend à écrire en lisant, et on écrit avec tous les textes qu’on a lus, aimés ou pas. » Au lycée déjà, elle tente d’écrire un premier roman, accompagnée par sa professeure de français. Un texte qui ne verra jamais le jour, selon la romancière, mais qui témoigne d’un désir ancien de raconter des histoires.

Ses premières grandes expériences littéraires viennent notamment des classiques français découverts durant sa scolarité. Elle cite « Les liaisons dangereuses » comme une lecture fondatrice. Au fil des années, les livres se sont accumulés comme autant de traces biographiques, des œuvres associées à des « périodes précises » de sa vie, des bibliothèques qui grandissent en parallèle de son parcours. « Pour moi, l’écriture est fondamentalement reliée à la lecture », insiste-t-elle.

« Le soleil se lève deux fois »

Dans « Le soleil se lève deux fois », cette passion pour les récits se déploie autour d’une famille composée de trois générations de femmes. Le roman explore les liens complexes entre une grand-mère, Mama Abla, ses filles et sa petite-fille Layal, confrontées aux héritages invisibles qui traversent les générations. Layal, apprenant la maladie de sa grand-mère, décide de revenir à la maison familiale et se trouve confrontée au poids mémorial qu’elle porte.

Soundouss Chraïbi voulait avant tout créer des personnages féminins dans toute leur singularité. « Je voulais entrer dans les complexités de la vie de ces femmes, très différentes les unes des autres, avec des parcours, des rêves, des rapports parfois contradictoires. » Loin de construire des figures symboliques ou représentatives, elle cherche à donner une existence pleine à chacune d’elles.

Ces femmes portent aussi le poids des blessures familiales. « Quelqu’un m’a récemment fait remarquer que les femmes de cette famille doivent se pardonner beaucoup de choses. Je pense que c’est vrai. » Le pardon devient alors une condition de la transmission, une manière de continuer à faire famille malgré les incompréhensions et les silences.

Le roman s’inscrit dans un espace presque exclusivement féminin, mais la présence masculine n’est jamais totalement absente. La maison, lieu central du récit, accueille aussi la figure discrète du grand-père, mari de Mama Abla. Un homme dont la tendresse passe davantage par les gestes matériels que par les mots. « C’est simplement sa façon d’être », précise l’autrice.

À travers lui apparaît également la complexité des rapports de pouvoir. La maison appartient officiellement au grand-père, puisqu’il l’a financée et construite. Pourtant, Mama Abla, mourante, affirme : « c’est ma maison à moi ». Car c’est elle qui lui a donné son âme, qui en a fait un lieu familial. « Assignée à la maison parce qu’elle est une femme de sa génération, elle a transformé cette assignation en pouvoir », analyse Chraïbi. Un pouvoir ambivalent, parfois excessif, mais profondément lié à la place qu’elle a construite dans cet espace.

Lire aussi : Ahmed Zniber explore les dynamiques et figures de la littérature marocaine dans son nouvel ouvrage

Les lieux comme fil rouge littéraire

La maison, dans ce dispositif, n’est pas seulement un lieu, elle est le roman lui-même, sa structure, sa forme, son âme. « Elle raconte l’histoire autant que la narratrice », fait valoir Chraïbi. L’intrigue tourne autour de ce qui va advenir de cette maison après la mort de Mama Abla. « Quand Mama Abla tombe malade, on ne sait pas tout de suite qu’elle va mourir. Ce qu’elle refuse, c’est que sa maison disparaisse avec elle », ajoute notre interlocutrice.

La maison devient alors un personnage à part entière, « un lieu d’intimité, d’où le dispositif du huis clos, mais aussi un lieu de vulnérabilité et de souvenirs, où on se raconte. » La question qui se pose, avec la potentielle perte de la maison, n’est pas tant « que va-t-elle devenir ? » que « que deviendrons-nous en tant que famille sans elle ? ».

Cette réflexion sur les espaces et les lieux pourrait d’ailleurs accompagner la suite de son parcours littéraire. Soundouss Chraïbi travaille déjà à un nouveau projet, bien qu’elle en parle avec la prudence de celui qui sait que les mots sont des êtres fragiles. Elle accepte seulement d’en révéler un fil conducteur : « Cette question des espaces, des lieux, de la façon dont on les traverse et de ce qu’ils sont sans nous, sera un fil rouge ».

Après une première maison devenue le cœur battant d’un roman familial, la romancière semble poursuivre une exploration des traces que les êtres laissent dans les lieux qu’ils habitent.

Avec Le soleil se lève deux fois, Soundouss Chraïbi ne raconte donc pas seulement l’histoire d’une famille. Elle raconte aussi celle d’une naissance littéraire ; celle d’une écrivaine qui, après avoir longtemps observé les autres écrire, a enfin décidé de prendre place parmi eux.

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
PHOTOS – Jazzablanca 2026 : Mika enflamme Casablanca avec un retour très attendu

Mika a offert un concert spectaculaire à Jazzablanca 2026, retrouvant le public casablancais avec un show haut en couleur mêlant nouveaux titres et grands classiques.

Ilyasse Rhamir - 10 juillet 2026
PHOTOS – Jazzablanca 2026 : Charlotte Cardin séduit Casablanca

Charlotte Cardin a captivé le public de Jazzablanca avec une prestation mêlant émotion et puissance, dans une soirée marquée aussi par le quart de finale Maroc-France.

Ilyasse Rhamir - 10 juillet 2026
Jazzablanca 2026 : interview avec Small X

Rap, jazz et lo-fi se rencontrent dans « NAFIDA ». Small X raconte les coulisses de cette création présentée au festival Jazzablanca 2026 avec Saib et le collectif AMG.

Ilyasse Rhamir - 9 juillet 2026
PHOTOS – Jazzablanca 2026 : Gente de Zona enflamme la scène Casa Anfa

Gente de Zona a fait vibrer Casablanca avec un concert rythmé mêlant reggaeton, salsa et sonorités cubaines, transformant Casa Anfa en immense piste de danse.

Ilyasse Rhamir - 9 juillet 2026
PHOTOS – Jazzablanca 2026 : Ino Casablanca enflamme la scène Casa Anfa

Ino Casablanca a fait vibrer la Scène Casa Anfa avec un rap mêlant influences maghrébines, raï, sons latins et électro, confirmant son ascension sur la scène francophone.

Ilyasse Rhamir - 9 juillet 2026
PHOTOS – Jazzablanca 2026 : Première réussie pour Rilès, qui électrise Casablanca

Jazzablanca 2026 a vibré au rythme d’un concert spectaculaire de Rilès, dont la première participation au festival a marqué les festivaliers par son énergie.

Ilyasse Rhamir - 8 juillet 2026
Voir plus
Bouquinistes de Lbhira : polémique autour des compensations versées aux « mauvais bénéficiaires »

Société - La polémique sur les compensations aux bouquinistes soulève des questions sur la gestion des pertes et des biens volés.

Mouna Aghlal - 13 mars 2026
Taza : la grotte Friouato bientôt rouverte au public

Culture - Après plusieurs années de fermeture, la grotte Friouato, située près de Taza, s’apprête à rouvrir au public.

El Mehdi El Azhary - 13 mars 2026
Essaouira : Berklee et le Festival Gnaoua relancent leur programme de formation musicale internationale

Culture - Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira et le Berklee College of Music lancent les candidatures pour la 3e édition du programme « Berklee at the Gnaoua Festival ».

El Mehdi El Azhary - 12 mars 2026
Mawazine 2025 : l’heure du bilan

Culture - Mawazine 2025 fête ses 20 ans entre concerts réussis, controverses médiatisées et défis organisationnels.

Hajar Toufik - 30 juin 2025
Jazzablanca : la Scène 21 dévoile sa programmation pour juillet

Culture - La Scène 21 du festival Jazzablanca dévoile une programmation riche du 2 au 11 juillet à Anfa Park. Jazz moderne, soul, afrobeat et fusions musicales rythmeront dix soirées de concerts portées par des artistes venus de plusieurs horizons.

Ilyasse Rhamir - 13 mars 2026
Bruxelles : le festival Comediablanca poursuit sa tournée internationale

Culture - Le public bruxellois était au rendez-vous, lundi soir au Cirque Royal de Bruxelles, avec une soirée humoristique haute en couleurs : le festival Comediablanca, qui a atterri dans la capitale belge dans le cadre d'une tournée internationale.

El Mehdi El Azhary - 3 février 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire