Le zellige peut-il survivre sans ses maîtres artisans ?

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Tradition et innovation : une recherche marocaine propose de décrypter et de formaliser les motifs du zellige pour  préserver un savoir-faire fragilisé et relancer la créativité.

Symbole emblématique de l’architecture marocaine, le zellige fascine autant par sa beauté que par la complexité de ses motifs géométriques. Derrière ses compositions harmonieuses se cache un langage mathématique sophistiqué, longtemps transmis de manière informelle dans les ateliers d’artisans.

Mais aujourd’hui, ce patrimoine fait face à une crise silencieuse : la disparition progressive des modes traditionnels d’apprentissage menace la maîtrise de cet art. C’est dans ce contexte que s’inscrit le travail du professeur Rachid Benslimane, qui propose une formalisation scientifique des motifs du zellige afin d’en préserver les fondements et d’en renouveler les possibilités.

Lire aussi : La propriété intellectuelle soutient le Zellige (DG de l’OMPI)

Un savoir-faire fragilisé par l’évolution des modes de transmission

Pendant des siècles, la transmission du zellige reposait sur un modèle d’apprentissage précoce, où les jeunes artisans acquéraient les gestes et les logiques de conception par immersion. Ce compagnonnage permettait d’assimiler progressivement des techniques complexes, notamment le tracé des grilles géométriques à la règle et au compas.

Cependant, l’évolution des normes sociales et juridiques, notamment l’interdiction du travail des enfants, a profondément modifié ces dynamiques. Si cette avancée constitue un progrès indéniable sur le plan des droits humains, elle a également contribué à affaiblir les circuits informels de transmission. Résultat : les nouvelles générations peinent à maîtriser les subtilités de conception des motifs.

Cette rupture se traduit par une difficulté croissante à reproduire fidèlement les compositions traditionnelles. Les structures géométriques sous-jacentes, souvent invisibles pour un œil non initié, deviennent difficiles à décrypter. À terme, cela entraîne une forme d’uniformisation : les artisans reproduisent des motifs existants sans véritable innovation, rompant avec l’esprit créatif qui caractérisait historiquement le zellige.

Lire l’invisible : vers une grammaire du zellige

Face à ce constat, la démarche du professeur Benslimane propose un changement de perspective. Spécialiste en analyse d’images, il aborde le zellige comme un objet d’étude scientifique, en cherchant à en extraire les structures internes à partir de l’observation visuelle.

Le problème central qu’il identifie est celui de l’inaccessibilité de la « grammaire » du motif. Autrement dit, les règles de construction existent, mais elles ne sont ni explicites ni formalisées. Elles restent implicites, intégrées dans les pratiques artisanales sans être traduites en langage scientifique.

L’objectif de cette recherche est donc de rendre cette grammaire visible. Il ne s’agit pas de remplacer le savoir-faire traditionnel, mais de le compléter par un outil de lecture et de compréhension. En proposant une formalisation géométrique, le chercheur ambitionne de rendre les motifs intelligibles, transmissibles et reproductibles, tout en respectant leur essence esthétique et culturelle.

Fès peut-elle survivre sans ses artisans ?

Le pavage du plan, clé de lecture des motifs

Au cœur de cette approche se trouve une hypothèse fondamentale : les motifs du zellige reposent sur le principe mathématique du pavage du plan. Ce concept, bien connu en géométrie, permet d’analyser la répétition des formes dans l’espace à partir d’une structure de base.

Dans le cas du zellige, cette structure se manifeste à travers l’agencement d’étoiles, de rosaces et de formes polygonales. Fait intéressant, les artisans eux-mêmes utilisent des désignations vernaculaires qui reflètent une compréhension intuitive de ces structures. Ces appellations constituent ainsi une passerelle entre savoir empirique et savoir scientifique.

La formalisation proposée consiste donc à modéliser ces structures, en identifiant les règles qui gouvernent leur répétition et leur organisation. Ce travail permet de reconstituer les « grilles invisibles » qui servent de base à la conception des motifs.

Préserver, transmettre et innover

Au-delà de l’analyse, cette formalisation répond à plusieurs objectifs stratégiques. Le premier est la préservation du savoir-faire. En traduisant les motifs en modèles géométriques, il devient possible de documenter et d’enseigner ces techniques de manière rigoureuse, réduisant ainsi le risque de perte.

Le deuxième objectif concerne la transmission. Grâce à cette approche, les apprentis peuvent accéder plus facilement aux logiques de conception, sans dépendre exclusivement d’un apprentissage informel. Cela ouvre la voie à une pédagogie renouvelée, adaptée aux exigences contemporaines.

Le troisième enjeu est celui de l’innovation. En modélisant les motifs, il devient possible de générer de nouvelles variations, d’expérimenter des combinaisons inédites et d’adapter le zellige à de nouveaux supports, comme le design graphique ou le textile. Cette dynamique permet de redonner un souffle créatif à un art parfois figé dans la reproduction.

« L’IA ne menace pas l’art, mais l’artisanat », selon Fouad Laroui

Aux frontières de la science et de l’art

L’intérêt de cette recherche dépasse le seul domaine du patrimoine. Le zellige apparaît ici comme un objet transversal, à la croisée de plusieurs disciplines scientifiques. Les pavages étudiés rappellent par exemple les structures quasi-cristallines en physique, tandis que leur organisation évoque certaines configurations moléculaires en chimie.

Par ailleurs, les outils d’intelligence artificielle et les algorithmes de génération peuvent être mobilisés pour produire automatiquement des motifs, ouvrant des perspectives inédites en matière de création assistée par ordinateur.

Cette interdisciplinarité confère au zellige une dimension nouvelle : celle d’un laboratoire où se rencontrent tradition artisanale et recherche scientifique. Elle souligne également la richesse d’un patrimoine capable de dialoguer avec les enjeux contemporains.

Une méthode en trois temps

La démarche proposée par le professeur Benslimane s’articule autour de trois phases principales. La première consiste à analyser une base de données d’images de motifs de zellige, en s’appuyant à la fois sur des concepts mathématiques et sur les connaissances empiriques des artisans.

La deuxième phase repose sur la classification des motifs, selon des critères scientifiques permettant d’organiser et de structurer cette base de données. Enfin, la troisième phase vise à générer des modèles représentatifs de chaque catégorie de motifs, capables de reproduire des ornements existants ou d’en créer de nouveaux.

Ce processus garantit l’authenticité des motifs générés, en s’appuyant sur des éléments issus de l’analyse des œuvres traditionnelles. Il constitue ainsi une véritable boîte à outils pour la conservation et la création.

Artisanat : 272 corporations créées à travers le Royaume

À l’heure où de nombreux savoir-faire traditionnels sont menacés, la formalisation du zellige apparaît comme une réponse innovante et nécessaire. En rendant visibles les règles qui sous-tendent cet art, elle permet de concilier rigueur scientifique et sensibilité esthétique.

Loin de figer le zellige dans une approche académique, cette démarche ouvre au contraire de nouvelles perspectives, en facilitant sa transmission et en stimulant la créativité. Elle illustre, enfin, la capacité du patrimoine marocain à se réinventer à travers le dialogue entre tradition et modernité.

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