Et si les barrages décidaient de l’avenir du Maroc ?
Photo prise lors du MAP Town Hall, le 3 juin 2026 à Rabat © LeBrief
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Face à la pression croissante du changement climatique et à l’irrégularité des précipitations, le Maroc renforce une stratégie ancienne mais aujourd’hui réinventée : celle des barrages. Longtemps perçues comme de simples infrastructures hydrauliques, ces installations s’imposent désormais comme un pilier de la souveraineté nationale. Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a insisté sur le rôle structurant de ces ouvrages dans la gestion des ressources hydriques, mais aussi dans la protection des populations et le développement économique du Royaume.
Avec un taux de remplissage avoisinant 75,7% à fin mai 2026, soit plus de 13 milliards de m³ stockés, les barrages illustrent concrètement la capacité du pays à anticiper et amortir les chocs climatiques. Mais au-delà des chiffres, c’est toute une doctrine qui se dessine : faire de l’eau un instrument de souveraineté.
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Une politique historique devenue stratégique
La politique des barrages au Maroc ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une continuité historique portée par la vision royale, qui a progressivement transformé la gestion de l’eau en priorité nationale. Aujourd’hui, cette stratégie connaît une accélération notable.
Le Royaume compte désormais 156 grands barrages, avec une capacité globale de plus de 20,8 milliards de m³. À cela s’ajoutent 14 barrages en cours de construction, ainsi que des projets programmés à l’horizon 2050. En parallèle, une nouvelle dynamique s’est enclenchée avec le développement des petits barrages, destinés à répondre aux besoins locaux et à renforcer l’équité territoriale.
Cette montée en puissance s’explique par une réalité simple : dans un contexte de stress hydrique, la maîtrise de l’eau conditionne directement la sécurité alimentaire, la stabilité sociale et le développement économique. « Celui qui ne maîtrise pas son eau ne maîtrise pas son avenir », rappelle la doctrine désormais au cœur des politiques publiques.
Stocker, protéger, redistribuer : les multiples fonctions des barrages
Si les barrages sont souvent associés au stockage de l’eau, leur rôle va bien au-delà. Ils remplissent aujourd’hui plusieurs fonctions essentielles.
D’abord, ils permettent de sécuriser l’approvisionnement en eau pour les populations et les activités agricoles, notamment lors des années de sécheresse. Grâce aux précipitations récentes, le Maroc dispose aujourd’hui d’une réserve équivalente à près de deux années de consommation, avec des disparités selon les bassins.
Ensuite, les barrages jouent un rôle crucial dans la protection contre les inondations. Les épisodes pluvieux extrêmes, de plus en plus fréquents, peuvent provoquer des dégâts considérables. Sans ces infrastructures, certaines régions auraient subi des impacts bien plus graves.
Enfin, ils assurent une fonction de répartition territoriale de l’eau. Là où les ressources sont inégalement réparties, les barrages permettent de transférer l’eau vers les zones déficitaires, contribuant ainsi à réduire les inégalités hydriques.
Vers une nouvelle géographie de l’eau
L’un des changements majeurs de ces dernières années réside dans la réorientation géographique de la politique des barrages. Historiquement concentrés dans les régions les plus pluvieuses, les investissements se dirigent désormais vers des zones plus vulnérables.
Cette évolution répond à une double exigence : faire face aux effets du changement climatique et assurer une justice territoriale en matière d’accès à l’eau. Des régions autrefois considérées comme secondaires sur le plan hydraulique deviennent aujourd’hui prioritaires.
Parallèlement, le Maroc développe des projets structurants de transfert inter-bassins. Un exemple emblématique est celui de l’« autoroute de l’eau », un projet visant à acheminer des milliards de mètres cubes entre différentes régions pour éviter les pénuries. Ce type d’infrastructure permet de connecter les barrages entre eux et d’optimiser la gestion globale des ressources.
Le tournant du « mix hydrique »
La politique des barrages ne fonctionne plus en vase clos. Elle s’inscrit désormais dans une approche intégrée, qualifiée de « mix hydrique ». L’objectif est de combiner plusieurs sources et technologies pour garantir la sécurité de l’eau.
Aux côtés des barrages, le Maroc développe ainsi :
• Le dessalement de l’eau de mer.
• La réutilisation des eaux usées.
• L’économie et la rationalisation de la consommation.
Cette diversification permet de réduire la dépendance aux précipitations et d’assurer une meilleure résilience face aux aléas climatiques. Dans certaines régions, le dessalement devient même la principale source d’approvisionnement, permettant de préserver les ressources stockées dans les barrages.
Un patrimoine à entretenir et à financer
Si la construction de barrages constitue un investissement stratégique, leur gestion sur le long terme pose de nouveaux défis. Ces infrastructures doivent être entretenues, modernisées et adaptées aux évolutions climatiques.
Parmi les enjeux figure l’envasement, qui réduit progressivement la capacité de stockage. En moyenne, cette perte est estimée à environ 0,5% par an. Pour y faire face, des programmes de dragage, de reboisement et de gestion des bassins versants sont mis en œuvre.
La question du financement est également centrale. Au-delà des investissements initiaux, il est nécessaire de mobiliser des ressources durables pour assurer la maintenance. Plusieurs pistes sont envisagées, notamment :
• Le recours à des financements innovants (obligations vertes, partenariats).
• La création de fonds dédiés à l’entretien.
• Une meilleure implication des usagers.
L’enjeu est de préserver un patrimoine hydraulique qui constitue l’un des atouts majeurs du pays.
Arbitrer entre souveraineté et durabilité
Enfin, la gestion de l’eau repose sur une série d’arbitrages complexes. Il ne s’agit plus seulement d’augmenter l’offre, mais aussi de mieux gérer la demande.
Cela implique de repenser les usages, notamment dans l’agriculture, principal consommateur d’eau. L’objectif est de passer d’une logique de volume à une logique de valeur, en favorisant les cultures moins gourmandes et plus productives.
Par ailleurs, la solidarité entre territoires doit être pensée avec précaution. Les transferts d’eau ne doivent pas créer de nouvelles vulnérabilités. Ils doivent s’inscrire dans une logique équilibrée, garantissant à la fois l’efficacité économique et la justice sociale.
Peut-on produire de l’électricité… en sauvant l’eau des barrages ?
Une souveraineté hydrique en construction
Au final, les barrages apparaissent comme bien plus que de simples infrastructures. Ils sont au cœur d’un projet de société, où l’eau devient un facteur de souveraineté, de stabilité et de développement.
Dans un monde marqué par le stress hydrique, le Maroc fait le pari de l’anticipation et de l’investissement. Mais le défi reste immense : il s’agit désormais de transformer cette accumulation d’infrastructures en un système durable, équitable et performant.
Car, au-delà des chiffres et des ouvrages, c’est bien la capacité du Royaume à sécuriser son avenir hydrique qui se joue.
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