« Vieillir avant de s’enrichir », le défi structurel de l’économie marocaine
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Le Maroc affiche des indicateurs macroéconomiques en nette amélioration, mais cette dynamique peine encore à se traduire par une amélioration tangible des conditions de vie pour une partie importante de la population, notamment les jeunes. C’est l’un des principaux constats d’un nouveau rapport du Centre africain des études stratégiques et de digitalisation (CAESD), qui met en garde contre le risque de voir le Maroc « vieillir avant de s’enrichir » si les difficultés persistantes du marché du travail ne sont pas résolues.
L’analyse intervient alors que l’économie marocaine a enregistré en 2025 l’une de ses meilleures performances depuis plusieurs années. La croissance du produit intérieur brut (PIB) a atteint 4,9%, soit son niveau le plus élevé depuis environ une décennie selon le rapport. Par ailleurs, l’inflation a fortement ralenti pour s’établir à 0,8%, tandis que le déficit budgétaire s’est réduit à 3,5% du PIB. L’investissement fixe a, pour sa part, progressé de 14,4%, traduisant une amélioration de la dynamique d’investissement.
Ces indicateurs témoignent d’un environnement macroéconomique plus favorable. Ils ne suffisent toutefois pas, selon le rapport, à mesurer la perception que les ménages ont de la situation économique. Pour une grande partie de la population, la performance de l’économie se juge avant tout à travers la possibilité de trouver un emploi, de disposer d’un revenu suffisant, de se loger, de se déplacer et de pouvoir envisager un avenir dans son propre pays.
Or, le rapport relève un décalage entre l’accélération de l’investissement et l’évolution de la consommation des ménages. Alors que l’investissement fixe a fortement progressé en 2025, la consommation privée n’a augmenté que de 1,2%. Cette évolution suggère que les effets de la croissance n’ont pas été ressentis de manière uniforme par les ménages.
Un marché du travail sous pression
La question de l’emploi apparaît ainsi comme l’un des principaux points de fragilité. Environ 193.000 emplois nets ont été créés au Maroc en 2025. Ce chiffre, bien qu’important, reste inférieur aux besoins estimés du marché du travail. Le rapport estime qu’environ 370.000 nouveaux emplois seraient nécessaires chaque année pour absorber les personnes qui arrivent sur le marché du travail.
Le décalage entre créations d’emplois et besoins démographiques contribue à maintenir une pression élevée, particulièrement chez les jeunes. Au premier trimestre 2026, seulement 41,8% de la population marocaine était employée ou activement à la recherche d’un emploi, selon les données reprises par le rapport. Le taux de participation des femmes demeure nettement inférieur à 17,5%.
Cette faible participation au marché du travail constitue un enjeu économique autant que social. Elle signifie qu’une partie importante de la population en âge de travailler reste en dehors de l’emploi ou de la recherche active d’un poste. Chez les jeunes, la situation apparaît encore plus préoccupante.
En prenant en compte non seulement le chômage mais également le sous-emploi et les personnes ayant cessé de rechercher un emploi, le rapport estime que la sous-utilisation de la main-d’œuvre atteint 22,5% à l’échelle nationale. Chez les 15-24 ans, elle grimpe à 45,3%. Autrement dit, près de la moitié des jeunes de cette tranche d’âge ne participent pas pleinement au marché du travail.
Le rapport estime par ailleurs qu’environ 2,94 millions de jeunes Marocains ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET). Ils représenteraient près d’un jeune sur trois dans cette catégorie d’âge.
L’économie marocaine et le piège de l’expérience
Au-delà du nombre d’emplois disponibles, l’étude met en avant une difficulté supplémentaire, à savoir l’accès au premier emploi. Le marché du travail serait confronté à ce que le rapport qualifie de « piège de l’expérience ». Les employeurs recherchent des candidats disposant déjà d’une expérience professionnelle, alors même que les jeunes diplômés peinent à acquérir cette première expérience sans avoir préalablement accès à un emploi.
Cette situation toucherait particulièrement les personnes ayant poursuivi leurs études au-delà du secondaire. Plus de 56% des personnes interrogées appartenant à cette catégorie identifient l’absence d’expérience professionnelle comme le principal obstacle à leur insertion.
Le problème ne se limite donc pas à un déficit quantitatif d’emplois. Il concerne également l’adéquation entre les profils disponibles et les exigences du marché, ainsi que les conditions d’entrée dans la vie professionnelle. Pour les jeunes diplômés, l’accumulation de qualifications ne garantit pas automatiquement l’accès à un poste.
Cette situation pourrait, selon le rapport, empêcher le Maroc de tirer pleinement parti de son dividende démographique. Une population jeune représente en principe un potentiel important pour la croissance car il s’agit davantage de personnes en âge de travailler qui peuvent contribuer à la production, à l’innovation et à la consommation. Mais ce potentiel ne se transforme en avantage économique que si ces populations peuvent effectivement accéder à l’emploi et participer à l’activité productive.
Le cas de M’diq-Fnideq
Le rapport cite la préfecture de M’diq-Fnideq, dans le nord du Maroc, comme illustration des tensions susceptibles de se développer lorsque les difficultés économiques s’accumulent dans la durée.
En 2024, le taux de chômage y aurait atteint 29%, tandis que le taux de participation au marché du travail serait passé de 51,4% en 2014 à 45,3%. Le chômage des femmes aurait, lui, atteint 37,4%.
Le rapport établit un lien entre cette situation socioéconomique et les tensions apparues autour du point de passage de Sebta. Il estime que les difficultés économiques de la région ont constitué un terreau favorable à la mobilisation qui a suivi la circulation de rumeurs faisant état d’une possible tentative de franchissement massif vers l’enclave espagnole.
La fermeture du commerce transfrontalier informel est également évoquée. Pour certaines populations locales, cette activité constituait une source importante de revenus. Sa disparition, sans remplacement suffisamment rapide par des possibilités d’emploi alternatives, aurait accentué les difficultés économiques dans la zone.
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Une croissance à rendre plus inclusive
Le constat dressé par le rapport ne remet pas nécessairement en cause la progression des indicateurs macroéconomiques marocains. Il souligne plutôt la nécessité de rapprocher ces performances de la réalité vécue par les ménages.
La croissance économique, à elle seule, ne garantit pas une amélioration équivalente du niveau de vie si ses bénéfices ne se traduisent pas par davantage d’emplois, des revenus plus élevés et une meilleure intégration des populations en âge de travailler. Dans ce contexte, l’enjeu pour le Maroc consiste moins à opposer croissance et difficultés sociales qu’à renforcer les mécanismes permettant de transformer la première en opportunités économiques plus largement accessibles.
Le défi est particulièrement important pour les jeunes. Leur poids démographique peut constituer un atout majeur, mais également une source de tensions si une part importante d’entre eux reste durablement éloignée de l’emploi, de la formation ou des perspectives professionnelles.
C’est précisément cette contradiction que le rapport place au cœur de son avertissement. Le Maroc dispose d’une économie en croissance et d’un important potentiel humain, mais il doit encore parvenir à mieux convertir ce potentiel en emplois et en revenus. À défaut, l’avantage démographique pourrait progressivement se transformer en handicap.
L’expression « vieillir avant de s’enrichir » résume ainsi le risque identifié par les auteurs, celui d’atteindre progressivement une structure démographique moins favorable avant d’avoir suffisamment élevé le niveau de richesse et d’inclusion économique. Pour éviter ce scénario, l’intégration des jeunes au marché du travail apparaît comme l’un des enjeux structurants de la prochaine phase du développement économique du Maroc.
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