Yémen : face à l’offensive des Houthis, l’Arabie saoudite prise entre escalade et impasse stratégique

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Yémen : face à l’offensive des Houthis, l’Arabie saoudite prise entre escalade et impasse stratégiqueRebelles houthis au Yémen © DR

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Le basculement militaire sur les rives de la mer Rouge rebat les cartes du conflit yéménite. En contrôlant de nouveaux points d’appui près de Bab el-Mandeb, les Houthis accroissent leur capacité de pression sur Riyad, tandis que l’absence de soutien militaire américain direct complique davantage la réponse saoudienne.

L’avancée fulgurante des Houthis le long de la façade de la mer Rouge place l’Arabie saoudite devant un choix particulièrement délicat : riposter militairement au risque de replonger dans une guerre ouverte au Yémen, ou continuer à privilégier la retenue alors que ses intérêts sécuritaires, énergétiques et commerciaux sont directement visés.

En quelques jours, le mouvement armé soutenu par l’Iran a renforcé son emprise sur plusieurs positions stratégiques autour du détroit de Bab el-Mandeb, tandis que des attaques ont également touché des infrastructures saoudiennes. Pour Riyad, la marge de manœuvre se réduit au moment même où le royaume tente d’éviter d’être entraîné dans l’escalade plus vaste opposant Washington et Téhéran.

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Une offensive qui menace les intérêts vitaux de Riyad

La nouvelle configuration militaire s’est dessinée à une vitesse inhabituelle. Après la prise de la ville portuaire de Mokha, sur la côte ouest du Yémen, les Houthis ont pris l’île de Mayun, également connue sous le nom de Perim, à l’intérieur du détroit de Bab el-Mandeb.

Lundi, des responsables yéménites et houthis ont également confirmé la prise des îles Hanish, dont les Grandes et Petites Hanish, situées à environ 160 kilomètres au nord du détroit. Ces positions renforcent l’emprise du mouvement sur un passage maritime reliant la mer Rouge à l’océan Indien et constituent un levier potentiel sur les routes commerciales et pétrolières reliant le Golfe aux marchés asiatiques.

L’enjeu dépasse largement le seul théâtre yéménite. Bab el-Mandeb est l’un des principaux points de passage maritimes du commerce mondial et revêt une importance accrue pour Riyad depuis la fermeture, dans le contexte de la guerre avec l’Iran, d’une partie du trafic à travers le détroit d’Ormuz.

Pour compenser les perturbations dans le Golfe, l’Arabie saoudite a davantage utilisé son infrastructure occidentale afin d’acheminer son pétrole vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Le problème est désormais que la route alternative est elle-même exposée. Reuters estime que l’oléoduc Est-Ouest, long d’environ 1.200 kilomètres, a transporté ces derniers mois entre 4 et 5 millions de barils par jour, soit l’équivalent de 4 à 5% de l’offre mondiale.

Cette vulnérabilité est devenue concrète le 10 septembre. L’Arabie saoudite a annoncé l’arrêt à titre préventif de l’oléoduc Est-Ouest après plusieurs attaques dans les régions de Riyad et de Médine. Le ministère saoudien des Affaires étrangères a affirmé que les drones provenaient d’Irak et qu’ils avaient fait des blessés ainsi que des dégâts matériels.

Riyad a, dans un premier temps, choisi de ne pas riposter, à la demande du premier ministre irakien, laissant à Bagdad la possibilité d’enquêter et de prendre des mesures contre les attaques lancées depuis son territoire. Le royaume a néanmoins précisé qu’il se réservait le droit de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger sa souveraineté et ses infrastructures.

Le choix est révélateur de la stratégie saoudienne actuelle, à savoir éviter autant que possible l’ouverture simultanée de plusieurs fronts. Or, les pressions exercées sur Riyad se multiplient précisément sur plusieurs axes. D’un côté, les Houthis attaquent des intérêts saoudiens et menacent directement les flux maritimes en mer Rouge. De l’autre, des groupes armés opérant depuis l’Irak ont été accusés d’avoir visé une infrastructure énergétique essentielle.

Washington refuse pour l’heure d’ouvrir un nouveau front

Selon Reuters, trois sources ont par ailleurs indiqué que le prince héritier Mohammed ben Salmane avait demandé jeudi au président américain Donald Trump une aide militaire pour combattre les Houthis. Washington aurait refusé, à ce stade, une intervention directe tout en se disant disposé à fournir un appui en matière de renseignement.

Cette prudence américaine est déterminante. Une intervention militaire directe des Etats-Unis contre les Houthis dans les circonstances actuelles risquerait de faire du front yéménite un prolongement assumé de la confrontation américano-iranienne. C’est précisément ce que Riyad cherche à éviter tout en obtenant des garanties sur sa sécurité.

Les autorités américaines semblent, pour l’heure, privilégier un soutien limité plutôt qu’un nouvel engagement militaire de grande ampleur. Les déclarations publiques de Donald Trump, qui a confirmé avoir échangé avec le prince héritier et indiqué que les Houthis ne souhaitaient pas une intervention américaine directe, vont dans ce sens.

Pour comprendre la difficulté du choix saoudien, il faut revenir à la trajectoire du conflit. Les Houthis se sont emparés de Sanaa en 2014, provoquant l’effondrement du pouvoir central et l’exil du gouvernement reconnu internationalement.

En 2015, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition militaire destinée à faire reculer le mouvement et à soutenir les autorités yéménites. La campagne aérienne saoudienne a duré des années sans parvenir à neutraliser les Houthis. Une trêve négociée sous l’égide des Nations unies en 2022 a fortement réduit les combats de grande ampleur, mais n’a pas abouti à un règlement politique durable.

Une guerre qui a démontré les limites de la puissance saoudienne

L’expérience de cette guerre pèse lourd dans les calculs de Riyad. Les Houthis ont démontré qu’une organisation disposant de moyens militaires nettement inférieurs à ceux de l’armée saoudienne pouvait survivre à une campagne aérienne prolongée et conserver ses capacités de frappe. Le mouvement a progressivement développé un arsenal de missiles et de drones et a transformé son rapport à la guerre ; d’une force rebelle essentiellement enracinée dans le nord du Yémen, il est devenu un acteur capable de menacer des infrastructures énergétiques, des sites militaires et des lignes maritimes à des centaines de kilomètres de ses principaux bastions.

Reuters souligne que l’offensive actuelle a permis aux Houthis, qui contrôlent déjà les zones les plus peuplées du nord, d’améliorer considérablement leur position sur la côte occidentale.

Le changement le plus préoccupant pour Riyad réside justement dans cette dimension maritime. Pendant longtemps, l’équilibre du conflit s’est structuré autour du contrôle du nord yéménite, des zones montagneuses et de la capitale Sanaa. L’offensive actuelle vise au contraire une zone côtière dont la valeur stratégique est disproportionnée par rapport à sa superficie. Le contrôle de Mokha, de Mayun et désormais des Hanish rapproche les Houthis du verrou de Bab el-Mandeb. Il leur donne surtout la possibilité de peser sur un corridor essentiel sans nécessairement avoir besoin de fermer complètement la navigation.

La simple menace suffit déjà à accroître les risques, les coûts d’assurance et le prix du transport maritime. Reuters rapporte que les Houthis affirment maintenir la liberté de navigation pour la plupart des navires, tout en maintenant une interdiction spécifique concernant les bâtiments saoudiens.

Pour Riyad, c’est un problème particulièrement aigu parce que ses alternatives logistiques sont désormais réduites. Lorsque le détroit d’Ormuz est perturbé, le littoral occidental constitue une voie de sortie indispensable pour une partie des exportations. Mais lorsque Bab el-Mandeb devient lui aussi une zone de confrontation, l’avantage géographique de Yanbu se trouve fortement diminué.

Reuters estime que la fermeture de l’oléoduc Est-Ouest et les perturbations de la mer Rouge privent le royaume d’une partie de la flexibilité qui lui permettait jusqu’ici de contourner les difficultés dans le Golfe. La conséquence dépasse les intérêts saoudiens, puisque toute réduction durable de l’offre disponible contribue à accroître la pression sur un marché pétrolier déjà fortement tendu.

Le pétrole et les routes maritimes au cœur du bras de fer

Les marchés ont d’ailleurs immédiatement réagi à cette accumulation de risques. La perspective d’une perturbation prolongée des deux principaux passages maritimes autour de la péninsule Arabique nourrit les inquiétudes sur l’approvisionnement énergétique mondial.

La pression est d’autant plus forte que l’Arabie saoudite occupe une place centrale dans les équilibres du marché pétrolier. La stratégie des Houthis ne consiste donc pas nécessairement à vaincre militairement l’Arabie saoudite. Elle peut aussi consister à augmenter le coût de sa politique régionale en exposant ses infrastructures, en menaçant ses exportations et en obligeant le royaume à mobiliser davantage de ressources pour protéger ses voies d’approvisionnement.

Cette logique accroît parallèlement le poids de l’Iran dans la crise régionale, même si Téhéran dément publiquement diriger militairement les opérations des Houthis. Reuters a rapporté que l’offensive actuelle avait bénéficié de directives attribuées aux Gardiens de la révolution iraniens, tandis que l’Iran présente les Houthis comme un allié et nie leur donner des ordres opérationnels.

Reste alors l’option militaire. Sur le papier, elle constitue la réponse la plus évidente. Les forces saoudiennes disposent de moyens aériens et technologiques très supérieurs à ceux des Houthis et Riyad pourrait intensifier les frappes sur les infrastructures militaires, les centres de commandement et les axes logistiques du mouvement.

Mais cette supériorité conventionnelle n’a jamais suffi à produire une victoire décisive. Une nouvelle campagne massive risquerait donc de reproduire les limites de l’intervention commencée en 2015, à savoir une difficulté à identifier des cibles efficaces, la capacité des Houthis à se disperser et à s’adapter, la possibilité de représailles sur le territoire saoudien et le coût politique d’une guerre prolongée.

Une escalade présenterait surtout le risque de déclencher un engrenage régional. Les Houthis sont engagés dans une confrontation qui ne se limite plus au rapport de force interne au Yémen. Leur position dans le dispositif régional de l’Iran leur donne la capacité de transformer une offensive locale en facteur de pression contre les intérêts américains et saoudiens.

Le risque pour Riyad est donc d’entrer plus directement dans la guerre yéménite tout en apparaissant comme un belligérant supplémentaire dans la confrontation avec Téhéran. Plusieurs analystes cités par CNN estiment qu’une guerre totale pourrait ainsi devenir difficile à contenir dans les frontières yéménites et se transformer en un nouveau chapitre du conflit plus large entre les Etats-Unis et l’Iran.

La négociation apparaît de plus en plus difficile

L’autre option consiste à rechercher un compromis politique avec les Houthis. Mais cette voie est elle aussi fragilisée par les récents gains territoriaux du mouvement. Après avoir vu ses forces et ses alliés reculer sur la côte de la mer Rouge, Riyad pourrait difficilement négocier depuis une position aussi confortable qu’au lendemain de la trêve de 2022.

Les Houthis ont désormais davantage de profondeur stratégique et un moyen de pression supplémentaire ; la menace sur les routes maritimes. Le mouvement revendique d’ailleurs explicitement la fin de ce qu’il considère comme un siège économique et territorial imposé aux zones qu’il contrôle. CNN rapporte que Nasreddine Amer, responsable du média d’Etat houthi Saba, a affirmé que la pression sur l’Arabie saoudite se poursuivrait jusqu’à la levée de ce « siège ».

Le problème est aussi celui de la crédibilité. Pour Riyad, accepter sous pression une extension durable du contrôle houthi sur la façade de la mer Rouge reviendrait à reconnaître un rapport de force que le royaume a combattu pendant plus d’une décennie. Pour les Houthis, en revanche, les gains récents peuvent être présentés comme la preuve que la stratégie de pression fonctionne.

Au-delà de la stratégie saoudienne, la première victime de cette nouvelle phase reste la population yéménite. La reprise des combats fait craindre l’effondrement du fragile statu quo qui prévalait depuis 2022. L’Organisation internationale pour les migrations estimait lundi à 82.164 le nombre de personnes déplacées depuis le début du mois de septembre. Des milliers de familles ont quitté les zones côtières et plusieurs milliers de personnes ont également pris la mer en direction de Djibouti.

AP rapportait parallèlement plus de 150 civils tués depuis le 3 septembre, selon le ministère yéménite des Droits humains, ainsi que plus de 200 blessés.

Cette aggravation intervient alors que la situation humanitaire était déjà parmi les plus graves au monde. Selon le plan de réponse humanitaire des Nations unies pour 2026, plus de 22 millions de Yéménites ont besoin d’une aide humanitaire et de services de protection.

Quelque 18,3 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, tandis que 5,2 millions sont déplacées à l’intérieur du pays. L’ONU souligne également qu’à peine environ 59% des établissements de santé sont pleinement opérationnels. Une nouvelle guerre de grande ampleur ne ferait donc pas que modifier l’équilibre militaire, elle aggraverait une crise humanitaire déjà structurelle.

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Les forces gouvernementales yéménites sous pression

Le redressement des forces gouvernementales constitue, dans ce contexte, une autre inconnue majeure. Les autorités yéménites affirment vouloir reprendre les territoires perdus. Des frappes ont été annoncées contre des positions houthis à Mokha, Dhubab et dans la province de Taiz, tandis que les dirigeants du gouvernement parlent de regroupement des forces.

Mais la rapidité de l’offensive houthie et le faible niveau de résistance rencontré sur certains axes soulèvent des interrogations sur la capacité militaire réelle du camp soutenu par Riyad. AP a rapporté que des responsables yéménites avaient qualifié les revers sur la côte de « douloureux et regrettables », tout en affirmant que les forces concernées se regroupaient pour revenir au combat.

Pour l’Arabie saoudite, le dilemme est donc moins celui du choix entre guerre et paix que celui du choix entre plusieurs scénarios défavorables. Une intervention massive pourrait restaurer provisoirement la pression sur les Houthis, mais au prix d’une guerre coûteuse et potentiellement sans issue. Une retenue prolongée pourrait, au contraire, laisser le mouvement consolider ses gains et transformer Bab el-Mandeb en moyen de pression durable. Une négociation immédiate risquerait de se dérouler dans des conditions défavorables à Riyad, alors qu’un soutien américain plus direct pourrait élargir le conflit à l’échelle régionale.

L’Arabie saoudite conserve pourtant des atouts considérables. Le royaume demeure l’un des principaux acteurs politiques et économiques du Moyen-Orient et dispose d’importantes capacités militaires et financières. Un rapport d’Arab Research and Analytics Associates réalisé pour la Konrad-Adenauer-Stiftung en 2026 montre d’ailleurs que l’Arabie saoudite reste, dans plusieurs sociétés arabes, à la fois perçue positivement et considérée comme un acteur influent, ce qui contribue à son capital régional. Mais cette influence ne se traduit pas automatiquement en capacité à imposer une solution militaire au Yémen.

C’est finalement cette contradiction qui définit la situation actuelle. Riyad dispose de moyens importants, mais ses objectifs sont plus difficiles à atteindre qu’ils ne l’étaient sur le papier. Les Houthis ont prouvé leur résilience, contrôlent les régions les plus peuplées du Yémen et viennent de gagner des positions qui touchent directement aux intérêts stratégiques du royaume. Pendant ce temps, Washington hésite à ouvrir un nouveau front et le système régional est déjà fragilisé par la crise autour de l’Iran.

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