Fès peut-elle survivre sans ses artisans ?

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Fès peut-elle survivre sans ses artisans ?Tahar Ben Jelloun lors du Forum du Festival de Fès des Musiques Sacrées et du Monde © LeBrief

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Au Forum du Festival de Fès, Tahar Ben Jelloun a livré une intervention intime et profonde sur la mémoire, la transmission et la place centrale de l’artisanat dans la construction d’une culture vivante.

À Fès, tout commence par la mémoire. Pour Tahar Ben Jelloun, revenir dans sa ville natale, c’est renouer avec une « source » intime, faite de souvenirs, d’odeurs et de gestes hérités. Lors de son intervention au forum du Festival de Fès des musiques sacrées du monde, l’écrivain a esquissé une fresque sensible où l’artisanat, l’éducation et la transmission apparaissent comme les piliers d’une civilisation.

Fès, une mémoire sensorielle et fondatrice

« La ville natale est une source », affirme-t-il d’emblée. Une source nourrie par les souvenirs d’enfance, notamment ceux liés à la boutique de son père, marchand d’épices. « Il ne mettait pas de parfum, mais il portait l’odeur naturelle des épices venues d’Asie et d’Afrique », se souvient-il.

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Ces fragrances deviennent alors une porte d’entrée vers un univers où chaque détail du quotidien est chargé de sens. Fès apparaît comme une « grande famille », où solidarité et proximité structurent la vie sociale, y compris pour les milieux modestes.

Le geste artisanal comme culture vivante

En retraçant ses trajets d’enfant à travers la médina, l’écrivain décrit une ville organisée autour des métiers : tanneurs, dinandiers, tisserands, menuisiers… « Chaque quartier avait son métier », souligne-t-il.

Pour lui, l’artisan n’est pas un simple exécutant, mais un créateur à part entière : « L’artisan est un artiste », insiste-t-il. Chaque objet du quotidien (bols, tapis, bois sculpté) est le fruit d’un travail minutieux, d’un savoir transmis et d’un sens esthétique profondément ancré.

Cette transmission ne passe pas par des théories, mais par la pratique : « On apprend comme une langue. On apprend la grammaire, puis on parle ».

La rupture : modernité et perte de sens

Mais cet équilibre fragile a été bouleversé. Tahar Ben Jelloun évoque « l’ennemi numéro un » : le plastique. L’arrivée des objets industriels a progressivement marginalisé les artisans.

Il raconte l’histoire d’un potier de sa famille contraint d’abandonner son métier face à la concurrence des produits bon marché : « Le plastique ne se casse pas, la vie devient plus facile, mais on a fermé quelque chose : une tradition ».

Cette transformation illustre une tension plus large entre modernité et héritage, où la facilité économique menace la richesse culturelle.

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Sauvegarde et renaissance du patrimoine

L’écrivain souligne néanmoins un tournant décisif : la valorisation de l’artisanat à travers de grands projets nationaux, notamment la construction de la mosquée Hassan II. Ce chantier a permis de mobiliser et de préserver de nombreux savoir-faire traditionnels.

« Ceux qui étaient menacés ont été sauvés », affirme-t-il, évoquant une renaissance portée par une volonté politique et culturelle.

Transmission, exigence et valeurs

Au-delà de l’artisanat, Tahar Ben Jelloun insiste sur l’importance des valeurs transmises dès l’enfance. Il évoque une leçon fondatrice de son père : « L’Islam, ce n’est pas seulement prier, c’est ne pas mentir, ne pas voler, respecter les autres ».

Une vision qui privilégie l’éthique à l’apparence, et qui rejoint une idée centrale de son intervention : la transmission est indissociable de l’exigence. « Le génie commence les œuvres, mais le travail les achève », rappelle-t-il en citant le philosophe Joseph Joubert.

Sans rigueur ni quête de qualité, « il n’y a pas de culture possible ».

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Fès, matrice de création

Enfin, l’écrivain revient à la littérature, indissociable selon lui de cette mémoire. « Je ne peux pas écrire sans que Fès soit présente », confie-t-il.

Ville des contrastes, des tensions et des récits, Fès devient une matrice créative. Car, rappelle-t-il, « la littérature naît des failles, des blessures ».

Dans cette perspective, la ville apparaît comme un creuset où s’entrelacent mémoire, artisanat et création, formant une identité culturelle en perpétuel devenir.

À travers un récit mêlant souvenirs personnels et réflexion universelle, Tahar Ben Jelloun rappelle que le geste artisanal est bien plus qu’un savoir-faire : il est un langage, une mémoire et une éthique.

Dans un monde traversé par les mutations économiques et technologiques, la préservation de cette richesse passe par une exigence renouvelée : celle de la transmission, de la qualité et du respect des héritages vivants.

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